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Une jeune fille de 600 ans Jeanne d’arc

L’ermitage de Notre-Dame de Bermont, près de Domrémy, accueille depuis trois ans une nouvelle statue de la Pucelle d’Orléans, signée du sculpteur russe Boris Lejeune.
 
C'est encore tout frais : il y a trois ans, en 2013, la Jeanne d’Arc en bronze du sculpteur russe Boris Lejeune a pris place dans le jardin de l’ermitage de Notre-Dame de Bermont, à trois kilomètres de Domrémy-la-Pucelle (Vosges). La petite Lorraine venait prier presque chaque semaine en ce lieu, qui se trouve sur la route de Vaucouleurs, première étape de l’extraordinaire périple qu’elle allait accomplir en deux ans de Chinon à Reims, d’Orléans à Rouen, de la victoire au martyre.
La statue s’intitule La Vocation de Jeanne. L’artiste l’a saisie dans cet élan originel, quand elle répond à l’appel intérieur des voix de saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, qui la met en route : "Va, fille de Dieu." Elle accourt, posée sur la terre, ouverte vers le ciel, à la fois déterminée et gracieuse. Elle n’a pas encore le cheval que lui donnera le seigneur de Baudricourt avec une escorte pour aller trouver le dauphin de France. Mais elle brandit déjà l’étendard aux noms de Jésus et de Marie, cet étendard emblème de sa mission, qu’elle aimait, a-t-elle dit, "quarante fois plus" que l’épée qu’elle porte sur le côté mêlée aux plis de sa tunique. Son ardeur juvénile évoque bien l’enfant dont parle Péguy, à "l’âme récente" et à "la cotte neuve", s’en allant, innocente, "vers le plus grand des sorts".
 
"Lorsqu’on m’a proposé de créer un monument à Jeanne d’Arc pour Bermont en Lorraine, raconte Boris Lejeune, la première image qui m’est venue à l’esprit, c’est de sculpter Jeanne sur le bûcher, mourant en martyre. Mais bientôt le doute m’a saisi : est-ce là l’image de cette grande héroïne et de cette grande sainte qu’il nous faut aujourd’hui, à notre époque amorphe qui renonce tendancieusement à elle-même et à sa propre histoire ? Je me suis dit que, pour aujourd’hui, il faut une Jeanne d’Arc qui gagne, plutôt qu’une victime de trahison."
Il travaillait alors à une statue de Marie-Madeleine, inspirée par une icône byzantine qui la montrait "dans un mouvement impétueux", toute tendue vers le Christ crucifié, comme si elle avait voulu se fondre en lui. Et "de manière inattendue", un soir où il réfléchissait à l’image de Jeanne d’Arc, elle lui est apparue dans ce même mouvement. Il y a vu plus tard un lien théologique : "Pour l’une comme pour l’autre, le Christ est le centre et la source d’amour, le vecteur moral et éthique."
 
Fraîcheur et fougue 
Jeanne d’Arc est une des figures les plus représentées dans la statuaire française. Paris compte cinq grands monuments à son effigie, commandes d’État prestigieuses. Elle seule a autant de statues équestres, normalement réservées aux rois. On la rencontre sur les places publiques aussi bien que dans les plus modestes églises de village, où la dévotion populaire a installé d’innombrables Jeanne d’argile ou de plâtre. Héroïne historique, elle symbolise l’amour de la patrie et la flamme de la résistance qui triomphe des plus sombres défaites. Sainte et martyre, elle incarne la foi indéfectible qui mène des royaumes terrestres au Royaume de Dieu. Cette alliance unique, en une simple "fille de France", de la vision politique, de l’efficacité militaire, de l’engagement personnel audacieux au service d’une cause et de l’affirmation chrétienne, tranquillement inébranlable, fait que Jeanne d’Arc a traversé les âges et les régimes en parlant à tous. Mais, alors qu’elle avait connu un regain de ferveur lors de la Grande Guerre, on ne lui avait plus érigé de statue depuis la seconde moitié du XXe siècle.
 
C’est en 2012, à l’occasion du sixième centenaire de la naissance de la Pucelle, que cette nouvelle aventure artistique a pris corps, à l’initiative de l’abbé Guillaume de Tanoüarn. "J’aime célébrer les anniversaires, dit-il, et je souhaitais créer un événement autour de Jeanne." En lien avec l’association de Notre-Dame de Bermont, qui restaure l’ermitage depuis une vingtaine d’années, une souscription a été lancée. Elle s’est révélée insuffisante pour couvrir les frais de cette statue de bronze de 2,90 m, et l’artiste a dû pour une bonne part assurer le financement lui-même. Mais si ce déficit a causé un froid entre les parties, l’œuvre a cependant été inaugurée avec enthousiasme en 2013, en présence de nombreux souscripteurs. Et l’accord se fait sur sa beauté et le sens profond qu’elle porte pour aujourd’hui.
Cette jeune fille de 600 ans n’a rien perdu de la fraîcheur et de la fougue de ses 17 ans. "Alors que les statues de Jeanne d’Arc sont dans l’ensemble assez convenues, celle de Boris Lejeune n’a rien d’académique, commente Guillaume de Tanoüarn. C’est une manière nouvelle et simple de montrer une Jeanne très contemporaine, qui s’engage et nous appelle à l’engagement. Enfant d’un pays vaincu, elle se lève. Elle symbolise l’espoir, et la confiance ardente en son propre destin. Il faut découvrir ce pour quoi l’on est fait et croire qu’on a à apporter quelque chose d’unique, comme l’a dit le Pape. Notre temps est féru d’accomplissement personnel : Jeanne nous montre qu’on ne se trouve qu’en s’oubliant, en se dépassant, en prenant des risques, en se mettant en jeu, ce qui est le contraire de l’auto-idôlatrie."
 
Les pieds de la réalité 
Le site bucolique de Notre-Dame de Bermont, resté intact depuis l’époque, abrite désormais la plus ancienne représentation de Jeanne, fresque d’un peintre qui l’a connue, et la plus récente, cette sculpture inspirée qui connaît un vif succès. "On vient prier devant elle, dit son auteur, et pour moi, cette dimension spirituelle est le signe que j’ai réussi quelque chose. Je me suis inscrit dans la ligne de la statuaire gothique, qui est un équivalent occidental de l’icône."
Né à Kiev en 1947, descendant d’un soldat de Napoléon qui a fait souche en Russie, Boris Lejeune, qui est aussi poète, peintre et philosophe, s’est formé à la sculpture à Leningrad et s’est fait connaître en URSS avant d’émigrer en France en 1980, où il s’est marié. Installé à Provins, il se sent inspiré par la beauté de la Champagne, et il ouvre son art à un domaine nouveau en devenant le premier sculpteur de paysages en bronze. On peut admirer cinq de ses œuvres dans les jardins du boulevard Pereire, à Paris. Mais il a aussi travaillé pour de nombreuses villes, en France et au Luxembourg, et il est fier comme un enfant de la Bourgogne d’avoir célébré la Romanée-Conti en créant le merveilleux Ange au pied de vigne, en 2010.
 
Comme Jeanne, il a les pieds dans la réalité incarnée et l’âme ouverte au monde invisible de la spiritualité pure, "le royaume du divin avec ses saints, ses anges, ses prophètes". Dans son esprit, Jeanne d’Arc voisine avec le Pouchkine du célèbre poème Le Prophète. Et ce n’est pas un hasard, sans doute, si l’aventure va se poursuivre en Russie : Boris Lejeune a sculpté une nouvelle version de La Vocation de Jeanne, qui doit être installée à Saint-Pétersbourg au printemps prochain.
      

Paru dans Le Figaro, 6 août 2016
TRANCHANT  Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme :
à la revue ROC (cinéma et la télévision), dirigée par Pierre d'André (1972-1980)
au Figaro, rubrique cinéma, depuis 1980.
Collaboration à la revue Le Spectacle du monde (1995-2001)
     et à l'émission de critique de cinéma "Sortie de secours" sur Paris Première (1991-93).

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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