Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

Venise : cinéma de genre

  • Écrit par 
  • Taille de police Réduire la taille de la police Réduire la taille de la police Augmenter la taille de police Augmenter la taille de police
  • Imprimer
  • E-mail
La Mostra de Venise a sa théorie du genre
 
Jacques Audiard, Olivier Assayas et David Oelhoffen représentent le cinéma français dans la compétition vénitienne. Un cocktail de cinéma d'auteur et de cinéma de genre.
 
Qui a dit que les Français ne savaient pas pratiquer le cinéma de genre ? Les trois films en lice pour le Lion d'or, présentés ce week-end, semblent avoir été choisis par Alberto Barbera, le délégué artistique de
la Mostra, pour démentir cette assertion courante.
 

Jacques Audiard n'a jamais boudé les codes du cinéma de genre. Il prétend seulement leur donner un style personnel. Avec Les Frères Sisters, son premier film américain, tiré d'un roman de Patrick de Witt, il s'attaque au western. Plutôt comme on s'attaque à une montagne qu'à une diligence. Il ne s'agit pas de piller, mais de parcourir des paysages et des figures que le cinéma hollywoodien a rendus mythiques. Les deux frères du titre, Charlie et Eli Sisters (Joaquin Phoenix et John C. Reilly) sont des tueurs à gages en chemin pour exécuter un nouveau contrat. De l'Oregon à la Californie, ils pistent l'homme à abattre, un chimiste, Warm (Riz Ahmed) qui voyage en compagnie d'un détective (Jake Gyllenhaal). Leur tandem d'intellectuels apporte un contrepoint politique et utopiste au duo des frères, plongé dans la violence primitive de l'Ouest, dont Charlie s'accommode avec un cynisme désenchanté, tandis que le sensible Eli rêve d'en sortir pour retrouver une vie normale. À travers un récit linéaire et une mise en scène très graphique, Audiard affine peu à peu la relation de ces deux enfants mal grandis, pleine de conflits et de nostalgie. Son "appropriation culturelle" du western va vers une réflexion intime sur les liens familiaux. Et il dédie son film à son frère aîné, mort à 25 ans.
 
Avec Doubles vies d'Olivier Assayas, le cinéma d'auteur français en tant que tel apparaît comme un genre. Dans le bain international de la Mostra, le film est regardé comme un produit typiquement français. On parle, on mange, on couche, activités qui ont rendu fameuse notre civilisation sous le nom de conversation, de gastronomie et de galanterie. Assayas en donne une version contemporaine, à l'heure de la réalité virtuelle.
Guillaume Canet est un éditeur inquiet de la dématérialisation du livre. Il vit avec une actrice de séries (Juliette Binoche), qui le trompe avec un de ses auteurs (Vincent Macaigne), lequel vit avec la directrice de communication d'un homme politique. L'éditeur a lui-même une aventure avec la jeune responsable du développement numérique qu'il a engagée. Cette petite bande d'intellectuels très germanopratins se retrouve constamment pour agiter les thèmes obsédants du passage au numérique, du virtuel et du réel, de l'autofiction et du narcissisme généralisé, de la viralité des réseaux sociaux… Un peu trop sérieux et laborieux au départ, le film évolue vers une légèreté ironique et un ton à la Woody Allen. Ce qui n'est pas contradictoire. On connaît les affinités du cinéaste new-yorkais avec l'esprit français.
 
David Oelhoffen, qui avait déjà apporté à Venise Loin des hommes, d'après Albert Camus, s'intéresse plutôt aux réseaux asociaux. Frères ennemis réunit
Matthias Schoenaerts et Reda Kateb dans un polar de banlieue très lisible et très rythmé. Ils ont grandi dans la même cité et pris des chemins opposés. Manuel (Schoenaerts) trempe dans le trafic de drogue, Driss (Kateb) est entré dans la brigade des stups grâce à sa connaissance du milieu. Un règlement de comptes sanglant remet les deux amis face à face. Driss tente de sauver la peau de Manuel tout en faisant son boulot. Sa position d'agent double est aussi acrobatique que celle de Manuel, pris dans les rivalités de divers trafiquants concurrents. C'est un thriller bien mené, dans la ligne du cinéma efficace et populaire d'un Verneuil ou d'un Boisset - à qui on ne faisait pas les honneurs des grands festivals.

Pour l'instant, les Américains, du Nord et du Sud, font la course en tête, à la Mostra. Ce serait bien le diable si on ne retrouvait pas au palmarès l'étincelant Ballade de Buster Scruggs des
frères Coen
, anthologie du western aussi virtuose par son scénario et ses dialogues que par sa mise en scène. Ils sont chez eux sur ce terrain, et d'une aisance stupéfiante dans le maniement de la légende, passant du comique désopilant à l'ironie macabre avec des touches de mélancolie et de fantastique. Roma, la grande saga autobiographique d'Alfonso Cuaron, domine aussi la compétition. Netflix a bien joué (les deux films sont ses productions). Mais les cinéastes aussi : ils ont obtenu le label cinéma et la sortie en salles de leurs œuvres initialement destinées aux seuls abonnés de la plateforme numérique, pour pouvoir briguer les Oscars.
Paru dans Le Figaro, 3 septembre 2018
TRANCHANT  Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme
Journaliste culturelle et critique de cinéma au Figaro depuis 1981
Critique à l’émission Ecrans et Toiles de Victor Loupan sur Radio Notre-Dame
Auteur avec Laurent Terzieff de "Seul avec tous",
          parcours biographique et spirituel du grand comédien (Presses de la Renaissance, 2010. Préface de Fabrice Luchini)


Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version