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Jean Rochefort, le charme d'un acteur gentleman
 
Élégance, flegme et humour discrètement déjanté, c'étaient les marques de cet acteur cavalier, tout comme son invariable moustache et son nez mousquetaire. "Mon père disait toujours que j'étais lent et tardif !, racontait Jean Rochefort. Ce n'est pas faux : je me suis mis à l'équitation à 30 ans, j'ai attendu la quarantaine pour être vraiment connu au cinéma, et j'ai réalisé mon premier long-métrage à 80 balais ! »
Il y a cependant une chose que Jean Rochefort a découverte assez tôt : son envie de devenir comédien. Il en rêvait vaguement dans son adolescence nantaise : "Dans ma jeunesse, j'étais timide et assez solitaire. Le dimanche après-midi, j'allais voir Gary Cooper et je me disais : c'est là-bas qu'il faut habiter. Derrière l'écran… "
À 18 ans, il revient à Paris, où il était né en 1930, et un spectacle d'Olivier Hussenot déclenche le passage à l'acte. Jean Rochefort entre au Conservatoire où il aura pour condisciples Philippe Noiret, Jean-Pierre Marielle, Jean-Paul Belmondo, Annie Girardot. Recalé, il est repêché par la compagnie Grenier-Hussenot. Sa véritable formation se fait là, dans des petits rôles où il se jugeait lui-même maladroit et excessif pour dissimuler sa maladresse : "Il me fallait toujours des fausses barbes, sinon j'étais terrorisé."
 
Dans le cinéma par la petite porte
Le vedettariat, il n'y songeait pas plus que les copains, même si Belmondo réussit une percée imprévue : "Aucun de nous ne pensait à la célébrité. On voulait être sur une scène, pour le plaisir de jouer, c'est tout. Le statut d'acteur a beaucoup changé par rapport à notre jeunesse. À l'époque, nous étions socialement des romanichels." Et professionnellement, des artisans rompus à la variété des compositions : "J'appartiens à une génération qui a été formée bien plus pour aller vers les rôles que pour les tirer à soi. J'étais “possible” pour une quantité de rôles, mais pas le comédien irremplaçable d'un rôle."
L'aisance vient avec le métier, qui le conduit au TNP puis à la rencontre avec Delphine Seyrig. Ils joueront sept pièces du répertoire anglo-saxon d'avant-garde, notamment de Harold Pinter. "Personne ne l'a supportée aussi longtemps ! osait-il. J'en suis fier… Et je l'adore ! " Là, il a failli se faire cataloguer acteur cérébral. "Humour corrosif, spleen de bon aloi, distinction et canaillerie, hypocrisie", résumait-il comme on fait l'article.
 
Parallèlement, dès la fin des années 1950, il s'est glissé dans le cinéma par la petite porte, sans trop se faire remarquer dans des seconds rôles tantôt alimentaires tantôt amicaux, pour tourner avec les copains. "Longtemps, j'ai méprisé le cinéma, expliquait-il. Je me considérais comme un acteur de théâtre, qui acceptait parfois un film avec une indifférence complète pour le sujet."
Atavisme d'un rejeton de famille bourgeoise et cultivée, pour qui le théâtre faisait partie des arts nobles, contrairement au cinéma. Il a un jour rapporté ce mot de son père : "D'accord pour le théâtre, mais n'entrez pas au cinéma, cette friponnerie !" On voit aussi de qui il pouvait tenir son langage châtié, dont l'emphase rendait encore plus drôles ses vannes truculentes. Il n'y avait que lui pour s'avouer casanier en disant : "J'ai le tourisme mesquin."
 
Passionné d'équitation
Deux excellents réalisateurs ont façonné son talent comique : Yves Robert et Philippe de Broca. Avec Yves Robert, qu'il a côtoyé quand il faisait l'acteur au cabaret de la Rose Rouge, Rochefort tourne Le Grand Blond avec une chaussure noire et Le Retour du grand blond, dont la vedette est Pierre Richard,Salut l'artiste ! et Un éléphant ça trompe énormément, avec Claude Brasseur, Guy Bedos et Victor Lanoux, gros succès de l'année 1976. Une sorte de Mes chers amis à la française, qui raconte les tribulations d'une bande de copains avec les femmes.
Avec Philippe de Broca, il tourne notamment le délicieux Le Diable par la queue, en 1968, et dix ans plus tard, en tête d'affiche, Le Cavaleur, un titre qui lui sied autant que celui de cavalier. Patrice Leconte prendra la relève dans les années 1980 pour tirer de Jean Rochefort de savoureux accords de dérision mélancolique dans Tandem ou Le Mari de la coiffeuse. C'est dans les années 1970 qu'il a pris sa véritable stature à l'écran. Bertrand Tavernier lui offre alors ses premiers rôles importants, aux côtés de Philippe Noiret, dans L'Horloger de Saint-Paul puis dans Que la fête commence… qui lui vaudra le César du meilleur second rôle, celui de l'abbé Dubois.
Peu après, il remporte le César du meilleur acteur pour sa composition grave et hantée du capitaine dans Le Crabe-Tambour, de Pierre Schoendoerffer. À la même époque, en 1973 et 1974, Jean Rochefort s'essaie à la réalisation avec quelques courts-métrages, dont un consacré à Dalio. Il ne reprendra la caméra qu'en 2009 pour tourner, avec Delphine Gleize, Cavaliers seuls, consacré à son maître écuyer, Marc Bertran de Balanda.
 
Il s'est pris de passion pour l'équitation à 30 ans, sur un tournage, et, avec Bertran de Balanda, il a vite rattrapé le temps perdu : "Il vous apprenait à sauter les yeux bandés et les mains attachées." C'est à cette période qu'est né l'homme de cheval, adepte de l'équitation sportive, éleveur et dresseur installé près de Rambouillet. Il cherche alors une existence "calme, équilibrante", après la vie de noctambule parisien de ses débuts. "Le contact avec l'art équestre m'a fait progresser dans l'art dramatique. Je me souviens d'un professeur du conservatoire qui me disait : "Tenez votre cheval, Monsieur Rochefort !" Le cheval apprend à faire moins pour obtenir plus. Et il apporte une certaine onctuosité dans les rapports, il faut avoir “les mains douces”, créer un accord tactile. Cette tactilité m'importe de plus en plus avec l'âge. Sentir une présence tangible."
 
Flegme et humour
Dans Un éléphant ça trompe énormément, on a la version comique de Rochefort à cheval, jouant les débutants incapables de tenir en selle. Mais il aura une expérience équestre beaucoup plus amère à l'écran. Il devait interpréter Don Quichotte sous la direction de Terry Gilliam, lorsqu'il tomba gravement malade au début du tournage. Brusquement interrompu, le film ne reprit jamais. Outre le regret d'un rôle superbe dans une grande production internationale, Jean Rochefort gardait le remords d'avoir fait, bien involontairement, échouer cette œuvre. De ce fiasco Terry Gilliam tirera un documentaire, Lost in la Mancha, et ne renoncera jamais à son projet : L'Homme qui tua Don quichotte sortira en mai 2018 avec Jonathan Pryce et Adam Driver.
Jean Rochefort a, à ce moment-là, frôlé la mort, qui le hantait. Car, sous la maîtrise flegmatique et l'humour débridé, l'acteur était un angoissé chronique. "Quand j'étais jeune, il m'arrivait de penser à autre chose qu'à la mort environ cinq minutes par jour. Je suis un peu moins obsédé maintenant. Je pense que la mort est dans la salle d'attente mais que la vie a un peu de compassion. Elle patiente pour nous laisser ranger nos plumiers."
 
Avant que le rideau ne tombe définitivement après le dernier rappel, Rochefort jetait son regard bleu sur l'Homo sapiens, comme il aimait dire, avec un mélange de désenchantement distant et d'indulgence en quête de chaleur : "Il faut se méfier de l'homme, qui aggrave son cas de grand prédateur par son intelligence", disait-il en se remémorant d'horribles scènes de l'épuration vues à 14 ans. Mais, avec l'âge, il était devenu de plus en plus conscient qu'on a besoin des autres "pour survivre, pour transmettre, pour devenir soi-même". Après avoir pratiqué avec amour un métier "où il y a beaucoup de doutes, très peu de certitudes, qui est de l'ordre de l'impalpable", il avait décidé d'arrêter la vie d'acteur pour poursuivre dans la la réalisation. "Je vais écrire mes Fraises sauvages !" annonçait-il dans une interview au Figaro, lors de la sortie de Cavaliers seuls. Son intention n'était pas si sérieuse puisque huit ans plus tard on le retrouvait aux côtés de Sandrine Kiberlain dans Floride . Il fallait plutôt y voir la pirouette d'un acteur gentleman dont le panache n'a pas fini de nous chatouiller la mémoire.

Paru dans Le Figaro, 10 octobre 2017
TRANCHANT  Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme :
à la revue ROC (cinéma et la télévision), dirigée par Pierre d'André (1972-1980)
au Figaro, rubrique cinéma, depuis 1980.
Collaboration à la revue Le Spectacle du monde (1995-2001)
     et à l'émission de critique de cinéma "Sortie de secours" sur Paris Première (1991-93).

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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