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Les totems des civilisations

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Pierre-Olivier Bardet : "Les objets de la culture sont aussi les totems des civilisations"
 
Le film d’Alexandre Sokourov Francofonia, qui évoque l’art dans la guerre à travers l’histoire du Louvre, est un des événements de la Mostra de Venise (qui se termine ce week-end), applaudi pendant de longues minutes à la projection officielle. Son producteur, Pierre-Olivier Bardet, revient sur ce sujet tragiquement d’actualité.
 
Le film s’ouvre sur une tempête en mer, qui menace un bateau transportant des œuvres d’art. Aujourd’hui, la Méditerranée est pleine de naufragés, le site assyrien de Nimroud, la bibliothèque de Mossoul, les temples de Palmyre sont détruits, ce qui donne à la méditation de Sokourov une actualité funèbre. Est-ce que cette catastrophe était à l’horizon de votre travail ?
Pierre-Olivier BARDET. - Très clairement. Lorsque Sokourov a envisagé un film sur le Louvre, il a précisé qu’il voulait parler du Louvre sous l’Occupation, et que c’était aussi inspiré par ce qui se passait en Irak. Alors que nous préparions Francofonia, il a organisé une exposition à Bruxelles sur ces pillages, avec des photos, des témoignages. Il s’intéressait particulièrement aux gens qui sauvaient des œuvres d’art. Une des choses qui hantent Sokourov, c’est la vitesse à laquelle sont anéantis des trésors qu’il a fallu des années, des siècles pour créer.
 
Le Louvre a dispersé ses chefs-d’œuvre pour les sauver de la guerre. Et deux ennemis, le Français Jacques Jaujard et l’Allemand Franz von Wolff-Metternich ont collaboré, si l’on peut risquer le mot, pour protéger le patrimoine artistique. L’histoire du Louvre sous l’Occupation est-elle exemplaire ?
Elle est européenne. Jaujard était un authentique résistant, mais il se soumettait à toutes les inspections. Metternich était membre du parti nazi, mais le patrimoine était son domaine, et il était très sourcilleux sur l’application des accords de La Haye concernant la protection des œuvres d’art. Ce qui lui vaudra d’ailleurs sa révocation. Il y a eu une complicité objective entre eux parce que tous les deux avaient une culture commune et que l’art les surplombait.
 
Longtemps, les œuvres d’art ont été l’orgueil des conquérants, des trophées de guerre. Sokourov montre Napoléon Ier au Louvre disant : "Tout ce qui est ici, c’est moi qui l’ai apporté"… Mais pour l’État islamique, l’art est un ennemi à abattre et à vendre. On peut dans les deux cas parler de pillage, mais dans des sens très différents. Est-ce qu’il y aurait un pillage d’admiration et un pillage de mépris et de nihilisme ?
Je dirais plutôt possession qu’admiration. Il s’agit d’abord de s’emparer de biens, même s’il peut y avoir de l’admiration. Quant à la destruction, ce n’est pas l’apanage des islamistes, même délirants, car, aujourd’hui, il est évident qu’on est dans une folie. À la Révolution française, on brûlait les églises, on coupait les têtes des statues de saints. On a beaucoup pratiqué la destruction, avant d’être dans la possession, ce qui pose d’ailleurs la question sans fin des restitutions… Sokourov pense que le passé n’est pas derrière nous mais sous nos pieds. L’histoire est sédimentaire. Elle est faite de couches superposées. Et c’est très sombre, dans le sous-sol. Je travaille à un documentaire sur la mission Voulet-Chanoine, scandaleux massacre perpétré lors de la conquête du Tchad. Son itinéraire, c’est la route de Boko Haram aujourd’hui. Retour du refoulé ?
 
Pourquoi la possession ou la destruction de l’art est-elle un enjeu si important pour le pouvoir ?
Pourquoi les dictateurs ont-ils besoin d’assassiner les poètes et les artistes ? En quoi Mandelstam dérangeait-il Staline ? Il faut bien supposer une puissance particulière à l’art. En Occident, aujourd’hui, l’art est vu comme un supplément d’âme au sens où cela vient comme la cerise sur le gâteau : on a la voiture, la technologie utilitaire ou de loisir et, en plus, les musées, les expositions. On a une vision occidentale du patrimoine de l’humanité, et on pense représenter la civilisation contre la barbarie.
Ce n’est pas le cas ?

Il faut se battre pour la sauvegarde des œuvres d’art, bien sûr, mais il faut aussi essayer de comprendre, et il est vrai que c’est difficile face à une telle folie. Mais se tenir dans une position de surplomb, c’est la continuation de la situation coloniale. Avec notre vision laïque qui se veut universelle mais qui est très locale, nous pensons que les guerres de religion, c’est du passé. Ce n’est pas compris, hors d’ici. Lors de la première guerre d’Irak, le juriste et historien du droit Pierre Legendre, avec qui j’ai fait trois films, m’a fait part d’une anecdote qui m’a frappé. Jeune fonctionnaire international au début des années 1960, il s’est élevé contre la suppression des écoles coraniques en disant : si vous faites cela, l’islam va revenir avec un couteau entre les dents. Une véritable prédiction !
 
Mais pourquoi ce déchaînement contre le patrimoine artistique ?
Quand on parle d’une guerre, on ne voit souvent que le côté politique. Cela masque des enjeux beaucoup plus profonds, anthropologiques et religieux. Derrière toutes ces attaques, il y a une lutte à mort contre les objets de la culture, qui sont aussi les totems des civilisations.
 
Qu’entendez-vous par "totems" ?
J’emprunte le mot à Freud et à Pierre Legendre : ce sont des objets qui disent d’une certaine manière la "vérité" d’une société. La façon dont une société a construit et vit ce qui fait autorité pour elle. Et pas forcément, comme chez nous, par les textes. Mais aussi par les danses. En Afrique, certains dansent la loi. Quand les juifs chantent la Torah, c’est d’une beauté bouleversante, et c’est aussi du juridique. L’art est la clef de voûte de ce "montage" qui fonde une société donnée. Il est lié au pouvoir par des liens vitaux : il n’y a pas de pouvoir sans célébration, par la musique, la danse, la peinture… C’est pourquoi il est si important de détruire l’art, dans la guerre. Dans cette guerre menée par Daech, qui est aussi intramusulmane, on l’oublie trop, il y a une lutte à mort où il s’agit de massacrer la civilisation, le montage, de l’autre.
 
Et l’art est en première ligne…
On a peut-être du mal à le comprendre parce qu’on a perdu le rapport à la transcendance. On ne voit plus la religion et l’art comme un discours de vérité qui fait tenir les choses ensemble. On voudrait penser que la culture crée le respect, et on voit qu’elle peut être au cœur de la haine. L’idée que l’art peut rapprocher les peuples est belle - c’est, par exemple, celle de Barenboïm et du West-Eastern Divan Orchestra. Mais pour y parvenir, il faut avoir conscience que l’art touche à quelque chose de fondamental, de structurant.

Paru dans Le Figaro, 13 septembre 2015
TRANCHANT  Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme :
à la revue ROC (cinéma et la télévision), dirigée par Pierre d'André (1972-1980)
au Figaro, rubrique cinéma, depuis 1980.
Collaboration à la revue Le Spectacle du monde (1995-2001)
     et à l'émission de critique de cinéma "Sortie de secours" sur Paris Première (1991-93).

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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