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Camus antichrétien ?

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Citant Onfray dans ma précédente chronique – "Camus le païen, l’antichrétien, le nietzschéen, l’hédoniste" - je commentais : quatre épithètes, quatre inexactitudes grossières. C’est "l’antichrétien" que je conteste aujourd’hui, l’actualité nous invitant à déplorer les hénaurmes sottises que lâche sur ce sujet un ministre faussement appelé de l’éducation.
Je discerne en Michel Onfray un catholique refoulé qui refile à Camus, au prix de le lire avec une méticuleuse inattention, les clichés antichrétiens les plus grossiers, les plus éculés, dont la redondance dans les cinq cents pages et quelques de son Ordre libertaire a quelque chose de pathétique et de désopilant. Aura-t-il donc oublié les semonces de Zarathoustra contre l’esprit de lourdeur ? Son affirmation que les pensées décisives sont comme portées sur des pattes de colombe ? Certes Nietzsche philosophe "au marteau" - et parfois, notamment dans L’Antéchrist, son marteau n’écrase que les mouches de sa vision troublée - mais il avait horreur de cette race d’esprit qui ne possède aucun doigté pour la nuance, et il n’était, lui, ni "de gauche", ni gauche. (Dois-je souligner qu’un nietzschéen "de gauche" n’existe pas plus que l’hircocerf des scolastiques, dois-je démontrer que Camus, quand il est "de gauche" n’est pas nietzschéen, quand il est nietzschéen n’est pas "de gauche" ?).                      

La relation de Camus au Christ, au christianisme, au catholicisme (ces distinguo sont nécessaires) n’est pas simple. Même dans la longue période de sa vie d’écrivain (disons : entre 1936 et 1948) où il se prononce manifestement contre, Pascal ne laisse pas d’être pour lui un grand ascendant, et il lui arrive de reprocher à son ami de Fréminville des propos désinvoltes sur le recours à Dieu de l’auteur des Pensées. Puis, dans (environ) les douze années consécutives tout ce qu’il écrit contre le Pape et l’institution ecclésiale a été filtré, subrepticement nuancé par la lecture bouleversante de Simone Weil, elle-même très critique à l’endroit de l’Eglise mais accueillante à ses principaux dogmes et à ses sacrements. Il est très remarquable que dans un ouvrage qui fait pourtant la part belle à l’anarcho-syndicalisme dont celle-ci était fort proche Onfray ne la mentionne que trois fois et de façon très anodine. Mais il est encore plus frappant que, non content de s’être fermé à l’évidence que La Chute est une variation sur le péché originel il ait scotomisé tous les derniers textes et les dernières confidences de Camus qui dénotent une évolution indubitable vers le christianisme.

En 1953 Camus écrivait dans ses Carnets : "Je demande une seule chose, et je la demande humblement, bien que je sache qu’elle est exorbitante : être lu avec attention". Onfray se flatte d’avoir été un lecteur attentif. Il ne l’a pas été, et doublement : d’abord par utiliser une loupe grossissante et déformante qui donne valeur excessive à l’écrivain politique au détriment de l’artiste et confère l’exemplarité d’une vie philosophique à une existence chahutée, cahotée, voire chaotique ; ensuite et surtout parce que le mauvais œil du ressentiment lui a interdit de discerner les prodromes puis le tropisme chrétiens d’une œuvre qui, les eût-elle éliminés, en serait raplatie, unidimensionnelle.
"Toutes les chances d’erreur – pire de mauvais goût, de facilité vulgaire sont avec celui qui hait", il est navrant, ou comique, de penser que ce mot testamentaire de Valéry se vérifie dans cet ouvrage de piété, presque de bigoterie, qu’est L’Ordre libertaire.  Etre un calotin de Camus, soit, pourvu qu’on ne se fasse pas un "curé laïque" bêtement enragé contre la calotte. (Puis-je au moins dédier à Michel Onfray l’indication "mit Dämpfung" que, pianiste nietzschéen, je trouve bissée, trissée dans l’opus 11 de Schönberg  – et "martellato" seulement une fois ?). (Ou lui recommander, s’il prétend philosopher contre l’Eglise "au marteau", de n’utiliser que le petit marteau de pollen du lys blanc ?).
Je renvoie, sur la question de Camus antichrétien, à mon article paru dans le numéro 37 de la revue Képhas, repris dans Camus philosophe  L’enfant et la mort (Ovadia,  2014).
SAROCCHI Jean

Né en 1933
Veuf – sans enfants


Professeur honoraire à l'Université de Toulouse



Doctorat d'Etat (La Sorbonne).
     "Albert Camus et la recherche du père".

Agrégation de Lettres classiques.
CAPES (Certificat d’Aptitude au Professorat de l’Enseignement Supérieur)
Diplôme d'études supérieures
     "Socrate et Montaigne"

Licence de philosophie.


Maître de conférences à l'Université de Tunis.
Maître-assistant à l'Université de Strasbourg.
Professeur de philosophie, français, latin, grec (Oran).

Ouvrages
Julien Benda, portrait d'un intellectuel
Albert Camus et la recherche du père (thèse éditée)
Albert Camus philosophe
Le dernier Camus ou le Premier Homme
Variations Camus
Camus le juste ?
Versions Proust
Giono de père en fils
Rabelais et l'instance paternelle
La Colère
Pourquoi pas ?
in the Summer Time (roman)

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