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Michel Houellebecq

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Michel Houellebecq voyageur du bout de nos nuits

La séquence sanglante vécue en France aurait pu briser la carrière de ce livre. Le lecteur, se demandait-on, choqué par deux attentats meurtriers provoqués par des terroristes islamistes aurait-il le cœur à lire un roman dont le thème est la conversion massive de la France à l’islam. La réponse est là : le livre se vend.
Le grand mérite de Houellebecq, que lui reconnaissent ses lecteurs, est de se colleter àson époque. Il n’a jamais refusé l’affrontement. Tentation de l’eugénisme, horreur économique, obsession sexuelle, il a toujours osé l’exploration des zones d’ombre de l’homme contemporain. Il le fait avec ses armes d’écrivain : l’ironie, l’absurde.

Il y a plusieurs livres dans Soumission, habilement entrelacés.
D’abord le récit d’un écrivain naturaliste. Son héros, le mot est un peu fort pour ce piteux professeur d’université, s’appelle François. Houellebecq décrit son état, ses pauvres aspirations et pour ainsi dire sa vie quotidienne. Il est réduit à une humanité préoccupée de la satisfaction immédiate de ses besoins. C’est dans ce contexte morose d’une société à bout de souffle que l’écrivain imagine le surgissement dans la vie politique française de 2022 d’un parti musulman dont le leader, un brillant sujet, accède au pouvoir suprême. Les partis traditionnels font alliance avec lui pour écarter Marine Le Pen. Horresco referens.
La petite société politique et médiatique, avec ses mœurs panurgiques, son vocabulaire attendu, ses acteurs (de François Bayrou à David Pujadas), et donc ses limites, est décrite avec une précision de journaliste politique. Parfois un bon roman vaut mieux qu’un long discours.

L’autre livre est celui d’un critique littéraire qui étudie Huysmans, mais aussi Péguy, Bloy et consorts. Quelle est la raison de cette excursion ? Faire montre de sa culture ? L’auteur ne s’empare de l’auteur d’Àrebours que pour s’interroger sur l’attente de Dieu qui hante nos sociétés modernes. C’est là peut-être le cœur du livre, sa dimension la plus forte. François se lance dans une enquête sur l’œuvre et la vie de Huysmans, qui le conduit jusqu’à Ligugé, pour arriver à ce verdict : au XIXe siècle, sa recherche mena Huysmans au pied de la Croix. Aujourd’hui pense Houellebecq, elle le conduirait à la mosquée. Cette question de "la revanche de Dieu" dépasse le roman et même l’actualité immédiate. Sa conclusion est fortement discutable. Elle ne peut cependant pas être écartée d’un revers de manche.

La troisième caractéristique de ce roman est de ressortir au conte philosophique. Soumission, c’est une version 2022 des Lettres persanes, où Usbek et Rica s’écrieraient : "Comment peut-on ne pas être persan ?" L’élection de Mohammed Ben Abbes imaginée par Houellebecq produit sur le pays un effet de sidération. Si l’on observe çà et là quelques troubles, force est d’admettre que la société française dans son ensemble consent rapidement à son islamisation. Les maux qui la frappent depuis trente ans s’évanouissent comme par enchantement. Les pétromonarchies investissent massivement, le chômage disparaît. L’Europe, devenue une Euroméditerranée, fonctionne enfin. Houellebecq repeint l’avenir en couleurs pimpantes. Le vert est plus que jamais la couleur de l’espérance. "Allah is watching you." Mais contrairement au Grand Frère d’Orwell, qui annonçait un avenir effrayant, dans ce livre, se "soumettre" est une attitude enviable. Qu’on en juge. La grande misère de l’homme s’évanouit au profit d’une nouvelle sociabilité, épanouissante – jusqu’à ce qu’on s’avise qu’elle passe par la polygamie.
C’est gros, mais ce faisant, le provocateur interroge la modernité, secoue notre mentalité démocratique et laïque, malmène la condition féminine contemporaine. Pis : devant nos dénégations indignées, il nous nargue, façon Baudelaire : "Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère."

Alors pourquoi le lecteur adhère-t-il àl’entreprise ? Probablement pour exorciser par la lecture de cette fiction – qui vire parfois à la farce grinçante - un spectre menaçant : l’extrême fragilitéde notre société, telle qu’elle lui est apparue tragiquement la semaine dernière.
Il lit Houellebecq  comme le bourgeois du siècle dernier allait au vaudeville : en espérant que ce dont il rit sur scène ne se réalisera pas dans sa vie. Et qu’une fois le rideau retombé, les lumières vont bien se rallumer.
Le Figaro 16 janvier 2015
MONTETY de  Etienne

Né le 2 mai 1965
Marié – 5 enfants
 
Journaliste,

Ecrivain
 

Maîtrise de droit et sciences politiques
DESS de sciences politiques
 
Directeur adjoint de la rédaction du Figaro
Directeur du Figaro littéraire (depuis 2006)
Dirige également les pages "Débats Opinions" du quotidien depuis 2008
Anime une chronique quotidienne intitulée "Encore un mot".
 
Ouvrages
- Thierry Maulnier (biographie) (1994) -  Salut à Kléber Haedens (1996) - Honoré d’Estienne d'Orves, un héros français (2001)     Prix littéraire de l'armée de terre - Erwan Bergot en 2001 - Des Hommes irréguliers (2006) - L’Article de la mort (2009) - Encore un mot : billets du "Figaro" (2012) - La Route du salut (2013) -

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