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On ne civilise pas par décret

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Trump vulgaire et sexiste : on ne civilise pas par décret
 
A l’heure qu’il est, il pourrait bien arriver que Donald Trump, parvenu ces temps derniers à la surprise générale en position de vainqueur, chute finalement… en raison de propos sexistes. Un observateur venu d’une autre planète se demanderait quels genres de critères politiques sont les nôtres. Trump a prononcé de vulgaires plaisanteries de chasseur, de celles que les femmes ont coutume d’entendre - humiliation millénaire. Il faut que nous vivions à une époque bien étrange pour que cela devienne un motif d’exclusion du champ politique.
 
C’est que cette affaire de mots injurieux n’est que le signe, fugace et éloquent, de toute une vision du monde. Ces plaisanteries plus que douteuses de phallocrate immature n’indignent, au fond, que par le continent entier qu’elles supposent et sur lequel elles campent. On sait bien que là derrière, évidemment, sont tapies la passion de la force, la domination domestique, bref toutes ces choses viriles et violentes dont la postmodernité ne rêve que de se débarrasser. À cet égard, Trump est un symptôme, le signe d’un pays arriéré qui se dresse encore comme une nostalgie honteuse derrière la lumière brillante du progrès. Il faut l’occire.
 
Si l’instinct primaire, celui du ­Cro-Magnon, incite à traiter les femmes comme du gibier, le progrès est salutaire qui consiste à se comporter de façon plus civilisée : difficile de contester cela ! Pourtant il n’est pas sûr qu’on puisse si facilement, et avec intelligence, forcer les individus à se civiliser. Là comme en bien d’autres cas, c’est le temps qui permet le déploiement de certaines vertus, à condition qu’elles soient favorisées par des influences sages et honnêtes. Punir pour injure sexiste revient à tirer sur une plante pour la faire pousser. On ne lui permet pas alors de grandir plus vite, mais plutôt on la brise. Nul doute que la plupart des électeurs de Trump, furieux de voir leur champion repoussé pour cette raison frivole, ne campent davantage encore sur leurs positions et ne brandissent les injures sexistes en drapeau populaire. D’autant plus que Trump s’est empressé de rapporter les mêmes histoires sur Bill Clinton, traduisant l’interdiction qui lui est faite en pure et simple hypocrisie.
 
Cette affaire pose la question de la police du langage qu’on appelle aussi politiquement correct. Et le jugement à porter là-dessus n’est pas si simple. La police du langage répond à l’idéologie postmoderne, si peu démocratique qu’elle ne supporte pas ce qui contrevient le moins du monde aux Lumières telles qu’elle les décrit. Mais il est aussi très certain que la police du langage hérite des expériences totalitaires, et se trouve par là justifiée. Nous avons vu pendant tout le XXe siècle des peuples entiers qui se gorgeaient d’injures racistes et d’injures de classe. Incontestablement l’habitude de vilipender les Juifs avait rendu plus faciles les mesures nazies. Lénine traitait d’insectes les classes gênantes et préparait ainsi leur condamnation. Nous nous sommes rendu compte, en tentant de tirer leçon des événements terribles, que lâcher des mots dans l’atmosphère n’est jamais innocent. Les mots font du vent, et le vent pousse le monde, disait Bernanos. Toutes les protestations, selon lesquelles les injures racistes, "c’était pour rire", ne sont plus capables de nous faire rire. Nous savons aujourd’hui que lorsqu’on vilipende "pour rire" à tout propos, il sera bien plus facile ensuite de cogner. Les mots ne sont pas de ces choses qu’on peut lancer dans l’atmosphère comme des bulles de savon, prêtes à s’évanouir. Ils laissent toujours leur trace entêtante et préparent les actes sans avoir l’air de rien.
 
Il reste qu’on ne civilise pas par décret ! On peut comprendre que beaucoup d’électeurs ne veuillent pas d’un gouvernant vulgaire qui s’en va siffler les filles. Mais on ne peut absolument pas justifier l’ostracisme qui s’attache aux citoyens vulgaires, au point qu’on les criminalise et tente de leur enlever le droit d’exister en tant que citoyens. Les avancées de civilisation sont des processus mystérieux, certainement menées par la vertu d’une élite silencieuse, bien davantage que par l’indignation surjouée d’un "fer de lance" complètement hystérique. Les injures sexistes, qui ne s’exercent que par les hommes contre les femmes, manifestent une volonté de puissance odieuse et aussi vieille que l’humanité. On peut espérer s’en défaire, en tout cas en Occident, comme on a réussi à y abolir l’esclavage. Les humains sont pervertis, mais amendables. Ils sont naturellement, comme disait Simone Weil, barbares avec les faibles (c’est le cas de la misogynie), mais ils peuvent changer. À condition qu’on ne prétende pas les faire changer à coups de slogans médiatiques, aussi fanatiques qu’insincères, qui les conforteraient plutôt dans leurs habitudes. Avant de prendre en compte la leçon de morale, mieux vaut regarder qui vous l’inflige.

Paru dans Le Figaro, 21 octobre 2016
DELSOL  Chantal

Née le 16 Avril 1947
Mariée - 6 enfants.


Membre de l'Institut
Professeur des universités


Doctorat d'Etat ès Lettres (Philosophie) - La Sorbonne (1982)
Académie des Sciences morales et politiques (2007)

Maître de conférences à l'Université de Paris XII (1988)
Professeur de philosophie à l'Université de Marne La Vallée (depuis 1993)
Création et direction du Centre d'Etudes Européennes : 
     enseignement et travaux de recherche avec la Pologne, la Hongrie, la République
     Tchèque, la Roumanie, la Bulgarie.
Professeur des universités - UFR des Sciences Humaines – 
Directeur du Laboratoire de recherches Hannah Arendt 
Docteur Honoris Causa de l’Université Babes-Bolyai de Cluj-Napoca
Création en 1992 et direction jusqu’en 2006 du Département des Aires Culturelles et Politiques 
     (philosophie et sciences politiques) comprenant 5 Masters professionnels et de recherche,
Création et direction du laboratoire ICARIE (depuis 1992) 
     devenu Espaces Ethiques et Politiques, travaillant sur les questions européennes 
     (relations est-ouest et relations entre Europe et l’Amérique Latine)
Direction de 17 thèses, en philosophie politique et science politique
Directeur de la collection philosophique Contretemps aux Editions de la Table Ronde
Editorialiste dans plusieurs quotidiens et hebdomadaires
Romancière

 

Ouvrages 
Le pouvoir occidental (1985) - La politique dénaturée (1986) - Les idées politiques au XX° siècle  traduit en espagnol, tchèque, arabe, russe, macédonien, roumain, albanais - L'Etat subsidiaire  Prix de l'Académie des Sciences Morales et politiques  (1992) traduit en italien, roumain - Le principe de subsidiarité(1992) traduit en polonais - L'Irrévérence essai sur l'esprit européen (1993) - L'enfant nocturne (roman) (1993) - Le souci contemporain
(1993) - traduit en anglais (USA) - Prix Mousquetaire - L’autorité (1994) - traduit en coréen - Démocraties: l'identité incertaine (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - La grande Europe ? (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - traduit en espagnol - Histoire des idées politiques de l'Europe centrale (1998) - Prix de l’Académie des Sciences Morales et Politiques - Quatre (roman) (1998) - traduit en allemand, en polonais - Eloge de la singularité, Essai sur la modernité tardive (2000) - traduit en anglais (USA) Prix de l’Académie Française Mythes et symboles politiques en Europe Centrale (collectif) (2002) - traduit en roumain - La République, une question française (2003) - traduit en hongrois -  La Grande Méprise, essai sur la justice internationale  (2004) - traduit en anglais (USA) - Matin Rouge (2004) -  Dissidences  (2005) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Michel Maslowski et Joanna Nowicki) -  Les deux Europes  (2007) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Mate Botos (Université Pazmany Peter, Budapest) - Michel Villey, Le justepartage (2007) avec Stéphane Bauzon (Université Tor Vergata, Rome) - L'Etat subsidiaire (2010) - La Détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire (2011) - Les Pierres d'angle  (2014) - Populisme, Les demeurés de l'Histoire (2015) - Le Nouvel âge des pères (2015) - La Haine du monde, totalitarismes et postmodernité (2016) -

Articles et collaborations
édités dans diverses publications françaises et étrangères 
 
Conférences
Nombreuses communications dans des colloques nationaux et internationaux, en France et à l’étranger (Afghanistan, Afrique du Sud, Allemagne, Belgique, Bulgarie, Canada, Colombie, Etats-Unis, Grande Bretagne, Grèce, Hollande, Hongrie, Italie, Moldavie, Norvège, Pologne, Portugal, Roumanie, Suisse, Ukraine, Venezuela)

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