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Jeanne, si petite et si grande

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Jeanne, si petite et si grande
 
CRITIQUE - Avec toujours beaucoup de liberté, Bruno Dumont poursuit son adaptation de Charles Péguy. Sous une gangue rugueuse, son film s’apparente à un joyau très pur.
 
Après Jeannette, Jeanne. Après Domrémy,Les Batailles et Rouen. Bruno Dumont poursuit son adaptation du triptyque de 1897 de Charles Péguy avec la même liberté que l’écrivain alors débutant, et socialiste, prenait pour conter une histoire de
Jeanne d’Arc pleine de trous, évitant les événements saillants de son épopée pour privilégier la solitude lyrique et mystique d’une enfant du peuple au milieu du monde. À partir de la fin de 1429, le monde l’abandonne, à commencer par le roi (Luchini dans le film, faux-jeton patelin) puis les capitaines, rendus au fatalisme cynique et à la grossièreté ordinaire des gens d’armes qu’elle avait un moment suspendus, soulevés.
Elle garde son exigence : "Les hommes sont comme ils sont. Mais il nous faut penser, nous, à ce qu’il faut que nous soyons." Ses voix ne lui parlent plus : "Et vous m’avez laissée ici-bas sans conseil/Seule à faire à présent la tâche difficile." Pour ne pas renoncer, elle est prête à devenir chef de bande. Elle sera prisonnière, jugée par des hommes d’Église, savants théologiens, convaincus de tout faire pour sauver cette enfant ignorante que sa seule obstination conduira au bûcher.
Bruno Dumont suit un âpre chemin de cinéma, qui passe par une mise en scène souvent ingrate, à force de stylisation outrée. Le paysage est toujours uniformément de dunes et de sable, insituable. La guerre est une étrange parade équestre au rituel abstrait. Les personnages semblent relever d’une typologie caricaturale avec ses rustres patoisants simili-médiévaux et ses clercs mielleux, incontestablement les plus pénibles, tous plus grimaçants les uns que les autres.
 
Mesurer ses responsabilités
Le film adopte une lenteur emphatique qui ne fait rien pour amadouer le spectateur. Mais il en émerge des plans d’une grande beauté (les muets dialogues entre la minuscule Jeanne et le ciel immense, la prison blockhaus), des scènes fortes et expressives, comme le face-à-face avec
Gilles de Rais
, jeune prédateur sauvage et arrogant. Et surtout, il y a une Jeanne très inattendue.
Bruno Dumont avait d’abord songé, dit-il, à l’adolescente qui l’interprète à la fin de son premier film. Le hasard a fait qu’elle n’était pas disponible, et le cinéaste a confié le rôle à sa petite Jeannette de 10 ans, Lise Leplat-Prudhomme. On a vu des actrices plus âgées que la Pucelle, pourquoi pas une plus jeune? Avec elle Dumont filme l’enfance. La gravité de l’enfance. La solitude de l’enfance. Tout l’abandonne, le solide Gaucourt et le tendre maître Jean qui console son cafard. La fillette en armure est déjà à l’heure où on relit sa vie, où on mesure ses responsabilités. Cela fait avec ses 10 ans un contraste rendu plus troublant encore par la voix de Christophe chantant les vers de Péguy : "J’ai connu la douleur d’être chef de bataille…" Cette voix reviendra à la fin du procès lui peindre les tortures de l’enfer. Le petit visage de Jeanne, si pur, absorbe silencieusement l’injure, la menace, l’effroi, et rarement on a été ainsi plongé au cœur de son épreuve, bouleversé par ce qu’elle subit autant que par sa fidélité intrépide. À la fin, tondue et vêtue d’un bure, cette Falconetti miniature est inoubliable.
Avec Lise Leplat-Prudhomme, Julien Manier, Fabrice Luchini

Paru dans Le Figaro, 11 septembre 2019
TRANCHANT  Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme
Journaliste culturelle et critique de cinéma au Figaro depuis 1981
Critique à l’émission Ecrans et Toiles de Victor Loupan sur Radio Notre-Dame
Auteur avec Laurent Terzieff de "Seul avec tous",
          parcours biographique et spirituel du grand comédien (Presses de la Renaissance, 2010. Préface de Fabrice Luchini)


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