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Bains de mer et costumes...

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Bains de mer et costumes de bains                     
 
Melbourne-Saint Kilda, une plage : roses et dodues, des femmes de tous âges s'amusent au bord de l'eau aux côtés de jeunes personnes dûment couvertes d'un burkini noir ou bleu : tout le monde rit et s'ébat, bavarde sans penser à autre chose qu'au bonheur du bord de mer.
Sydney-Bondy beach : de belles surfeuses – comme on en voit dans les séries australiennes – déambulent avec leur planche, en combinaison de caoutchouc de la tête aux pieds, y compris une cagoule, avant d'atteindre la mer et ses vagues convoitées. Elles se mêlent à des indiennes en sari pataugeant au bord de l'eau avec leurs enfants, à d'autres jeunes femmes sans planche, elles aussi vêtues de la tête aux pieds, à des femmes en maillots une ou deux pièces, voire en string, à des garçons plus ou moins vêtus.
Ile Hook - Grande barrière de corail, au sud de Townsville : un des plus beaux endroits au monde, haut lieu de tourisme, de surf et de plongée : ici, bien des amateurs, au moment des grandes vagues, sont vêtus de caoutchouc anti méduses et bêtes piqueuses et mordeuses, de la tête aux pieds, avec ou sans planche, parfois juste pour admirer la mer et la fin du jour…
 
Dieu – quel qu'il soit – le sait : les Australiens sont fort puritains, très respectueux des préceptes chrétiens quelle que soit l'obédience, et aussi des croyances et de la liberté d'autrui. A partir du moment où ils ont accueilli d'importants contingents d'Afghans, Iraniens, Irakiens, Syriens, nombre de Pakistanais et de Bengalis, ils ont été soucieux – au nom d'une intégration rapide et la moins tumultueuse possible – de leurs donner toutes facilités pour garder leurs mœurs et les habitudes de leurs religions respectives, sans troubler la paix publique. La mosquée côtoie le temple et la chapelle.
Le burkini (mot ingénieux mêlant burka et bikini) a fait son apparition il y a environ 35 ans en Australie afin que les femmes obéissant à leur code social, mais désireuses de profiter de la plage et de l'eau, puissent le faire "comme les autres", comme leurs amies roses et blondes. Cela sans étiquetage défavorable ni a-priori soupçonneux. Le burkini est autorisé sur les plages publiques, mais pas dans les piscines (sauf si le règlement le prévoit ou s'il s'agit de cercles ou associations musulmanes). De fait, tellement de gens sont vêtus de la tête aux pieds sur toutes les plages d'Australie et de New Zélande qu'on ignore qui est quoi. Les seuls ennemis sont l'extrême froideur de l'eau, les courants, les requins et autres bestioles agressives. 
 
Ile de Penang, Malaisie : un des hôtels les plus chics de Feringghi beach ; nombreux voyages de noces : de très jeunes femmes sont dans la mer avec leurs jeunes époux, toutes couvertes de burkini : il fait 38°C.. Sans cette rituelle précaution, elles resteraient confinées dans leur suite ou dans les halls. De nombreux touristes occidentaux ne les remarquent même pas tant ce spectacle est familier. De toute façon la combinaison est recommandée pour se baigner et faire du ski nautique.
 
Sud de l'Inde – une plage au nord du Kerala : d'honorables dames pataugent au bord de l'eau avec leurs enfants, s'éclaboussent et rient, en saris de toutes les couleurs (certains déteignent un peu dans l'eau salée). Les Indiennes, pour la plupart, ne savent pas nager, et les Indiens, de manière générale, ont peur de l'eau. Mais l'air est surchauffé et se rafraîchir dans l'océan fait du bien. Ces dames regardent avec un amusement légèrement choqué les rares Occidentales abondamment dévêtues.
 
Japon : l'océan est sacré. Les Japonaises ne savent – le plus souvent – pas nager, à l'exception des pêcheuses de perles ou d'oursins, toutes vêtues de caoutchouc (depuis peu) ; elles déambulent ainsi des bateaux à leurs maisons, une fois leur travail terminé.
Conclusion : l'irrépressible désir de se dénuder au bord de la mer et de s'exhiber presque nu sur les plages est une manie strictement occidentale, en particulier européenne. Ce peut être une revanche sur le long enfermement dans des vêtements et des collets montés imposés par la Chrétienté. Les historiens du costume savent cela. Dans la plupart des autres cultures on ne se met à poil que dans les lieux réservés pour cet usage ou chez soi, dans l'intimité. Ne jamais oublier que nos arrières grand' mères se risquaient toutes habillées sur le bord de l'eau. Revoir les photographies de Brighton, Deauville ou Biarritz jusqu'à la Grande Guerre. C'est Gabrielle Chanel qui inventa, dans les années 20, les premiers "maillots" découvrant les genoux. Et cela fit scandale.
 
Le Conseil d’État – dans sa grande sagesse - a  raison : leburkini n'est en rien "un signe ostentatoire ou une provocation" : en France la liberté du vêtement est totale – sous réserve de décence - tout comme celle de circuler. Sa décision du 27 août 2016 a permis une année de paisible réflexion, mais le beau temps revenu avec ses bouffées de chaleur et son désir de plongeons aiguise de nouveau la vindicte des plus acharnés. Les plages publiques sont libres ; pour quelques-unes, selon une raison dûment justifiée, on pourrait admettre une pancarte indiquant que le burkini n'y est pas souhaité. Mais, la décision  rappelle : "l'accès au bord de l'eau doit rester libre". Que dire aussi des plages des hôtels de luxe, notamment à Cannes, Nice et autres, dont la clientèle est largement musulmane : ces dames sont-elles interdites de baignades, confinées auspa en sous-sol ? Comment cela se passe-t-il à l'Eden Roc, le plus bel hôtel du monde ? Certes, l'espace relève du droit privé, mais l'équation reste délicate. A La Ciotat, les plongeuses et surfeuses déambulent sur les quais de plaisance en combinaison de caoutchouc ; sont-elles de dangereuses intégristes ?
 
La connotation terroriste et terrorisante de certaines décisions locales fait de la France toute entière la risée de la planète, et dans sa stupidité semble relever "d'une mentalité archaïque" ("The Australian") sans doute insubmersible relent d'un ostracisme post-colonial. La hargne vient peut-être qu'il s'agit des femmes, constantes victimes de l'absence de liberté, voire de personnalité. En Grande Bretagne, au nord de l'Europe et en Allemagne, où les associations féministes sont très énergiques, de virulentes manifestations de femmes de tous âges et toutes origines ont été organisées pour "défendre le port du burkini ", avec le slogan "My body, my cloth, my choice". Sommes-nous en France tellement empêtrés dans nos relations ratées avec le Maghreb et ses ressortissants ? Pour toutes ces femmes si obéissantes à leurs père, frères (souvent les plus virulents), maris ou fiancés, le burkini représente le premier pas vers une libéralisation de leur vie. Sans doute, une poignée d'idiotes (mal scolarisées) arboreront-elles ce costume comme un étendard de trouble, mais il s'agira d'une infime minorité; il ne faut jamais se laisser gouverner par ce genre de dissonance. C'est ce que rappelle la bienfaisante décision du Conseil d’État.
 
Plus vaste et significatif, dès le 28 Aout 2016, le Haut Comité des Droits de l'Homme de l'O.N.U. a demandé au gouvernement français d'annuler les arrêtés "anti-burkini ". Ce qui a été exécuté ; toutefois, la Préfecture des Alpes maritimes a, cette année 2017, étendu à la totalité du littoral cannois l'interdiction du port du burkini pendant le Festival du Film, sans doute par crainte de trouble à l'ordre public. On peut donc prétendre que "l'affaire du burkini est un véritable laboratoire de la modernité", même si cette approche reste réductrice des complexes réalités qui l'entourent.
Au reste, quel est le plus décent ? Le monokini, le bikini, le string, le deux-pièces, le une-pièce, ou le burkini ?
THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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