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Cincinnatus et les primaires

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Cincinnatus et les primaires
 
Les Français rêvent d'un Cincinnatus !
D'innovants décideurs de l'instruction publique ont gravement marginalisé Rome, son histoire, ses héros et le latin, donc ce bienfaisant patricien est désormais un quasi  inconnu de la mémoire politique, ce qui est bien dommage.
 
Aux alentours de 455 avant J-C, la jeune République romaine est en grand péril, proie des attaques de la plèbe, d'un populisme revanchard, de la démagogie d'aventuriers tribuns et de factions rivales au sein du patriarcat. Bref, c'est le bazar. Une délégation respectueuse demande à Lucius Cincinnatus Quinctius, patricien et politicien connu, retiré dans ses terres, s'il consent à revenir aux affaires et remettre un peu d'ordre, éventuellement  sauver la République de ses démons.
Drapé dans sa toge immaculée, aussi compétent que probe, Cincinnatus consent : il fait un grand ménage, clarifie les institutions, fait voter des lois justes, remet d'aplomb l'économie mourante, remplit les caisses de l'Etat, punit corrompus et pervertis, renvoie la plèbe au boulot, les militaires dans leurs casernes, sermonne les patriciens, exerçant deux brèves 'dictatures' en 458 et 439. Puis, toujours drapé dans sa toge immaculée, il refuse la fonction suprême, rentre chez lui, dans ses terres, planter vignes et oliviers, et tailler son estragon.
Voilà donc un homme providentiel comme en rêvent toujours les Français, lequel, sans être 'dictateur', restaurerait l'état de droit, préservant autant que possible les libertés, donnerait un peu d'égalité et tendrait une main fraternelle à une population déboussolée. En novembre 2016 la Droite y a cru ; en janvier 2017 la Gauche a tenté d'y croire. Mais patatras ! L'effarante escroquerie des fameuses Primaires a fait s'évanouir le mirage du sauveur national et du mieux-être collectif.
 
Résumons : afin de sortir des galimatias de la trop instable 4ème République, les inventeurs de la Vème instaurent un système d'élections généralisées à 2 tours (unique en son genre), permettant une stabilisation Droite/Gauche des partis comme au Royaume-Uni (conservateurs/travaillistes) ou aux USA (Républicains/Démocrates) ; on peut y agréger quelques tendances plus modestes, qui élargissent l'illusion de la liberté de choix. Dès 1964 ce système s'applique aussi à l'élection du Président au suffrage universel direct. Cela fonctionne de manière satisfaisante pendant environ 25 ans.
Las ! Une idée saugrenue germe au cours les années 80 dans les cerveaux énarquiens, afin d'endiguer un populisme discordant qui pourrait être une troisième tendance, (le FN), pourtant encouragée au départ par la Gauche afin de grignoter l'électorat de la Droite et la mettre en difficulté : créer une Primaire interne au sein des grands partis.
Joli projet, nourri de théories nord-américaines mal digérées.
Pour deux raisons :
            
La Primaire nord-américaine s'inscrit dans un pays de très grandes dimensions, doté d'une population d'une extrême variété, dans lequel circulent des idées de gestion très disparates : le filtre d'une Primaire dans chaque Etat fédéré permet de faire un premier tri et nourrit les équilibres partisans qui se complètent ou s'affrontent à l'échelon supérieur de l'Etat Fédéral : c'est la clef ! Chaque Etat peut particulariser ses tendances, et c'est leur addition qui permet l'émergence des deux finalistes présidentiables. Les chicanes locales et les haines internes aux partis restent ainsi au niveau des Etats, et le choix final échappe par le biais filtrant des élus locaux aux manœuvres politiciennes : l'élu présidentiel se trouve ainsi nimbé d'une sorte d'innocence, d'incontestabilité suprême car il a échappé aux querelles ; il en acquiert un charisme personnel qui ne peut être remis en question. Toutefois cela ne marche pas à tous les coups : on l'a vu avec l'élection de Donald Trump adoubé "par défaut" par le parti républicain qui ne l'a que très tièdement soutenu, tant il était hors des normes classiques, et lui-même considérant son propre parti peu fiable et rétrograde. Mais maintenant qu'il est élu, il n'y a plus – du moins directement – de rejet possible.
La France est très différente, et la Primaire lui est inutile car elle est un Etat unitaire : "un seul Etat, un seul peuple, une seule langue, une seule nation" : tel est le socle français du pouvoir depuis 1792 (quelle qu'en soit la forme) ; les choix se font donc de manière ouverte, l'amalgame social et politique étant sensé être fait. Ni la dimension de la population, ni ses pratiques ne la préparent à ce choix préparatoire. Au sein d'un territoire restreint la République française est "Une et indivisible", et en créant ce maladroit choix primaire, on recrée des divisions partisanes rendant encore plus difficile le trait d'union national sur la personne de l'élu finaliste.
 
La politique n'est pas un sport ; il ne s'agit pas de marquer des buts et de partir avec une coupe : il s'agit de gérer au mieux une population et ses intérêts.
Déja saturé d'élections constitutionnelles et légales, le peuple français vit des "campagnes" supplémentaires, lesquelles ont pour qualité principale d'immobiliser encore un peu plus et ses choix et son avenir : en effet la Primaire à la française est une sorte de "rapt d'opinion". il y a d'abord le tri interne des impétrants dans le parti selon des règles et des procédures semi secrètes et tarabiscotées, afin d'éliminer ceux dont les caciques ne veulent sous aucun prétexte ; ensuite vient l'exhibition médiatique des promus, sorte de persillage des ténors avec des 2èmes ou 3èmes couteaux, quasi inconnus des électeurs ; selon un processus imposé par les médias, tout le monde est bien docile, sur fond bleu, maquillé, cravaté neutre, derrière son petit réchaud où s'appuyer et cacher ses papiers : tout y est, la partie peut commencer ; on se demande comment les plus palots ont pu arriver sur le plateau, uniquement destinés à assurer les reports de voix pour le second tour. Une seule femme dans la boite : où est la parité ? Et de toute façon, personne ne les écoute. Certains sortent de là écœurés, vaincus, parfois furieux, nourris d'une haine qu'ils n'avaient peut-être pas au départ. Ils disparaissent aussitôt dans le brouillard de l'anonymat. Au passage, un président, deux Premiers ministres (ou ex-P.M) ont perdu leur boulot. L'ANPE les guette. La remontée de la pente sera longue et difficile.
 
Les deux rescapés s'affrontent alors dans un combat des chefs très Goscinny dans lequel ils parlent surtout d'eux-mêmes et de ce qu'ils pensent. Parfois les rancœurs cachées, les vieilles querelles transpirent de propos prudemment neutres.
Au bout du vote "le gagnant est ! » Il existe ! Petite victoire pour de grandes manœuvres pendant quatre mois. Les deux partis qui ont pratiqué l'exercice en sortent démantelés, quasi en miettes, parfois sans chef, bref épuisés.
Par ailleurs, en mettant ces grosses machines en branle, ils n'ont pas assez tenu compte de la configuration de l'électorat français : qui s'est déplacé pour ces Primaires ? A droite, beaucoup de personnes âgées, des bobos qui en ont marre des impôts, des déçus de dix années de brouillard public... A Gauche : de vieux soixante-huitards, des socialistes par conviction, des enseignants, des chômeurs, des déçus (mais pas pour les mêmes raisons) ; Pas énormément de jeunes. Tout cela n'est pas très "représentatif" de la population française, la vraie.
Mais qu'il s'agisse "d'un cassage de baraque"ou d'un "universalisme de papier gauffré", il reste un scepticisme national généralisé, d'autant que de révélations scandaleuses d'un côté et de la crainte de revoir surgir les mêmes ministrables de l'autre, le vote dit "populaire" semble dérisoire et inutile.
 
Quels sont les bénéficiaires de ce double naufrage ?
Les gagnants sont (the winners are...) les non-primaristes : Les trois tribuns qui se sont auto-proclamés "chefs" et dont la fermeté de parole, la clairvoyance critique, les idées nouvelles (quelles qu'elles soient), l'éventuel charisme personnel, séduisent les désespérés de tous bords, font frémir les retraités qui rêvent du bon vieux temps, les étudiants en mal de repères, donnent espoir aux banquiers comme aux chômeurs, rouvrent l'éventail des choix : bref, du nouveau ! Comme l'a écrit Durkheim le peuple français a un grand "désir d'expériences nouvelles", même si c'est un plongeon très aléatoire dans l'inconnu.
 
Les chicanes internes auxquelles se sont livrés les deux grands partis ont déçu et leurs leaders y ont peut-être perdu toute chance de convaincre, leur image de compétence, noyés dans des propos de commande, et leur charisme. Bonne question : quel poids peuvent-ils peser face aux "ogres" US, Chinois , Russe... et même Theresa (qui n'est l'élue de personne)...
Avoir imposé de manière aussi délibérée le fractionnement à des institutions (les Partis) destinées à rassembler, témoigne d'une méconnaissance profonde des mécanises électoraux et de l'absence de sens politique. Les Français n'ont peut-être pas encore intégré la gravité de la situation nouvelle. L'instauration de Primaires en France est une erreur tactique, stratégique et politique.
Pour les partis qui le pratiquent, il est urgent de répudier cet anachronisme suicidaire, lequel met aussi en péril l'ensemble de nos mécanismes politiques, et de se demander où est caché le sage et l'intègre Cincinnatus, l'homme qui détestait les tribuns.
THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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