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L’individualisme, une valeur politique a préserver
 
L’individu a aujourd’hui mauvaise presse, au moins dans une certaine droite en quête de refondation.
Dans un paysage politique et idéologique qui ressemble à un champ de ruines, beaucoup de gens de droite et parfois de gauche, en réaction aux idéologies dominantes de type libéral-libertaire, sont en effet à la recherche d’un nouveau socle théorique à partir duquel reconstruire une pensée politique forte.   
Force est de considérer cependant que cette recherche, pour estimable qu’elle soit, se traduit le plus souvent par un retour à de vieilles lunes : le conservatisme par exemple. Conserver, c’est très bien. Mais que fallait -il conserver dans la Russie de 1990 après 73 ans de communisme ? Que faut-il même conserver dans le France d’aujourd’hui après quarante ans de réformes idéologiques plus destructrices les unes que les autres : méthodes pédagogiques, regroupement autoritaire des communes, affaiblissement de la famille, privatisation systématique des grands services publics. Nos nouveaux conservateurs vont-ils d’ailleurs jusqu’au bout de leur logique en proposant de conserver le statut de la fonction publique ou le libre accès des bacheliers à l’université ? 
D’autres reviennent à la vieille rengaine des salons balzaciens, répandue sous des formes différentes aussi bien par la gauche républicaine que par la droite légitimiste :  tout part de 1789. Pour les uns, comme Jean-Luc Mélenchon, c’est là le commencement de l’histoire, la sortie de siècles d’obscurantisme, pour les autres le péché originel qui nous a fait quitter ce jardin d’Eden qu’aurait été un ancien régime idéalisé. Du monarchisme de tradition, on passe au monarchisme de système et donc à Maurras, promu, faute d’autre, référence politique incontournable par une certaine droite.  Revenir au légitimisme ou au maurrassisme, deux grands vaincus de l’histoire (1), n’est pas de bon augure pour qui veut conquérir le pouvoir dans une France beaucoup plus déchristianisée que celle du XIXe siècle et qui plonge, l’affaiblissement de l’enseignement de l’histoire aidant, dans l’amnésie.  
 
En réaction à la Révolution française
C’est dans la réaction à la Révolution de 1789 que se situe l’origine de la condamnation de l’individualisme. A une Révolution qui avait prétendu promouvoir la liberté individuelle et supprimé les corps de l’Ancien régime : noblesse, Eglise, corporations, Bonald, de Maistre, Blanc de Saint-Bonnet et quelques autres ont opposé une société où cette liberté serait évacuée, une société organique où chacun aurait sa place, où il n’y aurait pas d’électron libre. Pour cela, tout homme serait membre d’un organisme, la société globale étant l’addition de ces organismes eux-mêmes étroitement articulés. "Les individus n’existent que dans et pour la société" (Louis de Bonald).
Dès lors, quel modèle suivre ? Il y en a un, issu de la nature : la famille. Le chef de famille n’est pas élu, ses membres n’y adhèrent pas par contrat, ils sont hiérarchisés.  La nation n’est autre qu’une grande famille dont le roi, non élu, serait le père. C’est sur cette base que les contre-révolutionnaires se proposaient de reconstruire la société. Ajoutons la notion d’un nécessaire enracinement, préféré à toutes les formes de fluidité.
Ce modèle de société que nous appelons organique, ennemie de l’individu, a connu sa plus grande faveur au XIXe et dans la première moitié du XXe siècles. Charles Maurras, Gustave Thibon, chacun dans son registre, s’en prévalurent.
On en trouve la forme extrême chez les philosophes du fascisme comme Giovanni Gentile : "l'État est le seul détenteur de l'autorité, et l'individu doit lui être parfaitement soumis, dans la mesure où l'individualité n'a pas de sens pris en dehors de l'État. Le régime fasciste italien (2) s’en inspira. A la différence des fascistes, les traditionnalistes dont on peut rapprocher le régime de Vichy, refusent que l’Etat soit la seule entité  organique pertinente mais ils récusent la valeur de l’individu en tant que tel.
 
L’Eglise contaminée par l’organicisme
Cette évolution a son volet religieux. En symbiose avec les milieux légitimistes où elle évoluait, l’Eglise catholique postrévolutionnaire s’intéressa aussi à la famille. La doctrine ne connaissait jusque-là que le seul sacrement du mariage. Le pape Léon XIII instituait en 1893 la fête de la Sainte Famille. Deux ans auparavant, il avait publié l’encyclique Rerum novarum, un exposé de la doctrine sociale chrétienne où certains ont vu l’esquisse d’une société organique, célébrant elle aussi la famille et les vieilles corporations. Le dictateur portugais Salazar qui prétendait s’en inspirer, instaura à partir de 1932, en réaction à la révolution portugaise de 1910, un régime qui n’était pas si différent du fascisme.
Cette évolution organiciste du catholicisme eut sa version de gauche, encore plus vivace ; c’est au sein de la démocratie chrétienne et du catholicisme social qu’émergea au XXe siècle, autour de la revue Esprit, la philosophie personnaliste d’Emmanuel Mounier, dont le fondement était l’opposition, déjà esquissée par Bonald et Péguy, entre l’individu et la personne. De fait, la personne est pour les personnalistes tout ce qui est bon et l’individu tout ce qui est mauvais dans l’homme : "Est-il besoin de répéter […] que la personne n'a rien de commun avec l'être schématique mû par des passions élémentaires et sordides, qu'est l'individu. (...) La personne, c'est l'être tout entier, chair et âme, l'une de l'autre responsable, et tendant au total accomplissement" (Daniel-Rops).  Mais la distinction ne s’arrête pas là : pour Mounier, la personne est    "communautaire", l’individu est coupé du groupe. Dans le personnalisme se conjuguent le vieux fond antirévolutionnaire du catholicisme français et la volonté de trouver un terrain de dialogue avec le socialisme, alors à son apogée, lequel prônait lui aussi, à sa manière, la supériorité de la société sur l’individu.
Cette condamnation, à la fois civile et religieuse, de l’individualisme a prospéré : on la trouve désormais dans beaucoup de textes officiels comme les déclarations de conférences épiscopales ou le document du pape François, par ailleurs si controversé, Amoris laetitia. La condamnation de l’individualisme dépasse les milieux cléricaux : dans un dictionnaire moderne des idées reçues, Flaubert aurait écrit "Individualisme : tonner contre".
 
De nombreux malentendus
Pourtant cette condamnation où certains voient un des moyens de refonder la pensée de droite, repose sur de nombreux malentendus et simplifications, sachant que la simplification est au départ de toute démarche idéologique.
 
Malentendu sur la réalité de l’Ancien régime. On dit "ce n’était pas une société de droits, mais une société de devoirs". Ceux qui disent pareille sottise devraient relire les Plaideurs de Racine ou se plonger dans les archives des Parlements : depuis le plus profond du Moyen-Age, l’Ancien régime, à tous les niveaux de la société, est procédurier : chacun revendique devant de multiples cours de justice la reconnaissance de ses droits ; et on va chez le notaire pour garantir trois francs six sous. Comme l’exécution des jugements laisse presque toujours à désirer, aussi longtemps que l’autorité monarchique en ce qu’elle a de moderne ne s’est pas encore affirmée, ceux qui le peuvent ont recours à la force pour faire appliquer les décisions de justice.
Maurras a répandu l’idée qu’à cette époque, étaient reconnues des libertés et non pas la liberté. Etonnant hommage d’un penseur qui passe pour réactionnaire au positivisme juridique, arme de guerre des modernes contre le droit naturel et chrétien. Il est vrai que Maurras était positiviste en philosophie. Au demeurant l’idée est inexacte : les grands juristes espagnols du XVIe siècle : Vitoria, Suarez, d’inspiration thomiste, ont esquissé l’idée de droit universels. Quand Francisco de Vitoria donne à Salamanque ses célèbres leçons sur les droits des Indiens, il ne se réfère nullement aux droits que leur reconnait la Couronne d’Espagne mais à leurs droits naturels, antérieurs à toute  conquête.
 
"La liberté est chrétienne"
Malentendus sur la tradition chrétienne.
Des mots comme individualisme et même famille sont absents du Dictionnaire de théologie catholique, la plus grande somme doctrinale jamais réalisée, entreprise à la fin du XIXe siècle. L’opposition entre individu et personne n’a aucun précédent dans la tradition catholique. L’Eglise ne parle pratiquement pas de la famille durant dix-neuf siècles : elle s’est bien rattrapée depuis.
Le Syllabus  de Pie IX où certains croient voir une condamnation du libéralisme ne condamne en fait  aucune doctrine, aucun isme, seulement des propositions, selon la méthode pragmatique propre à l’esprit latin. Le même Pie IX, recevant l’ancien premier ministre Emile Ollivier (3) l’assure que l’Eglise n’a jamais condamné tout dans la Révolution française ; elle ne condamne pas par exemple, dit-il, le principe de l’égalité d’accès aux emplois publics. Cela n’a l’air de rien, mais ce principe inspire toute la "méritocratie" républicaine, fondée sur le talent et l’"utilité commune", non sur la naissance, il signifie le refus d’une société d’ordre ou chacun resterait enfermé dans sa case. 
Mais il faut remonter plus loin pour saisir en quoi il y a malentendu sur la tradition chrétienne. Nous avons dit que pendant dix-neuf siècles, elle n’avait connu que le sacrement de mariage, fondé sur l’union de deux personnes sans lien de parenté antérieur et librement consentantes. Le premier commandement qui l’institue, qui se trouve dans la Genèse, est un commandement d’émancipation individuelle : "l’homme quitte son père et sa mère (et s’attache à sa femme)" (Gn 2, 24, repris en Mt 19,5 et Ep 5, 31)) et pour la femme, "oublie ton peuple et la maison de ton père" (Ps 45, 11).   Dans ce qu’elle a de fondamental, la tradition chrétienne n’a jamais renié cette dimension de rupture, faisant   tout au long de son histoire la guerre aux conceptions claniques et organicistes de la famille pour en dégager le couple fondé (au moins en théorie) sur le consentement de deux personnes (ou individus). C’est en désobéissant au pater familias que les futures vierges et martyres se convertissaient au christianisme, lequel ne lui reconnait plus le droit de faire divorcer ses enfants. Plus tard, les rois barbares doivent, à coup d’interdits, renoncer à l’endogamie qui enferme l’individu dans le clan. L’Eglise catholique s’adjuge au XVIe siècle, contre Luther, Calvin, Rabelais et le Parlement de Paris le droit de marier de jeunes gens majeurs qui le désirent, sans le consentement de leurs parents. Au cours des guerres de religion, La Ligue catholique trouve son épicentre dans la Paris populaire et déjà individualiste, contre les huguenots, ombrageux chefs de clans descendus de leur montagne. Fénelon fulminait contre les mariages arrangés. Ce n’est qu’au XIXe siècle que l’Eglise, effarée par le Révolution française, se replia, au rebours de son histoire, sur les terres de famille clanique qui avaient été celles du protestantisme : Basse-Bretagne, Aveyron, Pays basque. Entre temps, il est vrai, les Ligueurs étaient devenus jacobins. 
 
Chateaubriand a bien vu la faiblesse des penseurs contre-révolutionnaires sur ce chapitre, pointant la continuité entre la grande civilisation chrétienne et européenne et l’exaltation révolutionnaire de la liberté : "La liberté est sur la croix du Christ et elle en descend avec lui" (4), "La liberté émane de Dieu qui livra l’homme à son franc-arbitre" (5), "La liberté ne doit point être accusée des forfaits que l’on commit en son nom".  Chateaubriand se gaussait du holisme des théoriciens contre-révolutionnaires dont le modèle achevé était, disait-il, l’Empire ottoman que bien évidemment il rejetait. Chateaubriand s’inscrit dans la lignée de Burke, celle des conservateurs libéraux pour lesquels la liberté implique des traditions qui peuvent seules garantir l’indépendance du jugement et la capacité de résistance aux pouvoirs. Pour lui, "la religion est source de la liberté" (6). Et comment ne pas citer ce passage prémonitoire : "Si la religion chrétienne s’éteignait, on arriverait par la liberté à la pétrification sociale où la Chine est arrivée par l’esclavage" (7). On n’en sera pas étonné : Maurras détestait Chateaubriand.
 
Emmanuel Todd a montré comment la société européenne, à la différence de toutes les autres, laisse, en raison des interdits de consanguinité, une vraie liberté (au moins en principe) aux jeunes gens pour choisir leurs conjoints. Ce caractère anthropologique, issu du christianisme, constitue une des données fondamentales de cet esprit de liberté qui a permis à notre civilisation d’émerger et de prendre au cours des siècles une nette avance sur les autres. Sur l’échelle des modèles familiaux, l’islam, communautaire et endogame se trouve au pôle opposé.
 
L’individualisme chrétien plonge ses racines dans la Bible : le livre des Psaumes, livre de prières fondamental tant des juifs que des chrétiens ne connait la plupart du temps que l’orant (le roi David ?) face à Dieu, le reste de la société se trouvant presque toujours réduit à une coalition d’ennemis. Il en est de même de cet autre livre fondamental, l’Imitation de Jésus-Christ. Pour la tradition monastique, le chrétien parfait, c’est le monos, le moine, ainsi appelé parce qu’il vit seul en face de Dieu. Comment d’ailleurs    échapper à la force du groupe pour affirmer son projet individuel si on ne s’appuie sur plus puissant que le groupe, sur Dieu ? C’est ce qu’ont compris tous les résistants à toutes les époques, à commencer par les martyrs. La figure du résistant individuel existe-t-elle hors de la société chrétienne (8) ? 
Le Concile Vatican II a insisté, peut-être sous l’influence du personnalisme, sur la dimension communautaire du catholicisme : là où beaucoup ont vu un progrès, n’était-ce pas plutôt une régression ? N’est-ce pas parce qu’elle a perdu de vue son libéralisme séculaire que l’Eglise catholique se trouve si complaisante avec l’islam, ne sachant quoi lui opposer ? Dans la même veine, elle met l’accent sur la collégialité où prospèrent si bien les médiocres.
 
Ne pas caricaturer la Révolution française
Malentendus ensuite sur la Révolution française.
La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 ne proclame pas le droit de faire n’importe quoi : "La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui." (Article 4). Ne pas nuire à autrui : vaste programme que bien peu peuvent se targuer de réaliser. Ce serait déjà beaucoup même si l’Eglise dit que l’homme a aussi des devoirs envers Dieu et envers lui-même. Où commence et où finit-on de "nuire à autrui" ? C’est ce que le législateur doit préciser. D’autant que cette formule pose des problèmes de périmètre : qui est autrui ? Les enfants non nés en sont-ils ? Et les esclaves ? Les étrangers ont-ils les mêmes droits que les nationaux ? Il semble que non, puisque sont distingués les droits de l’homme et ceux du citoyen. Il est clair que sur certains aspects la législation actuelle, ajoutant toujours de nouveaux droits et en limitant d’autant d’autres, est devenue folle. Mais, dans son principe, rien dans la Déclaration n’autorise l’individualisme débridé.
Il a été dit aussi que la Révolution parlait des droits mais pas des devoirs. Cela aussi est inexact. Les Constituants avaient prévu d’adjoindre à la Déclaration des droits une déclaration des devoirs mais ils n’en eurent pas le temps. Cette Déclaration des devoirs de l’homme et du citoyen fut finalement promulguée par la Convention thermidorienne le 5 fructidor an III et fut longtemps affichée dans les écoles de la République. Elle dit par exemple que "nul n'est bon citoyen s'il n'est bon fils, bon père, bon frère, bon ami, bon époux" (article 4).
Parmi les textes fondateurs de l’individualisme moderne, les lois Le Chapelier et d’Allarde ont abrogé les corporations professionnelles d’origine médiévale. Mais tout n’était pas mauvais dans cette suppression : était-il juste qu’un nouvel artisan menuisier doive obtenir l’autorisation de ses collègues déjà en place, qu’il est susceptible de concurrencer pour s’installer ? Au demeurant, ces corps constitués abrogés en 1791, Napoléon s’est empressé de les reconstituer, instaurant notamment les Chambres d’agriculture, de commerce, des métiers, les tribunaux de commerce, l’Université, le Consistoire israélite, installant l’Eglise concordataire et ce n’était qu’un début.
 
 
S’imaginer que nous sommes encore sur ce chapitre sous le régime des lois révolutionnaires serait méconnaitre l’évolution de la société française depuis deux siècles. En France, plus peut-être que partout ailleurs, les organisations intermédiaires ont proliféré au fil des ans, au point d’être sans doute plus étouffantes encore qu’avant 1789 : collectivités locales, ordres professionnels, Universités, établissements publics autonomes de toutes sortes, 800 000 associations de la loi de 1901, banques coopératives qui dominent le paysage bancaire, coopératives agricoles, syndicats, mutuelles, Assedic, caisses de sécurité sociales, … etc. L’économie sociale, qu’on pourrait appeler aussi corporative représente près de 50 % du PIB, soit bien plus que l’Etat. On dira que tous ces organismes sont soumis au pouvoir, mais ne l’étaient pas déjà sous l’Ancien régime ? Un commentateur du mouvement des gilets jaunes (9) déplorait récemment que depuis la loi Le Chapelier, la France manque de corps intermédiaires : il faudrait qu’il se mette à jour. Les légitimistes fervents d’esprit corporatif apprécieront que dans ce maquis, plus qu’ailleurs, prospèrent les loges maçonniques, lesquelles revendiquent elles-mêmes un héritage corporatiste. Si l’on en croit Augustin Cochin (10), ce n’était pas si différent à la veille de la Révolution.
Le général de Gaulle, qui n’était lui-même pas à l’abri de la tentation corporatiste, sous l’influence de la doctrine sociale de l‘Eglise, est tombé en 1969 sur un référendum instaurant la participation, projet de même inspiration. Faut-il vraiment regretter que les apparatchiks syndicaux, patronaux et ouvriers, qui peuplent le Conseil économique, social et environnemental et tant de conseils d’administrations à caractère social n’aient pas de rôle législatif ? 
 
La philosophie libertaire contre l’individu
Malentendu enfin sur le prétendu individualisme libertaire.
Dans le strict respect  de la tradition chrétienne, il ne faut pas opposer la morale à l’individu, comme on le fait le plus souvent, mais bien plutôt le contraire :
la[H1] morale bien comprise vise à l’individuation. L’individuation, c’est dit Lacan, l’acceptation de sa condition d’être "castré", c’est à dire arraché, généralement au moyen d’une opération douloureuse, de la matrice originelle, du sein maternel, où chacun aurait voulu s’éterniser. Cette castration primordiale, c’est aussi l’accès au principe de réalité, l’accès à un réel autre que ce que je voudrais qu’il soit. Or c’est cette tragédie intime qui permet l’épanouissement de l’individu, notamment en lui ouvrant l’accès à l’autre sexe, symbole d’une altérité sans laquelle il n’est pas d’homme – ou de femme – accomplis. Tout déficit dans cet arrachement primordial, dit l’illustre professeur, expose le sujet à la psychose.
Les jouissances que célèbre la philosophie libertaire, loin d’être libératrices, se placent presque toutes sous le signe de l’addiction et donc du contraire de la liberté : drogues, pornographie, informatique ; elles expriment, chacune à sa manière, un engluement dans la matrice originelle.
Y a-t-il d’ailleurs encore, dans l’espace libertaire, un individu au sens propre du terme ou au contraire un être divisé entre ses moments successifs ? Le véritable individu s’accomplit par des choix irrévocables qui appellent la fidélité. A l’image de l’ange, il est capable d’actes de liberté qui transcendent le temps. 
Est-il permis de dire que l’homosexualité, qui se trouve à la pointe de la révolution libertaire, a quelque chose à voir avec un attachement viscéral à la mère et donc avec le narcissisme ? C’est en tous les cas ainsi que le voit Freud, pour qui elle marque une individuation inachevée (11). Est-ce la raison pour laquelle elle semble fleurir dans les milieux où l’on cultive une vision organiciste de la famille ? Qui dira en tous cas que le mariage homosexuel est le triomphe de l’individualisme ?
 
Il est vrai que le vent libéral-libertaire qui souffle sur le monde a entrepris une offensive sans précèdent contre tout ce qui peut rester de structuré dans les sociétés contemporaines : contre la famille, contre les identités sexuelles, contre les nations, contre le Etats, contre les syndicats, contre l’école, contre les Eglises, en France contre  la commune et même contre le département issu de la Révolution française mais qui  a acquis depuis deux siècles une identité forte. L’entreprise seule échappe à cette remise en cause, elle tend même à devenir l’ultima ratio de la société contemporaine ; contrairement au schéma que l’on prête à Pétain, le travail (et tout ce qui procède de la logique de l’entreprise) est devenu l’ennemi de la famille et de la patrie.
Cette destruction est-elle en continuité avec celle qu’a tenté la révolution de 1789 ?  Rappelons qu’elle concerne tous les pays occidentaux, y compris les monarchies, y compris donc ceux qui n’ont jamais connu la Révolution française. Les monarchies nordiques ont même été "en avance" dans les évolutions sociétales. Rappelons aussi que la Révolution française avait pour l’essentiel préservé la famille, consolidé la paroisse, devenue commune, comme entité civile et exalté, peut-être exagérément, la nation. Pendant presque un siècle (1878-1968), la France a vécu sous le régime de la morale laïque, laquelle n’était pour l’essentiel, ainsi que le dit Jean-Paul Sartre, que la morale chrétienne dégriffée.
La destruction – ou déconstruction – qui s’est produite depuis les années soixante a-t-elle vraiment pour but de libérer les individus ? Ne serait-ce pas plutôt d’instaurer un nouveau totalitarisme sur fond de masses atomisées, devenues des particules élémentaires sans culture et sans repères et donc grégaires et manipulables à souhait par un pouvoir despotique ? Si c’est l’esprit libertaire que l’on récuse, il faut rappeler sans cesse qu’il n’est pas le véritable individualisme et qu’il a pour finalité et non point seulement pour  effet collatéral l’oppression et la destruction de l’ individu dans ce qu’il a de singulier et de créatif.
 
Le génie individuel au fondement des activités humaines
Non seulement la condamnation de l’individualisme se fonde sur beaucoup de malentendus, mais encore elle ignore la place essentielle de l’individu dans la réalité humaine.
Nous avons rappelé comment le mariage biblique se fondait sur une rupture, qui n’est autre que la rupture œdipienne , mais la Bible et la tradition judéo-chrétienne ont aussi développé cette notion profondément individualiste de la vocation personnelle, religieuse ou professionnelle.
La réalisation d’une vocation, qui est la réponse à l’appel de Dieu mais qui a aussi sa version séculière, suppose très souvent une rupture avec la famille. Les vies de saints sont remplies de récits de vocations religieuses que la famille tente de contrarier : un saint mérovingien dut enjamber le corps de sa mère qui, barrant le seuil, voulait l’empêcher d’aller au monastère. Saint François d’Assise se dépouille contre sa famille, Saint Thomas d’Aquin est enfermé par les siens pour qu’il ne se fasse pas prêtre etc.  Presque toujours la vocation individuelle s’affirme contre le groupe.
Il y a aussi les vocations artistiques. Si on avait suivi les réactionnaires organicistes pour lesquels le fils de paysan doit rester paysan, le fils d’artisan artisan, le fils de soldat soldat, Hector Berlioz aurait dû obéir à son père médecin qui voulait qu’il soit médecin. C’est par un choix personnel (autrement dit individuel) qu’il délaissa la médecine pour la musique. Qui s’en plaindra ? Cette rupture n’était-elle pas même son véritable devoir ?
Le rôle de l’individu dans le monde de la recherche scientifique et technique est également fondamental. Même aujourd’hui où la recherche se fait dans des structures organisées, publiques ou privées, combien d’inventions proviennent d’intuitions individuelles ? Combien apparaissent d’abord saugrenues au sein des laboratoires ou des académies ? Le progrès scientifique et technique de l’Occident chrétien au cours des derniers siècles, si supérieur à celui des autres civilisations, ne procède-t-il pas, pour l’essentiel, de la créativité individuelle ? Si nous examinons tout ce qui conditionne notre vie quotidienne : automobile, téléphone, télévision, ordinateur, médecine, que ne devons-nous pas à une série de coups de génie qui furent et qui ne pouvaient être que ceux d’individus, souvent en rupture avec les idées reçues de leur temps ou les structures dans lesquelles ils évoluaient ? 
Combien artificielle et décalée serait une philosophie politique qui mettrait l’individu au rancart dans un monde comme le nôtre ? Combien ceux qui récusent l’individu ou la liberté, outre qu’ils se fondent sur une simplification idéologique, se mettent hors de l’histoire et ne sauraient par là prétendre jamais accéder à une influence véritable ?
Cela ne veut pas dire que l’individu prime les structures, qu’elles soient naturelles ou artificielles. Ils sont l’un avec l’autre, dans une relation que nous qualifierons de dialectique. Des structures existantes s’échappent, parfois par une rupture violente, des individus, parmi lesquels les plus doués fonderont de nouvelles structures : Etats, religions, entreprises, des structures desquelles d’autres, plus tard, s’échapperont et ainsi de suite.
Tout cela n’est rien d’autre que la marche de la vie elle-même : une ruche se développe, se divise, essaime, se développe à nouveau ; d’une famille donnée nait un individu  qui à son tour se détache pour fonder une nouvelle famille etc.
Dans un monde envahi par le grisaille, le conformisme et la grégarité, s’il est quelque chose que le vrais conservateurs doivent défendre, c’est bien l’individu.
 
(1) L’Action française a cependant, malgré la "divine surprise" vichyste de Maurras, fourni un nombre important de cadres à la Résistance et cela dès la première heure.
(2) Nous n’évoquons pas le socialisme national (dit nazisme), cas plus complexe, où l’Etat, loin d’être une fin en soi, est au service de la race, et où le rôle dévolu au "surhomme" a pu avoir un effet désintégrateur.
(3) Emile Ollivier, Le Concile du Vatican , 1871.
(4) Notes et pensées
(5) Génie du christianisme, 4e partie, VI, 11.
(6) Mémoires d'Outre-tombe, 3e partie, 2e époque, Livre I, 8.
(7) Mémoires d’Outre-tombe, appendice XXV.
(8) Elle se trouve dans l’islam Chiite mais c’est à peu près tout.
(9) Jean-Yves Naudet, Vérités et ambigüités d’un mouvement populaire, Aleteia. 
(10) Augustin Cochin, La machine révolutionnaire, œuvres, préface de Patrice Gueniffey, Tallandier, 2018. On ne saurait trop recommander cet auteur qui, dès avant 1914, appuie sa critique des idées révolutionnaires sur les sciences humaines et qui, sans utiliser le mot, critique le phénomène idéologique avec un demi-siècle d’avance sur Hannah Arendt.
(11) Sigmund Freud,Trois essais sur la sexualité, Gallimard-Idées, I.

Envoyé par l'auteur, 13 mars 2019
HUREAUX  Roland

Né le 14 juin 1948
Marié  - 7 enfants
 

Essayiste

Ecole normale supérieure (Saint-Cloud)
Institut d'études politiques (IEP)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Agrégé d’histoire
 
Sous-préfet
Diplomate
Conseiller technique
à la Délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale (DATAR)
Conseiller
     Cabinet du président de l’assemblée nationale (Philippe Séguin)
     Cabinet du Premier ministre (Edouard Balladur)
Professeur associé à l’Institut d’études politiques de Toulouse
Rapporteur à la Cour des Comptes. 
 
Ouvrages
Un avenir pour le monde rural (1993) - Pour en finir avec la droite (1998) - Les hauteurs béantes de l’Europe (1999) - Le temps des derniers hommes (2000) - Les nouveaux féodaux (2004) - Jésus et Marie-Madeleine (2005) - L’actualité du gaullisme (2007) - L’Antipolitique (2007) - La grande démolition (2012) - Gnose et gnostiques des origines à nos jours (2015)

Articles
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Membre du comité de rédaction de Commentaire.

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