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"Les Saisons"

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Jacques Perrin parle de son nouveau film, "Les Saisons"
 
Propos recueillis par Marie-Noëlle Tranchant
Vingt mille ans d’histoire de l’Europe racontés par… les animaux. C’est le nouveau défi de Jacques Perrin dans Les Saisons, réalisé avec Jacques Cluzaud. Après Le peuple migrateur et Océans, voyages dans le ciel et dans la mer, voici la terre, le climat tempéré, la forêt et ses habitants sauvages forcés au fil des siècles de cohabiter avec l’homme de plus en plus indifférent et dominateur. Jacques Perrin revient de cette expédition ébloui, inquiet, tonique, souriant – comme il l’est toujours. Il n’y a pas d’avocat plus persuasif pour célébrer la beauté du monde et dénoncer les outrages criminels qu’on lui fait subir.

 
Pourquoi vous être intéressé cette fois-ci à notre vieux continent ?
Mes films précédents se déployaient dans l’espace, Les Saisons ajoute un axe temporel qui permet de mesurer les transformations de la nature. Comment parler de l’Europe ? Il ne reste pas grand-chose de ce qui a été un immense territoire de vie sauvage, de l’Oural à la Bretagne, de la Norvège à l’Espagne. On est passé de l’ère glaciaire à l’âge des forêts par un réchauffement de 5° seulement…  Ces 5° qu’on veut éviter aujourd’hui. A partir de là, le film montre l’avancement de la vie moderne, son empiètement sur le monde naturel, et le bilan n’est pas encourageant.
 
Pourtant, la forêt repart, en Europe ?
Mais elle se détruit ailleurs, en Amérique, au Gabon, dans tout le nord du Vietnam...  Nous avons fait ce film parce que nous pensons qu’il y a des alternatives à cette destruction. On a encore la possibilité de faire réapparaître ce monde sauvage, si on laisse le champ libre à la nature, sans l’empoisonner de pesticides. Mais tant qu’on n’aura pas fait sauter Monsanto qui prétend que le roundup n’est pas néfaste… On mutile et on asphyxie la terre pour des raisons économiques qui n’ont rien d’indiscutable ni d’irréversible. Un commissaire européen à l’agriculture a proposé de donner une prime à la culture respectueuse de la nature. Les résolutions de la Cop vont dans cette voie. Espérons que notre sens de la solidarité avec le monde se développe, que les politiques découvrent qu’ils en font partie. Mais il faut aussi que les petits boursiers qui ne pensent que rentabilité changent de mentalité et prennent leurs responsabilités. Et je crois que les déclarations ne suffiront pas. Seule la contrainte est efficace, mais elle peut s’exercer positivement, par exemple avec cette idée de récompenser les bonnes volontés.
 
Votre engagement personnel, c’est de faire découvrir par le cinéma la richesse et la beauté du réel. On ne les voit pas assez ?
Quand on parle de la vie des animaux, on ne se rend pas vraiment compte de ce qu’elle est. On les observe au repos, ou dans la panique. Il reste un champ immense de possibilités et d’expérimentations. La technique nous permet de suivre tous les mouvements de la nature. Et plus on saisit les animaux dans leur vivacité, plus on comprend que les animaux sont voués à la plus grande démonstration physique. Ce n’est pas seulement l’exubérance de la vie mais aussi les lois de la survie.
 
Chacun de vos films sur la nature passe par des exploits techniques. Ce n’est pas contradictoire ?
La technique n’est jamais une fin en soi, elle sert ce qu’on veut exprimer.  Nous sommes une réunion de grands enfants qui cherchent des solutions pour pénétrer aussi justement que possible sur le territoire des autres. Nos inventions ne sont pas brevetées. On ne fait que des choses artisanales, à notre usage. Par exemple, entrer dans une forêt à la vitesse des animaux est impossible. On a conçu un engin pour se mêler à leur course : cela ressemble à un scooter à 4 roues, avec des amortisseurs pour éviter les saccades. En mer, il n’y a pas d’obstacles, mais en forêt, il faut suivre l’animal entre les troncs, les branches, les racines, tout en gardant la sécurité des caméras. Si on veut ressentir son élan, il faut inventer l’instrument adapté. Pour filmer un hérisson qui se met en boule sur une route nous avons utilisé une sorte de périscope inversé qui permet de toucher le sol. J’aime la technique pour qu’elle disparaisse. Si elle est au point, on l’oublie pour arriver à une grande simplicité : le sujet est observé dans son mouvement.
 
Il n’y a pas de réflexion didactique dans le film, mais il raconte une histoire
Je n’aime pas les mots des déclarations et des traités qui déroulent des abstractions répétitives. Les saisons est un poème sans phrase. Il ne s’agit pas d’un reportage ou d’un documentaire. On a cherché l’émotion, le sentiment. Le film s’adresse à l’œil et à la mémoire profonde. Je crois que si on s’émerveille du monde, on vivra mieux. Mais je désire que ce discours soit prononcé par la nature elle-même. Les raisonnements humains séparent, alors que la nature manifeste les interdépendances. Les catégories qui divisent les hommes n’existent pas chez les animaux : il y a les vivants et les autres. Et vivre est une question de résistance, de ténacité, de courage. Il y a tous les dangers possibles, mais s’il faut atteindre l’autre côté de la clairière, on ira. Les animaux ont une existence condamnée, mais condamnée à vivre, et ils feront tout pour y parvenir. On ne prie pas, on ne se plaint pas, on ne réclame pas, on vit.
 
"Gémir, pleurer, prier, est également lâche… " dit le Loup de Vigny
Oui, nous avons des exemples à prendre. Les animaux nous donnent beaucoup de leçons, et quand on les filme, il y a une admiration. Ce n’est pas de l’antropomorphisme, mais ils nous font pénétrer les grandes lois du monde et on peut y trouver une morale, une liberté. Comment ne comprend-on pas que la Terre ne nous appartient pas ? Les animaux, les plantes, y sont chez eux autant que nous. Et si on leur donnait vraiment leur place, on vivrait mieux parce qu’on cesserait d’être dans l’utilitarisme. C’est très bien de connaître les plantes qui peuvent rendre service. Mais il y a dans la nature beaucoup de choses qui ne servent à rien. Un peu d’humilité nous sortirait de nos certitudes. Ce bien-être que nous cherchons, il nous est donné par la beauté du monde. L’observer, la contempler, c’est un principe de régénération comme l’oxygène.

Paru dans Le Figaro, 27 janvier 2016
TRANCHANT  Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme :
à la revue ROC (cinéma et la télévision), dirigée par Pierre d'André (1972-1980)
au Figaro, rubrique cinéma, depuis 1980.
Collaboration à la revue Le Spectacle du monde (1995-2001)
     et à l'émission de critique de cinéma "Sortie de secours" sur Paris Première (1991-93).

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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