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BICHOT Jacques

BICHOT Jacques

Né le 5 septembre 1943
Marié – 4 enfants


Economiste
Professeur émérite à l'Université Lyon 3


Doctorat en mathématiques
Doctorat d’Etat en sciences économiques
 
Carrière universitaire en mathématiques puis en économie
Professeur émérite à l’université Jean Moulin (Lyon 3)
 
Membre du Conseil Economique et Social (1984-1999)
Responsabilités dans le mouvement familial (1980-2001)
 
Ouvrages (sélection)
Huit siècles de monétarisation (1984)
Économie de la protection sociale (1992)
Quelles retraites en l’an 2000 (1993)
La monnaie et les systèmes financiers (1997)
Retraites en péril (1999)
Les autoroutes du mal( avec Denis Lensel)(2001)
Quand les autruches prendront leur retraite (avec Alain Madelin) (2003)
Atout famille (avec Denis Lensel) (2007)
Urgence retraites, petit traité de réanimation (2008)
Retraites : le dictionnaire de la réforme (2010)
Les enjeux de 2012 ; abécédaire de la réforme (2012)
La mort de l’Etat providence ; vive les assurances sociales 2013)
Le Labyrinthe, compliquer pour régner (2015)

Distinctions
Chevalier de la légion d’honneur
Chevalier des palmes académiques

URL du site internet:

Pourquoi Daech ?

Publié dans Au delà
Pourquoi Daech ?
 
La mutilation de Palmyre a conduit Paul Veyne, historien fin connaisseur de l’antiquité, à écrire et publier dans un délai record un petit livre (1) dont la lecture est du plus grand intérêt à bien des égards. Ce qui suit nous a été inspiré par deux pages de ce livre écrites pour répondre à la question : "Pourquoi, en août 2015, avoir détruit le temple de Baalshâmin ?" Ces deux pages amorcent en effet la réponse à une question beaucoup plus vaste : d’où vient l’islamisme radical, celui qui démolit, massacre, mais aussi restaure ou instaure des mœurs basées sur le machisme et l’intolérance ?
 
Pour Paul Veyne, c’est le désir d’un retour aux mœurs anciennes qui est le ressort de la violence djihadiste. "Partout dans le monde, les filles font des études, les femmes conduisent", constate-t-il, et pourquoi ? "Car la culture de l’Occident et ses mœurs s’étendent partout". Une forme de vie en société est menacée de disparition. Pour la préserver, une tentative de solution consiste à construire un État islamique là où ces règles de vie existent encore – un État coupant radicalement ses sujets de l’Occident tentateur.
La violence sert à opérer cette coupure. Elle est le refus du vivre-ensemble, et l’opération grâce à laquelle cette vie commune devient impossible. L’Occident possède une forte capacité d’absorption, d’assimilation des apports extérieurs, et aussi de conversion à ses manières d’être et de faire ; il faut donc se couper de lui en attaquant ce qui pour lui est sacré.
 
Les temples de Palmyre comme les Bouddhas afghans manifestaient la façon dont la culture occidentale parvient à faire sienne des chefs-d’œuvre qui ont une autre source que l’Europe. C’est notre ouverture d’esprit, notre aptitude à nous enrichir spirituellement, intellectuellement et économiquement de ce que d’autres ont découvert, qui fait de nous, aux yeux des intégristes musulmans, des hommes dangereux, qui doivent être dressés, soumis, ou éliminés.
Ce qui est en question n’est pas seulement le statut de la femme, si important soit-il pour ces intégristes. C’est aussi un ensemble de croyances liées à l’interprétation littérale de certains textes sacrés. C’est une manière d’être qui exclut le doute, la remise en question, cette curiosité intellectuelle qu’ont développé des civilisations comme celles de la Grèce antique et du peuple hébreux – deux des racines de l’Europe.
 
Le christianisme, à certaines périodes de son histoire, a été tenté de repousser cet esprit de recherche, la quête perpétuelle de progrès vers la vérité. L’Église a parfois cherché à stopper la marche, souvent laborieuse et difficile, vers une connaissance un peu moins imparfaite. La résistance aux travaux exégétiques et aux indications fournies par l’archéologie, au nom d’une lecture littérale des textes sacrés, a été forte. Ce fut en contradiction avec l’esprit non seulement du Nouveau Testament, mais aussi de l’Ancien, tous deux étant tournés vers l’évolution, la découverte, l’abandon de conceptions anciennes au profit d’une marche –souvent laborieuse et difficile– vers une connaissance un peu moins imparfaite.
Cet obscurantisme, toujours susceptible de renaître de ses cendres sous des formes nouvelles, ne triomphe pas, malgré la difficulté des remises en cause. La descendance d’Abraham continue à quitter, génération après génération, sa terre natale, c’est-à-dire le territoire confortable des certitudes figées.
 
L’islamisme est une des manifestations d’une volonté tournée vers la conservation de telles certitudes. Daech, c’est Abraham qui aurait décidé de rester à Ur, de refuser la vie d’errance qui est la condition humaine. Ce désir de sédentarisation est compréhensible : on sait ce que l’on a ici, on ignore ce que le voyage apportera. Il y aura d’ailleurs à coup sûr du mauvais comme du bon, donc des choix à faire.
L’Islam a, par rapport au christianisme, au judaïsme, au confucianisme, une difficulté supplémentaire à accompagner ses adeptes dans le pèlerinage de la connaissance et de la vie : l’idée selon laquelle le Coran aurait été dicté par Dieu lui—même. Cette idée ne dispose évidemment pas à chercher, à douter, à reconnaître ses erreurs. Des idées analogues ont existé à propos de la Thora chez les Juifs, et de l’ensemble de la Bible chez les Chrétiens, mais elles ont régulièrement été repoussées. L’Esprit est toujours à l’œuvre, la Résurrection ne met pas un point final à l’Histoire sainte : tel est le message de la Pentecôte, et il a toujours fini par l’emporter sur les différentes tentations intégristes.
Mais la marche est fatigante. La violence de Daech exprime la tentation de stopper le mouvement, de poser son baluchon. C’est pourquoi de jeunes Occidentaux s’y rallient : plus besoin de chercher, tout est là, révélé ! Une telle certitude promet un grand confort intellectuel et existentiel.
 
Il serait sot de croire à cette promesse. Car l’homme est fondamentalement un nomade, en route vers un avenir inconnu. Il est fait pour marcher. Or, même si l’État islamique conquérait la terre entière, il n’est pas en son pouvoir de changer la nature humaine. Chaque fois que l’humanité, ou une fraction de l’humanité, se laisse enfermer dans Ur, un Abraham surgit, prend son bâton et entraîne sa famille sur les chemins de la vie.
(1) Palmyre, l’irremplaçable trésor. Albin Michel, décembre 2015.

Libéral, le revenu universel ?

Publié dans A tout un chacun
Libéral, le revenu universel ?
 
Dans Le Figaro du 11 mai, Lionel Stoléru s’applique à démontrer que la formule de revenu universel correspondant à un impôt négatif est véritablement libérale. Et surtout qu’elle est "bonne pour la France". J’avoue ne pas avoir été convaincu.
Cette variante du revenu universel consisterait à donner à chacun une certaine somme, par exemple 500 € par mois, soit en créditant son compte en banque, soit en diminuant d’autant son impôt sur le revenu. Celui qui doit plus de 6 000 € au fisc verrait donc son impôt allégé d’autant ; celui qui n’est pas imposable recevrait 500 € chaque mois ; et celui dont l’impôt, calculé selon les règles usuelles, aurait pour montant I compris entre 1 € et 5 999 €, n’aurait rien à verser au fisc, mais recevrait chaque mois le douzième de (6 000 € - I).
 
Sur le papier, c’est très joli. Mais en pratique ? Remarquons tout d’abord que l’impôt sur le revenu (IR), en France, concerne des "foyers fiscaux", lesquels sont, dans la majorité des cas, des familles. Il faudra donc déduire de l'IR soit autant de fois 6 000 € que le foyer fiscal a de "parts de quotient familial", soit autant de fois 6 000 € que la famille compte de membres. Pour un foyer fiscal composé d’un couple et 2 enfants, la déduction sera de 18 000 € dans un cas, et de 24 000 € dans l’autre. Il faudrait savoir !
De plus, les allocations familiales, en France, ne sont versées qu’à partir du second enfant, et sont nettement plus élevées à partir du troisième. Est-ce ou non, le bon choix, nous ne trancherons pas ici ce point délicat. Remarquons simplement que, pour le fisc, le premier enfant est pris en compte à l’égal du premier. Remplacer les "alloc" par le revenu universel conduirait donc à modifier substantiellement notre politique familiale, qui coûterait désormais nettement plus cher à la fois parce que le premier enfant ouvrirait droit à ce substitut d’alloc, et parce que pour 2 enfants les 500 € mensuels de revenu universel fiscal n’ont rien à voir avec les 130 € mensuels des dites alloc.
 
Venons-en au principe même d’un revenu totalement indépendant des problèmes auxquels sont ou non confrontés les personnes et les ménages. En 2010, Serge Guérin a publié (aux éditions Michalon) un ouvrage très roboratif intitulé De l’État providence à l’État accompagnant. Il y préconise, en remplacement d’une partie de notre système d’aides attribuées de façon bureaucratique, une "politique du care". Celle-ci consiste à prendre soin globalement de la personne ou de la famille en difficulté, pour maximiser ses chances de sortir du trou au lieu de lui permettre simplement de végéter au fond du dit trou. Il veut "passer d’une culture de l’assistance à une logique de l’accompagnement".
Serge Guérin, militant écologiste qui a soutenu la candidature d’Anne Hidalgo à la mairie de Paris, n’est certes pas un libéral, et je réfuterais volontiers certaines de ses analyses et propositions. Mais son appel à une "logique de l’accompagnement" me paraît avoir une importance névralgique, d’autant plus qu’elle n’est pas étatiste. Il expose par exemple le cas d’une personne ayant atteint un stade assez avancé de la maladie d’Alzheimer. L’entourage familial peut faire des merveilles, économisant à la société un nombre incroyable d’heures de travail professionnel – mais il a besoin de souffler de temps à autre, et d’être conseillé, soutenu. Au lieu d’employer systématiquement du personnel paramédical pour s’occuper entièrement du malade, le care consiste (si c’est possible) à apporter à son entourage ce qui lui est nécessaire – et cela dépend de chaque cas particulier. C’est plus humain, plus familial – et moins lourd pour les finances publiques.
Ce "sur mesure" me paraît autrement approprié que les soi-disant solutions universelles. Celles-ci sont beaucoup plus bureaucratiques que libérales. Le revenu universel est typiquement le produit d’esprits de géomètres qui manquent de ce que Pascal appelait "avoir une bonne vue". Le vrai libéral se doit d’être inspiré à la fois par l’esprit de géométrie et par l’esprit de finesse, c’est-à-dire de raisonner selon des principes tout en portant la plus grande attention aux réalités multiples et nuancées.  

À la niche, Médor !

Publié dans En France
À la niche, Médor !
 
En juin 2015, un rapport de 614 pages  intitulé "Revue de dépenses sur les exonérations et exemptions de charges sociales spécifiques" a été remis aux pouvoirs publics. Rédigé conjointement par l’Inspection générale des finances (IGF) et l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), ce rapport n’a été mis en ligne officiellement que le 28 avril 2016. Le meilleur moyen d’en prendre connaissance n’est pas d’aller sur le site de l’un ou l’autre de ces corps d’inspection : en faire la requête débouche alors sur une réponse du type "inconnu au bataillon". Mieux vaut se rendre sur le site d’un think tank privé, l’IFRAP (Institut français de recherche sur les administrations publiques), où il est facilement accessible. Quel est donc ce document compromettant à propos duquel Tartuffe se serait exclamé : "cachez ce rapport que je ne saurais avoir rédigé" ?
 
Son objet est un ensemble de "92 dispositifs spécifiques concernant des cotisations et contributions sociales assises sur des revenus liés directement ou indirectement au travail". Le premier constat est la difficulté, voire l’impossibilité, d’y voir clair : "Au terme de ses travaux, la mission constate qu’il n’a pas été possible de proposer un chiffrage de coût pour 38 dispositifs sur 92, et ce quelle que soit l’année considérée entre 2012 et 2015." Certes, la mission a réussi à faire une estimation pour 7 de ces exonérations mystérieuses, mais elle constate tristement : "il reste encore 31 dispositifs dont le coût est totalement inconnu, y compris en ordre de grandeur." Nous sommes également dans la purée de pois en ce qui concerne les effets sur l’emploi.
Le législateur est de ce fait amené à voter des lois de financement de la sécurité sociale dont quelques chiffres sont grossièrement faux. Le plus bel exemple semble être la "déduction forfaitaire spécifique" qui réduit l’assiette des cotisations sociales pour diverses professions : "Le coût présenté dans l’annexe 5 au PLFSS pour 2015 était 590 M€ ; la nouvelle estimation produite dans le cadre de la mission indique un coût supérieur à 1,5 Md€."
 
Ce rapport permet d’y voir plus clair sur les effets budgétaires que ces réductions de cotisations entraînent pour la sécurité sociale. En effet, tantôt le Trésor compense le manque à gagner des URSSAF, tantôt celles-ci subissent une perte sèche, mais on connaissait mal le montant de cette hémorragie pour les finances sociales. Sur 15,1 Md€ d’exonérations analysées par l’IGF et l’IGAS, 11,7 Md€ font l’objet d’une compensation : la sécu en est donc de sa poche pour 3,4 Md€. Le système de vases communicants entre l’État et la sécu est ainsi un peu mieux connu ; il entrave clairement les efforts de bonne gestion que peuvent faire les responsables et le personnel des caisses maladie, vieillesse, famille et accidents du travail, puisqu’une simple décision gouvernementale de ne pas compenser telle ou telle réduction de cotisations a plus d’influence sur les résultats de ces caisses que des années d’efforts pour diminuer les coûts de gestion et la fraude aux prestations.
Surtout, ce rapport conduit le lecteur à poser la question cruciale, celle que certains de ses rédacteurs se sont peut-être posée eux-mêmes, sans toutefois oser la consigner par écrit : pourquoi utiliser la manipulation du financement des prestations sociales comme instrument d’aide à l’emploi ou/et de soutien aux entreprises de telle catégorie ou/et de coup de pouce à certains revenus professionnels ? Si les pouvoirs publics veulent aider certaines entreprises, pourquoi ne leur font-ils pas tout simplement verser des subventions par le Trésor public ? Cette question ne remet pas en cause seulement telle ou telle niche sociale, mais le principe même des niches.  
La réponse à cette question est probablement double.
Premièrement, les subventions aux entreprises sont limitées par les règles européennes. Si l’État français voulait procéder de cette manière, il lui faudrait discuter, fournir des justificatifs et, dans bon nombre de cas, finalement renoncer. Cette discipline européenne est saine, mais les pouvoirs publics de notre pays veulent pouvoir à la fois se prétendre de bons élèves de Bruxelles, et continuer leurs petites magouilles dirigistes et clientélistes. Ils agissent donc comme les élèves qui, pour jouer sur leur smartphone au lieu de suivre le cours, dissimulent leur appareil derrière un cahier. Si l’enseignant n’est pas dupe et les morigène, ils prétendent qu’ils étaient en train de chercher sur Google un complément aux passionnantes informations données ex cathedra. La première explication du recours aux exonérations de cotisations et contributions sociales, y compris celles du CICE (qui ne font pas partie du rapport sous revue), est donc tout simplement la triche par rapport à des engagements européens imprudemment souscrits.
 
Le second élément de réponse tient à l’utilité de la complication pour les différents niveaux hiérarchiques qui participent à la mise en place et à la gestion de ces myriades de dispositifs tarabiscotés. Le lecteur trouvera dans notre ouvrage Le Labyrinthe une analyse plus fouillée des avantages que la complication présente pour les différents acteurs : ceux qui prennent les décisions, ceux qui les préparent, et ceux qui les exécutent. Rappelons simplement que la préparation d’une mesure d’exonération supplémentaire est souvent à la portée du premier parlementaire ou secrétaire d’État venu : pour lui, c’est très simple, c’est à d’autres que cela va compliquer la vie. Il en va de même, bien sûr, pour les membres du cabinet qui cherchent une mesure à proposer à leur ministre. Et ensuite, ceux qui auront ainsi ajouté une couche de plus au gigantesque mille-feuille administratif seront assez tranquilles : si la Cour des comptes ou un corps d’inspection regarde les choses de plus près et dit, avec onction, que ce n’était pas vraiment ce qu’il aurait fallu faire, il n’y aura aucune sanction, ni même la moindre recherche de responsabilité.

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