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Confidences d'Emma Thompson

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Les confidences d'Emma Thompson
 
INTERVIEW - L'actrice britannique se confie à l'occasion de la sortie du captivant My Lady, dans lequel elle incarne une juge aux affaires familiales. Elle évoque l'obligation du débat et de l'engagement.

Elle est le charme et l'intelligence incarnés. Un mélange délicieusement anglais de Monty Python, de Shakespeare, de Jane Austen et de Nanny McPhee. La drôlerie extravagante lui va aussi bien que le sérieux, la raison que les sentiments. Depuis près de quarante ans, Emma Thompson séduit et subjugue. Avec My Lady, de Richard Eyre, elle revient dans un registre grave et vibrant en interprétant un très beau personnage de juge. "Elle parvient à exprimer ce trait de caractère tellement anglais qui consiste à éprouver des sentiments profonds mais à faire en sorte qu'ils ne soient jamais visibles", dit Ian McEwan, auteur du roman et du scénario.
 
LE FIGARO. - D'où vient cette histoire ?
Emma THOMPSON. - C'est la question que j'ai posée à Ian McEwan. Il a fréquenté des juges et lu beaucoup de jugements de la Haute Cour sur des affaires familiales. Il m'a dit : "Dans ces histoires, on trouve toute la condition humaine." Celle de Fiona Maye est extraordinairement complexe, pleine d'ambiguïtés qui ne cessent de se révéler et d'interférer. Ce qu'elle traverse, professionnellement et personnellement, est passionnant à incarner.
 
Elle apparaît comme isolée, retirée en elle-même
Au début, on la trouve dans un endroit très éloigné de tout le monde. J'ai rencontré beaucoup de femmes juges des affaires familiales qui ont ce retrait. Elle a créé une sorte de mur entre elle et la souffrance qu'elle rencontre chaque jour, pour ne pas se laisser submerger. Elle se protège même de son mari. Elle voit son mariage s'effondrer mais elle ne s'autorise même pas à y penser car elle doit garder non seulement ses forces mais son cœur pour son travail, des vies en dépendent. C'est qu'elle prend sa responsabilité très au sérieux. Elle représente la justice, ce n'est pas rien. Elle est presque une allégorie de la Justice. C'est un défi intellectuel très subtil, qui exige de doser la rigueur, l'honnêteté et l'attention à ce qui se passe émotionnellement.
 
Elle doit décider s'il faut imposer une transfusion sanguine à un adolescent leucémique contre le choix de ses parents, Témoins de Jéhovah. Comment avez-vous abordé ce dilemme ?
J'ai beaucoup écouté le magistrat qui a jugé le cas réel. Il a voulu rendre visite au jeune malade à l'hôpital et m'a expliqué pourquoi : souvent, on traite les Témoins de Jéhovah avec mépris, les considérant comme secte. Lui, le juge, a voulu montrer du respect pour le jeune homme et sa famille, les prendre au sérieux pour que l'impartialité de son jugement ne soit pas contestée. La pensée qui est derrière l'acte, voilà ce qui importe, et c'est cela qui m'a fascinée.
 
Quelle pensée avez-vous découverte ?
A priori, refuser la transfusion sanguine nous paraît aussi bizarre que professer que la terre est plate. On s'attend à ce qu'un juge puisse distinguer intellectuellement entre savoir et croyance, et considère le refus de transfusion sanguine comme une marque d'ignorance. Mais je trouve extrêmement intéressant que le juge ne s'arrête pas à ces a priori. Nous sommes tellement habitués à la transfusion qu'on ne se pose plus de question.
 
Comment comprendre l'opposition des Témoins de Jéhovah ?
Pour eux, verser le sang d'un être dans un autre, c'est toucher à un ordre essentiel… On a beaucoup perdu ce sens du sang comme sacré : le sang, c'est la vie, et la vie ne nous appartient pas. Ce n'est pas une vision naïve ou superficielle, on la trouve dans les grandes mythologies, au cœur de la tragédie antique et des drames shakespeariens. Mais pour la comprendre, il faut dépasser le rationnel.
 
Cela donne un autre arrière-plan aux manipulations de l'être humain que permet la science…
C'est l'intérêt et la puissance de l'art de déjouer les pensées toutes faites pour entrer dans des courants plus complexes et plus profonds de l'existence. Adam, le jeune leucémique, est un personnage absolument authentique, il n'est pas dévoré par les influences extérieures, sa vie est une expérience personnelle. Et il ressent une joie extrême à être écouté pour la première fois par une adulte d'intelligence supérieure qui prend au sérieux son point de vue. Entre eux, il y a une espèce de coup de foudre. Quand il l'appelle "my lady", ce n'est plus seulement le titre usité au tribunal, c'est l'ancien langage de la chevalerie. On est à la fois dans l'histoire et dans le mythe.
 
Vous avez beaucoup d'engagements sociaux, un côté très militant. Le droit ne vous intéresse pas qu'au cinéma…
La loi est un domaine qui m'a toujours passionnée. Et cela continue à travers mon fils du Rwanda (un ex-enfant soldat adopté en 2004, NDLR), qui est dans le droit humanitaire. Ma réflexion politique s'est développée en faisant mon métier d'actrice, en observant les évolutions de la loi et les idées des autres. La curiosité pour diverses manières de penser repousse les frontières de notre cerveau.
 
Votre réflexion politique est très axée sur le féminisme. Comment le concevez-vous ?
Il ne s'agit pas de transformer les femmes en "hommes allégés" ! Je pense que la question de fond, c'est le pouvoir. Je suis féministe depuis l'âge de 19 ans, et je constate que le patriarcat archaïque est toujours aussi pesant. Nous restons des primitifs, et cela nous conduit au désastre. On pourrait changer très vite, mais il faut une volonté. Parce que le changement est perçu comme une perte de pouvoir. Il faudrait comprendre que le pouvoir est quelque chose de puéril, et que c'est fini, le temps des enfantillages. Les rôles binaires nous emprisonnent et nous empêchent de faire place à la richesse de la vie émotionnelle. On veut que les choses soient simples : c'est impossible parce que les êtres humains sont compliqués. Ian McEwan rapproche l'histoire racontée dans le film du jugement de Salomon, qui balance entre la loi et la vie. Voilà : la balance est difficile.
Paru dans Le Figaro, 1er août 2018
TRANCHANT  Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme
Journaliste culturelle et critique de cinéma au Figaro depuis 1981
Critique à l’émission Ecrans et Toiles de Victor Loupan sur Radio Notre-Dame
Auteur avec Laurent Terzieff de "Seul avec tous",
          parcours biographique et spirituel du grand comédien (Presses de la Renaissance, 2010. Préface de Fabrice Luchini)


Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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