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Le danger des inégalités

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Le danger des inégalités

Comme chaque année en même période, le gratin du monde économique et financier se retrouvait à Davos (Suisse), du 22 au 25 janvier. M. Moscovici était présent parmi nombre d’autres ministres étrangers, banquiers, patrons de multinationales, économistes … Cette année, signe des temps, ce Forum a été confronté à la question devenue incontournable des inégalités qui progressent de façon inquiétante dans quasiment toutes les économies du monde, et tout particulièrement dans les pays les plus développés. En Europe, près du quart de la population (24,8 % exactement) était en 2012 "au seuil de la pauvreté et de l’exclusion sociale" (1) – soit 125 millions de personnes !

À l’occasion de ce 44e Forum économique mondial de Davos, l’ONG internationale Oxfam a publié un rapport qui s’intitule "En finir avec les inégalités extrêmes" (2). Il reconnaît que les inégalités économiques sont nécessaires et inévitables, notamment pour rétribuer l’esprit d’initiative, d’innovation, bref le talent et le travail. Mais les inégalités extrêmes qui sont devenues les nôtres et qui ne cessent de s’aggraver deviennent non seulement inacceptables d’un point de vue moral, mais aussi dangereuses pour le pacte social de nos sociétés et même pour le bon fonctionnement de l’économie. Pour Oxfam, cette concentration de richesses aux mains d’un nombre toujours plus restreint de personnes s’explique notamment par la déréglementation financière et est aggravée par la crise, la fraude fiscale, les politiques d’austérité … Pour bien marquer les esprits, ce rapport cite quelques chiffres qui font frémir :
– Les 85 personnes les plus riches du monde ont un patrimoine égal aux 4 milliards d’hommes les moins riches de la planète, soit la moitié de la population mondiale.
– 1 % de la population détient la moitié de la richesse mondiale.
– Aux États-Unis, les 1 % les plus riches ont confisqué 95 % de la croissance depuis 2009, tandis que les 90 % les moins riches se sont appauvris.
– Sept personnes sur dix vivent dans un pays où l’inégalité économique a augmenté ces trente dernières années.

Le plus grave est le fait que les écarts, loin de se résorber, se creusent : alors qu’une toute petite minorité de privilégiés voit ses revenus continuer à croître, ceux de l’immense majorité de nos populations stagnent ou même baissent. La classe moyenne, en particulier, moteur de toute économie, se paupérise. Dans ce contexte, les salaires mirobolants des PDG de multinationales (ainsi que ceux du showbiz ou du sport), pouvant aller jusqu’à plusieurs dizaines de millions d’euros par an, sont d’une indécence scandaleuse. Surtout lorsque ces entreprises, pour délocaliser, licencient sans vergogne des centaines d’employés que le salaire du seul patron suffirait à payer ! Mais le pire est peut-être le fait que cela ne choque plus guère ; en tout cas, ces patrons-là, semble-t-il, vivant dans un autre monde, une autre réalité que celle du commun des mortels, n’ont guère d’état d’âme à recevoir de tels pactoles – y compris en quittant des entreprises qu’ils laissent parfois en grande difficulté – et estiment justifié que l’on puisse gagner autant quand certains de leurs salariés reçoivent mille fois moins qu’eux, autrement dit gagnent durant toute leur vie professionnelle moins que leur patron en un mois !

Le problème, aujourd’hui, est que le politique est bien mal armé pour combattre cette dérive dramatique. En effet, il s’agirait là de s’opposer à l’oligarchie financière mondiale, mais le monde politique, de droite comme de gauche, est lui-même lié à cette oligarchie ! C’est l’intérêt de l’enquête de Sophie Coignard et Romain Gubert de le montrer : dans La caste cannibale (3), les auteurs nous racontent, à travers de multiples cas particuliers (une partie de la classe politique française y passe), comment le capitalisme est devenu fou, leur principal responsable étant l’économiste américain Milton Friedman dont l’école de pensée a largement contribué à établir l’hégémonie du néo-libéralisme au sein de l’oligarchie financière mondiale. "Le capitalisme hystérique tient le bras de l’État immoral (et vice versa !), écrivent nos deux auteurs. D’un côté une pression fiscale à la limite du supportable, une docilité face aux groupes de pression qui empêchent de réduire les déficits publics. De l’autre, des gouvernements qui se couchent devant les banquiers, après avoir annoncé qu’ils allaient mettre la finance au pas… tout en subventionnant la spéculation."

On le voit, s’il nous faut absolument sortir de ce libéralisme fou, devenu hégémonique depuis la chute du communisme, qui concentre la richesse et accroît les inégalités au risque de provoquer l’explosion sociale, ce n’est pas pour nous tourner vers le socialisme dont l’impéritie n’est plus à prouver, on ne le sait que trop en France. Ne serait-il pas temps d’explorer enfin du côté de la doctrine sociale de l’Église ? C’est bien ce que le pape François a sous-entendu dans son subtil message au Forum de Davos où, citant Benoît XVI, il a insisté sur la nécessité d’avoir " “une vision transcendante de la personne”, car “sans perspective d’une vie éternelle, le progrès humain demeure en ce monde privé de souffle” » (4).
Paru dans La Nef N° 256 février 2014 - http://www.lanef.net


(1) Chiffres Eurostat, cité par Michel Santi, Site Marianne, 6/01/2014.
(2) Rapport que l’on peut télécharger sur : www.oxfam.org/fr
(3) Sophie Coignard et Romain Gubert, La caste cannibale. Quand le capitalisme devient fou, Albin Michel, 2014, 330 pages, 20 e. Si l’analyse est quelque peu systématique, voire critiquable, la force de l’argument tient aux exemples très concrets difficilement contestables qui rendent aisée la lecture de cette enquête.
(4) Message du 17 janvier 2014, Zenit du 22 janvier 2014.

GEFFROY  Christophe

Né le 14 janvier 1959
Marié -   enfants




Directeur fondateur de la revue La Nef, mensuel catholique (1990)


Ecole Centrale de Nantes
Institut de Sciences-Politiques (Paris)
 
Cadre dans l'industrie automobile

  Ouvrages
Enquête sur la messe traditionnelle (avec Philippe Maxence) (1998) - Au fil des mois (2000) - Jean-Paul II, les clés du pontificat (avec Yves Chiron et Luc Perrin) (2005) -

Nombreuses collaborations
une vingtaine de livres et hors-séries

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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