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Démocratie

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Démocratie                                            
 
Notre Démocratie contemporaine émerge des philosophies de la fin du 18ème et début du 19ème siècle chez les Européens, notamment ceux émigrés en Amérique du Nord, lesquels ont profité de leur vide juridique pour édifier une nouvelle conception de la vie en société. Alexis de Tocqueville en reste un des meilleurs louangeurs. En France – championne tous azimuts de la démocratie – on y amalgame volontiers la tumultueuse République, pensée comme le seul cadre possible à l'épanouissement démocratique.
Qu'en est-il ?
L'idée démocratique repose sur l'acquisition de la Liberté (individuelle), laquelle permet de participer au pouvoir, soit directement, soit par l'expression de sa volonté par le biais du vote. C'est Rousseau. Le suffrage universel (masculin).
Mais très vite se greffe le principe selon lequel cette liberté ne peut s'acquérir que par le travail et la propriété économique : irruption du principe économique dans la philosophie libératrice. C'est le vote censitaire, basé sur l'impôt de chacun : seuls les gains obtenus par le travail ou la possession de biens, permettent l'accès à la citoyenneté ; le droit de vote est la contrepartie du rôle d'imposition ; le pouvoir, investi par la volonté du peuple, redistribue dans l'harmonie ce pactole destiné à la collectivité.
Voilà la base. Très vite, par la pénétration de l'argent, les hommes étant ce qu'ils sont, s'épanouit une déviation capitaliste qui selon le peuple frustré "ne donne le pouvoir qu'aux riches".
Donc des décennies de révoltes sociales ravageuses aboutissent à la théorisation des bienfaits de la mise en commun intégrale du travail et de ses outils d'enrichissement : cette dictature du prolétariat – quelle qu'en soit la forme – n'est pas vraiment une réussite, que ce soit sous l'angle des libertés ou de l'économie.
Un peu plus tard, les peuples colonisés s'estiment eux aussi floués : ils réclament l'indépendance, croyant ainsi saisir ainsi la liberté et accéder à la richesse qui leur a été confisquée. Mais conquis, le mirage de la démocratie est vite dévoyé et l'accaparement économique n'est pas du côté des pseudo libérateurs.
 
La démocratie est un système de pouvoir, lequel, là où nous en sommes, offre trois modèles : le système libéral-capitaliste où le fameux "laisser faire" devait être un régulateur naturel du bien-être ; toutefois cette vue a été complètement altérée par l'économie de marché, y compris la fameuse conquête du pouvoir. La véritable évolution a transformé les citoyens en contribuables (impôts directs) et en consommateurs (impôts indirects).
Le système collectivisé dont le but est de sortir de l'asservissement du marché, non par le biais de la liberté individuelle mais par l'égalité de tous, s'est révélé franchement catastrophique et mensonger. Cette tentative de réforme sociale a, dans toutes ses configurations abouti à l'aliénation de la liberté.
Le modèle le plus récent, celui des états dits émergents, reste dramatiquement flottant, car il tente toutes les variantes d'accommodation des deux précédents : la recherche de l'argent et l'illusion démocratique. Cela dans un désordre et des violences inouïs. Quant aux peuples les plus pauvres, ils ne peuvent compter ni sur le marché ni sur un pouvoir institué, et on feint de les ignorer.
 
C'est donc l'impasse. La planète entière et tous les peuples qui l'occupent sont désormais obsédés par l'argent, irréductiblement greffé sur le mythe démocratique. Les différentes expériences de deux siècles ont abouti à la quasi-certitude qu'on ne peut se passer de l'économie de marché, qui seule peut assurer la survie des populations. Et toute tentative de réforme sociale tendant à améliorer l'égalité (en dépit du marché) a immanquablement abouti à la dictature. Les pays non capitalistes à la recherche du progrès connaissent une grande perte de liberté, et souvent la pauvreté de la majorité asservie par une égalité rétrograde.
           
Le capitalisme a continué sa progression, et semble avoir même vaincu la version soviétique ou collectiviste inspirée du communisme intégral. Le niveau d'attente des pays non développés ou en début de développement est très élevé, assorti d'un énorme sentiment d'injustice lié à l'inégale distribution des richesses. Cette injustice pèse aussi sur la conscience de l'Ouest capitaliste, mais ce dernier continue son obsédante trajectoire d'enrichissement et de croissance à n'importe quel prix, même si cette dernière est illusoire. Tout cela dans un contexte de rivalité permanente l'amenant souvent aux tricheries, au repli sur soi, à l'intransigeance.
On peut ajouter à ce contexte l'invasion de l'information par tous moyens, signalant tous les incidents relationnels, ce qui rend très fragile toute tentative de pouvoir démocratique cohérent sur le long terme ; d'où les multiples et récentes tentations de pouvoir autoritaire déguisé sousle voile du progrès technologique. Le second élément instaure le mythe de l'économie globale qui semble ne favoriser que les plus riches et les plus "déjà globalisés" par l'investissement, sans considérer vraiment les possibilités de la redistribution.
Au passage, piégés dans la logique des marchés économiquement rentables, les deux piliers de la vraie démocratie – l'instruction et la justice – (relire Tocqueville) - sont passés à la trappe : exercer ses droits de citoyens suppose que l'on soit, a minima, instruit : or l'instruction "coûte cher et ne rapporte rien dans l''immédiat" à des pouvoirs brièvement en place (d'où les jongleries sur les ré-élections). Le savoir suppose qu'il soit financé et rentable, donc il est de plus en plus réservé à ceux qui peuvent payer ; l'éducation populaire étant de moins en moins considérée, voire carrément absente, la planète se couvre peu à peu d'analphabètes cramponnés à leur téléphone portable (quand ils en ont les moyens). Quant à la justice, elle s'avère de moins en moins égalitaire : l'adage "la même justice pour tous" a fondu au fil de la réintroduction de systèmes financiers dans son usage, et dans tous les cas de figures, ce pseudo Troisième Pouvoir (selon John Locke ou Montesquieu), est à la portion congrue des budgets publics et toujours très encadré par de soupçonneux pouvoirs politiques (ou à leur service, dans les pires des cas).
 
L'actuelle situation est celle de l'effritement progressif – mais tout de même rapide – de la version du pouvoir sur laquelle la planète s'est développée depuis 2 siècles. L'Ouest nanti se sent assiégé, tant en son sein européen que dans son illusoire empire américano isolationniste. Les Européens seraient plutôt portés à envisager le partage, mais dans des règles non encore esquissées. Et la fameuse idée de la "croissance illimitée et permanente" est sérieusement attaquée.
Au reste, on peut se demander à quoi sert cette obsession de l'enrichissement illimité. Déjà, dans un Essai intitulé "Economic possibilities for our grand'children", publié à Londres en 1932, John K.Galbraith s'interrogeait sur les effets ravageurs de cet impératif d'enrichissement et ce désir d'acquisition sans fin inspiré par ce qu'il appelle "scarcity" ("le manque"). Il prédisait, dans une prévision à 100 ans, que ce mécanisme s'arrêterait aux environs de 2030. (1)
Peut-être, une nouvelle vision de l'organisation du pouvoir, en fonction du nombre  croissant de gens à maitriser dans leur diversité, et de la complexité des tâches, est à prendre au sérieux : due à deux organisations sociales aux antipodes l'une de l'autre, elle repose sur des analyses de réalité, et tente de revenir aux sources virginales de la démocratie ; il s'agit du système "confort et contrôle" pratiqué avec succès depuis plus de 60 ans par la ville état de Singapour : le pouvoir en place, très ramassé et assez dominateur, mais sans violence systémisée, demande à ses citoyens d'avoir un "comportement conforme" et d'éviter les "incivilités", en échange de quoi, l'aisance, le bien être, les loisirs et la protection sociale sont assurés, grâce à une économie de marché performante, et qui doit absolument le rester.
C'est ce que le président Xi Jinping insuffle actuellement en Chine continentale, notamment à travers ses discours et ses "petits livres blancs" sur la Gouvernance de la Chine : le pouvoir politique est solidement sanglé dans un Parti unique, peu tolérant des divagations, mais en échange, ce même pouvoir promet d'assurer bientôt, si la pratique de l'économie de marché continue sa trajectoire positive, croissance, bien-être et meilleure vie à l'ensemble des populations, même les plus pauvres.
Autrement dit, on peut accepter l'autorité du pouvoir si, en échange, "le manque" s'éloigne et n'est plus qu'un mauvais souvenir. Cela suppose la prospérité continue, la conquête de tous les espaces de croissance possible. Et... la réussite continue… quitte à dévorer tout ce qui la contrarie.
 
On peut être perplexe. Ce "contrôle et confort" est applicable à 5 ou 6 millions de citoyens, (par des biais différents, on l'a dans le Nord de l'Europe) mais à plus d'1,6  milliard d'individus, au surplus très différents, cela semble utopique. On peut être inquiet, car le système entraine facilement vers des versions autoritaires de pouvoir, parées d'angélisme mais qui virent rapidement à l'intimidation et la répression (voir Hong Kong).
 
Quel avenir – en effet -  attend nos petits enfants ? Star War sans Han Solo, L'Archipel du goulag, ou bien le Pays des Merveilles ?

Envoyé par l'auteur, 31 mai 2018
(1) In Essays in persuasion : Economic possibilities for our grand'children, page 369 et s. London 1932
THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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