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Laetitia Amoris

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Laetitia Amoris
 
Il est aussi exagéré que ridicule de dire comme le cardinal Walter Kasper que l'exhortation apostolique Laetitia Amoris (La joie de l'amour), publiée par le pape François le 8 avril 2016, est le plus important document pontifical des deux derniers siècles ; il ne l'est pas moins d'y voir un tissu d'erreurs qui mènerait l'Eglise à sa perdition.
A l'évidence, ce document comporte deux strates : ce qui vient du Synode et ce qui a été rajouté par François.
L'exhortation comprend, majoritairement, de larges extraits du Rapport final du Synode des évêques sur la famille (Relatio finalis) qui avait en principe pour but d'éclairer le pape sur ces questions, au moins sur leur dimension "pastorale". C'est la partie la plus médiocre. Quand le pape dit que "le parcours synodal a été d'une grande beauté et a offert beaucoup de lumière", ne faut-il pas, au moins en partie, mettre ces propos au compte de la courtoisie   ?
 
Rappel de la doctrine traditionnelle
Tout n'est pas pour autant mauvais dans cette strate. Elle contient des rappels on ne peut plus traditionnels sur la théologie du mariage : la dimension trinitaire du couple (§ 11) et plus largement la famille comme "image de Dieu qui est communion de personnes" (§71), l'héroïsme qu'il y a à s'engager dans la vie conjugale (§40).  
Les affirmations permanentes de l'Eglise sont rappelées clairement : l'indissolubilité du mariage, son caractère sacramentel, image du rapport du Christ et de son Eglise. De ce fait, "les unions de fait ne peuvent pas être placidement comparées au mariage"  (§ 52). "D'aucune manière l'Eglise ne doit renoncer à proposer l'idéal complet du mariage" (§ 307) .
L'encyclique Humanae Vitae (1969) et la relation intrinsèque qu'elle affirme entre sexualité et fécondité est rappelée à plusieurs reprises (§ 68, 80). Le pape s'inquiète du déclin démographique de certains pays (§ 42)." La présence des familles nombreuses dans l’Église est une bénédiction pour la communauté chrétienne et pour la société, car l’ouverture à la vie est une exigence intrinsèque de l’amour conjugal" (§ 62).
 
Ceux qui attendaient quelque "avancée" en direction de la reconnaissance de l'homosexualité, n'apprendront pas grand-chose, sinon que les homosexuels doivent être respectés comme personne, ce qui n'est pas vraiment nouveau, quoi qu'on dise. Pour ce qui est des unions homosexuelles, le pape, comme le Synode, sont particulièrement nets : "Il n'y a aucun fondement pour établir des analogies, même lointaines, entre les unions homosexuelles et les desseins de Dieu sur le mariage et la famille" (§ 251). La théorie du gender est vigoureusement condamnée  (§ 56), de même l'idée de mères porteuses.
En parallèle et en cohérence avec le refus du gender, est rappelée avec force, ce qui, quoi qu'on pense, n'est pas contraire à la tradition de l'Eglise, la dignité de la femme (à la promotion de laquelle on ne saurait, dit-il avec raison, imputer la crise de la famille) .
Il est dit clairement que "L'Eglise rejette de toutes ses forces les interventions coercitives de l'Etat en faveur de la contraception, de la stérilisation et même de l'avortement " (§ 42). S'agissant de l'avortement ou de l'euthanasie, l'obligation de l'objection de conscience des praticiens chrétiens est clairement rappelée (§ 83).
La question des migrants est évoquée dans des termes analogues à la Relatio finalis avec une mention particulière des circuits internationaux de traite (§ 46).
 
On se demande cependant comment interpréter le passage suivant : "L’accompagnement des migrants exige une pastorale spécifique pour les familles en migration (...) Cela doit se faire dans le respect de leurs cultures, de la formation religieuse et humaine d’où ils proviennent, de la richesse spirituelle de leurs rites et de leurs traditions, notamment par le biais d’une pastorale spécifique" (ibid.). Le "respect de cultures", de "la formation religieuse et humaine", "la richesse spirituelle" supposée des rites et des traditions des migrants signifierait-il qu'ils n'aient pas à connaître le Christ ? Ni à chercher à s'intégrer ? A moins que ce passage ne concerne que les chrétiens d'Orient ? 
 
L'obligation de la conversion imposée par d'autres religions (principalement l'islam) avant tout mariage avec un de leurs adeptes est évoquée avec une discrétion que l'on peut regretter (§ 248), et sous le seul rapport de la liberté religieuse. Que le fiancé chrétien doive s'y soustraire n'est pas dit clairement ; certains ne risquent-ils pas de comprendre que l'intérêt du couple prévaut sur les autres attachements ?
A côté d'utiles rappels, l'exhortation comprend aussi des indications pratiques qui montrent que le souci pastoral n'a pas été sacrifié à la haute intellectualité et c'est très bien. Indications généralement du plus parfait classicisme : faire des noces sobres et simples (alors que la crainte de la dépense en dissuade beaucoup aujourd'hui de se marier) ; utiliser les ressources de la pastorale populaire, telle la fête de Saint-Valentin ; bien élever ses enfants "s'il vous plait, pardon, merci" (266) devant être les mots clef de cette éducation (§ 266), se méfier de l'abus des jeux électroniques chez l'enfant mais aussi dans le couple (§ 27) ; sont évoqués l'importance de la catéchèse familiale, de la confession fréquente des époux.  
Ce louable souci de rester terre à terre glisse, il faut bien le dire, parfois à la banalité. "Il ne sert à rien d'imposer des normes par la force de l'autorité" (§ 35) - on s'en doutait : faute de disposer de la force armée, monopole des Etats, aucune autorité spirituelle ou familiale ne peut imposer quoi que ce soit, mais ne faut-il pas rappeler clairement les normes - en les justifiant - dans des sociétés où elles sont de plus en plus ignorées ?
"Les familles souffrent souvent d'une grande anxiété". Et les individus isolés, pas ? Pourquoi ne pas dire que "nos contemporains souffrent d'une grande anxiété". C'est peut-être pourquoi ils ont besoin de normes claires.
"Le divorce est un mal et l'augmentation du nombre des divorces très préoccupante"   (§ 247).
"La grossesse est une étape difficile mais aussi un temps merveilleux"
Et au chapitre des chromos sulpiciens : "Le secret de Nazareth, plein de parfum familial" (§  65)
Fallait-il évoquer dans un texte de ce genre Martin Luther King (§ 118), victime d'une juste cause, certes, mais qui fut loin d'être un modèle de fidélité conjugale ?
 
La tentation holiste
Dans la continuité de la Relatio finalis aussi, mais plus contestable à notre sens, sont  les condamnations un peu faciles de l' "individualisme" qui, telles quelles, ne sont pas dans la tradition de l'Eglise, et trouvent leur source dans la rhétorique antirévolutionnaire du XIXe siècle. Si l'individualisme, c'est l'égoïsme, ce terme ne suffit-il pas ? S'il s'agit du génie, de la créativité, de l'inventivité ou de ce qui la plupart du temps les sous-tend : la possibilité d'échapper à la contrainte du groupe ou de la structure, comme tant de saints en ont donné l'exemple, d'être, quand la vocation l'exige, un "électron libre", ce genre de censure nous parait malvenue. 
De la même veine est la condamnation du "paradigme de l'autonomie de la volonté"  (§ 53).
S'étonner comme le fait le Synode de la "rapidité avec laquelle les personnes passent d'une relation affective à une autre", relève d'une sociologie (ou une psychologie) un peu courtes, plus digne de l'esprit "vieille fille" qui, à en croire le pape François, serait répandu au Vatican, que d'une analyse sérieuse des causes de l'instabilité affective moderne qui, dit-on, se répand.
 
Tout cela va de pair avec la conception "holiste" de la famille comme tribu ou clan, en rupture avec la tradition, qui règne aujourd'hui dans les milieux catholiques, conception qui émane largement de la Relatio finalis : "Le petit noyau familial ne devrait pas s'isoler de la famille élargie incluant les parents, les oncles, les cousins, ainsi que les voisins." (§ 187). De même : "Enfin on ne peut oublier que dans cette grande famille, il y a aussi le beau-père, la belle-mère et tous les parents du conjoint. Il faut éviter de les voir comme des envahisseurs "(§ 197). Le problème, c'est qu'ils sont souvent des envahisseurs ! Et nous nous risquerons à dire que les couples où ils sont considérés comme tels ne sont pas forcément les plus mal partis pour résister aux turbulences de la vie ! 
Le Saint Père n'ignore d'ailleurs rien des tensions sous-jacentes à la famille clanique puisque il n'a pas hésité, au retour des JMJ de Cracovie, à comparer le meurtre de sa belle-mère par un Italien à un attentat terroriste.
 
De manière juste, le pape relève que le drame de notre époque semble être plus l'absence des pères (§ 176) que les abus du patriarcat et, plus original encore, dénonce la pression bureaucratique qui s'exerce aujourd'hui sur les familles (§ 183) , un sujet qui reste à développer.
Mais comment ne pas être surpris de lire que "Aucune famille ne peut être féconde si elle se conçoit comme séparée" (§ 182). On est étonné qu'un document qui se veut pastoral ignore les pressions quasi-systématiques que font dans l'Europe chrétienne - et particulièrement en Italie - les grands parents, même catholiques, pour limiter la fécondité de leurs enfants. C'est là une des raisons majeures de la dénatalité en Europe.
L'allongement de la durée de la vie, la décohabitation des générations là où il y avait cohabitation, l'allongement général des adolescences du fait des études créent des conditions nouvelles qu'on aurait aimé voir approfondir, ce qui aurait permis peut-être de remette en cause les conceptions organiques un peu faciles de la famille héritées du XIXe siècle.
De même aurait pu être dénoncée la fâcheuse évolution du monde de l'entreprise depuis un demi-siècle, étranger, voire hostile à tout souci de la famille et de l'enfant. Combien de femmes-cadres amenées à cacher leurs grossesses ? Loin d'aller ensemble, le travail et la famille sont devenus concurrents.
 
La théologie traditionnelle ne connaissait que le mariage qui se fonde sur la conjonction de la volonté de deux personnes autonomes. L'idée de famille, plus large que celle du couple conjugal, est absente de la tradition catholique jusqu'au XIXe siècle (la fête de la Sainte Famille date de 1891) ; le mot est absent du Dictionnaire de théologie catholique. On en a depuis lors usé et abusé et l'exhortation apostolique, dans la suite de la Relatio synodis ne s'en prive pas.  
Libérer le couple conjugal (héritier du premier couple de la Genèse tel qu'il était "au commencement") des emprises claniques de toutes sortes, tel avait été au contraire l'effort multiséculaire de l'Eglise : possibilité pour les vierges chrétiennes voulant se convertir ou se consacrer de désobéir au pater familias, interdiction à ce dernier de faire divorcer ses enfants (Empire romain), interdiction rigoureuse de tout mariage consanguin (Haut Moyen Age), droit des conjoints à se marier sans l'aval de leurs parents (Renaissance). C'est de ces efforts constants pour libérer l'individu de la tribu qu'a émergé le génie de l'Europe moderne. C'est l'Eglise qui a instauré l'individu moderne [la personne en jargon catholique (1)], cela bien avant la Révolution française, tombée dans l'excès inverse. C'est l'Eglise qui a introduit la liberté dans les sociétés traditionnelles de type holiste (le "despotisme oriental")."La liberté est sur la croix du Christ, elle en descend avec lui" (Chateaubriand).
N'est-ce pas ce type de famille tribale que rejettent beaucoup de jeunes réticents au mariage ? Un mariage présenté non comme une rupture avec le clan mais au contraire comme une démarche de normalisation. Sans vouloir les exonérer trop facilement, n'est-il pas sain qu'ils considèrent le mariage, en pleine conformité avec les traditions les plus anciennes de l'Eglise, comme un nouveau commencement, fondé sur deux personnes et non pas dix, vingt ou trente ? 
 
A côté de l'histoire, il y a la psychologie : les psychiatres, les conseillers conjugaux savent combien l'intervention des parents et beaux-parents contribue trop souvent à la dislocation des couples.
De même, est-il dit dans l'exhortation que "Les mères sont l'antidote le plus fort à la diffusion de l'individualisme égoïste (...) Ce sont elles qui témoignent de la beauté de la vie". Cela est beau comme du Victor Hugo : "Ô l'amour d'une mère, amour que nul n'oublie ! Pain merveilleux qu'un Dieu partage et multiplie". Beau mais faux, trop souvent en tous cas. L'amour désordonné, généralement possessif, de beaucoup de  mères pour leurs enfants, spécialement les garçons, est une des plaies de notre époque, la source de la plupart des désordres que l'on met de manière erronée sur le compte de l'individualisme : homosexualité, donjuanisme, immaturité affective dans le couple et parfois pire. A l'origine de ces dérives, le plus souvent une perception inexacte de la vraie hiérarchie qui doit faire passer l'amour conjugal avant l'amour maternel. Ce qui serait plus clair si la théologie vague et cotonneuse de la famille n'avait pas pris la place de la théorie traditionnelle du mariage.
 
La structure clanique que le christianisme a combattue au cours des siècles se retrouve inchangée et même durcie dans l'islam. Beaucoup de musulmans la ressentent comme oppressive. Il n'y a aucune raison que l'Eglise ait plus d'indulgence à son égard qu'elle n'en a eu dans le passé pour la famille compacte issue du paganisme. On espère en tous les cas qu'elle ne fait pas partie de ces "richesses spirituelles" propres aux migrants qu'évoque l'exhortation.
 
L'apport de François
La seconde strate de l'exhortation est faite des rajouts du Saint Père, généralement de meilleure qualité que ce qui vient de la Relatio finalis. Ils témoignent sur certains aspects d'une réflexion personnelle originale.
Le principal de ces rajouts est le beau commentaire de l'Hymne à la charité de saint Paul qui  compose tout le chapitre 4 : L'amour dans le mariage.
"La charité est patiente ; La charité est serviable ; Elle n'est pas envieuse ; La charité ne fanfaronne pas, Elle ne se gonfle pas ;
Elle ne fait rien d'inconvenant, ne cherche pas son intérêt, ne s'irrite pas, ne tient pas compte du mal ; elle ne se réjouit pas de l'injustice, mais elle met sa joie dans la vérité.
Elle excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout"  (1 Co 13 4-7)
 
Un commentaire approfondi qui sera sans doute ce qui, de ce texte, restera dans les anthologies. Très moral, dans la lignée de la pastorale pratique et précise de la Compagnie de Jésus, il n'hésite pas à entrer dans des prescriptions terre à terre : "Les époux qui s'aiment et s'appartiennent parlent bien l'un de l'autre, ils essayent de montrer le bon côté du conjoint", ce qui n'est peut-être pas évident pour tout le monde. Il leur est même suggéré, parmi de nombreux conseils pratiques, de "se donner un baiser le matin" (§ 226).
La possibilité d'un refroidissement, "l'eau stagnante qui se corrompt " est évoquée : (§ 219), sans toutefois que ses causes soient approfondies autant qu'on l'aurait  aimé.
De même la possibilité  de crises (§ 236) : si la nécessité du pardon entre époux est évoquée rapidement (§ 105), on se serait attendu que soit abordée, en cette année de la miséricorde, la question du pardon de l'adultère, si difficile et devenu si étranger à notre culture, ce qui rend irréversible bien des crises qui pourraient ne pas l'être. 
Ce commentaire de l'Epitre aux Corinthiens est illustré de citations de saint Thomas d'Aquin, de saint Ignace de Loyola, de saint Jean Paul II, mais, comme d'ailleurs  toute l'exhortation, la patristique grecque en est absente. Il serait dommage qu'elle n'ait pas toute sa place au Vatican au moment où des gestes audacieux, comme la rencontre de La Havane entre François et Cyrille, patriarche de Moscou, le 11 février 2016, ont été accomplis.
 
"L'homme quittera son père et sa mère"
L'autre apport propre au Saint Père est le rappel de deux dimensions essentielles du mariage que la Relatio finalis élude largement.
D'abord, nous l'avons évoqué, la rupture avec les parents, avec la famille de l'amont : "l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme" (Gn 2, 34) : § 13, 18, 131, 190. Il a son pendant du côté de la femme : "Oublie ton peuple et la maison de ton père" (Ps. 45,11). Ce précepte est rappelé avec une relative insistance mais sans  véritable explicitation, notamment de toutes ses conséquences psychologiques.
Rappel absolument nécessaire : le Saint Père a bien senti en quoi la vision quasi clanique et holiste de la Relatio péchait mais sans doute trop tard pour s'en libérer pleinement et reformuler la problématique d'ensemble. 
 
La dimension charnelle
Autre ajout bien venu : la dimension charnelle de l'union de l'homme et de la femme, presque absente des spéculations du synode. L'union sexuelle dans le mariage est qualifiée de "chemin de croissance dans la vie de grâce pour les époux " (§ 74). "Leur consentement et l'union de leurs corps sont les instruments de l'action divine qui fait d'eux une seule chair" (§ 75) et même : "L'érotisme apparait comme une manifestation spécifiquement humaine de la sexualité" (§ 150). On peut y trouver "la signification conjugale du corps et l'authentique dignité du don" (Jean-Paul II).  Cette citation rappelle que, sur ce chapitre, Jean-Paul II et Benoît XVI furent les vrais novateurs, ce dernier dépassant audacieusement dans son encyclique Caritas in veritate ( 2009) l'opposition d'eros et d'agapé, pour dire que l'un et l'autre viennent de Dieu, le mal dans l'eros venant de son usage mais non de son principe.  
 
Par apport à ses deux prédécesseurs, François laisse apparaître encore des traces du jansénisme du XIXe siècle. Il esquisse certes une revalorisation de l'état du mariage par rapport à l'état de virginité : "l'un peut être plus parfait en un sens, et l'autre peut l'être d'un autre point de vue"(§ 159). Il dit aussi que la théologie du mariage a souffert d'un accent "quasi exclusif sur le devoir de procréation". Exclusif surtout dans la tradition augustinienne remise au goût du jour par le jansénisme du XIXe siècle. Mais s'il évoque parmi les autres finalités du mariage la croissance dans l'amour et le soutien mutuel (§ 26), il ne dit rien de la sexualité proprement dite, en retrait à cet égard par rapport à saint Thomas d'Aquin pour qui le plaisir est une finalité voulue par Dieu dès lors qu'il ne s'oppose pas à la fécondité. Et jamais il  n'évoque les effets psychologiques de la vie sexuelle, le ciment fondamental qu'elle constitue pour le couple.  
"La sexualité n'est pas un moyen de satisfaction", dit-il. Il reprend la condamnation de Paul VI de l' "acte d'amour imposé au conjoint" (§ 154) condamnation légitime sans doute, mais qui semble justifier le refus de ce dernier par l'un des conjoints, dont saint Paul dit de la manière la plus catégorique qu'il n'a pas lieu d'être. Ce droit au refus, qui entre de plus en plus dans les législations sous l'impulsion de l'idéologie féministe, est contraire à l'Ecriture et il a, bien plus que des exigences sexuelles exagérées, un effet désastreux sur les couples que les nombreux pasteurs qui composaient le Synode n'auraient pas dû ignorer, comme ne l'ignorent pas avocats, conseillers conjugaux, psychologues, voire médecins. Saint Paul était à cet égard bien en avance : son précepte "ne vous refusez pas l'un à l'autre, sauf d'un commun accord" et "uniquement pour vaquer à la prière " (1 Co 7, 4-5), dont l'application  littérale sauverait aujourd'hui tant de couples est catégorique. Il est rappelé incidemment (§ 61), mais sans insistance.
 
Crise du mariage ou crise du sacrement ?
Reste la question de l'accès aux sacrements de ceux qui ne vivent pas dans un état régulier, comme les divorcés remariés civilement - et aussi les concubins. Elle est évoquée par le pape dans les mêmes termes ou à peu près que ceux du Synode.
Contrairement à ce que colportent certains traditionnalistes, il n'est dit nulle part que la discipline traditionnelle de l'Eglise est remise en cause, que le mariage ne serait pas indissoluble ou que les divorcés auraient accès à la communion.
En un sens, la discipline est renforcée, par exemple par la mise en garde contre "des messages erronés comme l'idée qu'un prêtre peut concéder aisément des exceptions", ce dont, au moins en France, certains et des plus traditionnels, ne se privent pas.
Si en matière pratique, certains comportements comme la cohabitation stable peuvent s'inscrire dans la gradualité (§ 293-295), il est  rappelé par ailleurs que "dans la loi même il n'y a pas de gradualité". "Il doit être clair que (le remariage  hors veuvage) n'est pas l'idéal que l'Evangile propose pour le mariage et la famille" (§ 299).
 
Pour le reste, il est dit  et répété qu'il faut "tenir compte de la  complexité des situations " (§ 79) et aussi que "l'imputabilité et la responsabilité d'une action peuvent être diminués" (§ 302). Il est rappelé avec insistance que les divorcés ne sont pas excommuniés, ce que les initiés ont toujours su mais pas forcément le grand public. Dès lors "leur participation (à la vie de l'Eglise) peut s'exprimer dans différents services ecclésiaux : il convient donc de discerner quelles sont parmi les différentes formes d'exclusion anciennes pratiquées dans les domaines liturgique, pastoral, éducatif et institutionnel, celles qui peuvent être dépassées". Soit dit en passant on se demandera où ces exclusions sont encore pratiquées. Une interprétation rigoureuse de cette levée d'exclusions distinguera l'exclusion liturgique (par exemple assurer les lectures de la messe) de l'exclusion sacramentelle proprement dite qui demeure. Mais faute de clarté, une interprétation plus flexible semble ouverte, d'autant qu'il est rappelé plus loin que "l'Eglise a une solide réflexion sur les circonstances atténuantes. Par conséquent, il n'est plus possible de dire que tous ceux qui se trouvent dans une certaine situation "irrégulière" vivent dans une situation de péché mortel"  (§ 301) .
 
Tenir compte de la diversité des situations. Mais ne l'a-t-on pas toujours fait ? Saint Thomas d'Aquin qui n'est pas précisément un moderne est invoqué à l'appui de cet assouplissement : pourquoi dit-on alors  "il n'est plus possible de dire" ? Depuis combien de siècles existe la casuistique ? C'est un des aspects les plus irritants des discours à prétention progressiste que de caricaturer le passé en n'en retenant que les comportements les plus obtus, comme si la bêtise n'était pas de tous les temps, y compris du nôtre.  
Dans le même veine sont opposés "morale bureaucratique froide et discernement  pastoral empreint d'amour miséricordieux" (§ 312). Le "discernement  pastoral" (casuistique) qui évalue avec exactitude la portée des manquements ne relève pas de la même logique que la miséricorde qui pardonne les mêmes manquements. Quant à opposer la loi et la miséricorde, comme le fait abondamment la presse (ce qu'évite François !), la seconde passant pour plus "avancée", voilà qui relève de la plus parfaite débilité intellectuelle. S'agissant de la miséricorde, voilà au moins trois mille ans (depuis la rédaction des Psaumes, au moins) que le peuple de Dieu (peuple d'Israël puis Eglise) reconnait  corrélativement et inséparablement la rigueur de la loi et l'infinie miséricorde de Dieu. Le Nouveau testament n'y a rien changé : il a tout au plus renforcé la rigueur de la loi (interdisant tout divorce par exemple) et est allé encore plus loin dans la miséricorde. Mais croire que la miséricorde serait en soi plus évangélique relève plus de la gnose de Marcion que de l'héritage biblique.
 
De fait, le pape François n'a pas aggravé, ni levé les équivoques de la Relation finale du Synode. A t-il cependant, au travers des ambigüités que nous avons évoquées, voulu ménager l'aile dite "progressiste" de l'Eglise (et la plupart des médias) qui, comme des oisillons attendent la provende, espèrent toujours des "avancées " (toujours les mêmes au demeurant) ? On peut se demander si ces ménagements sont bien nécessaires. D'abord parce que le progressisme est un fait circonscrit aux pays riches, Europe occidentale et Amérique du Nord : il apparait, de fait, la plupart du temps comme le sas entre l'adhésion à la foi et son abandon. C'est la raison pour laquelle il ne se développe pas : à chaque génération, hélas pour eux, beaucoup de progressistes se perdent dans la nature. Le progressisme est presque toujours issu du christianisme sociologique ; il n'intéresse guère les convertis. D'ailleurs combien de vocations en émanent (ce qui n'empêche pas que certains clercs issus de familles traditionnelles s'y rallient) ? Le courant progressiste est particulièrement influent en Allemagne où, les dispositions institutionnelles aidant, les Eglises sont encore riches. Mais quel discours sur la famille peut tenir un pays où, tous milieux confondus hors immigrés, la population ne se renouvelle que d'une moitié à chaque génération ?  
 
Ni holisme ni encratisme
La réflexion sur le mariage et la famille qui était l'objet de ce synode a, il faut bien le dire, pâti de la polarisation sur la question, en définitive secondaire, des divorcés remariés, mise en exergue par la grande presse mais aussi par certains participants.
Il y avait matière à rénover la théologie du mariage non point par des innovations excentriques mais en revenant simplement à son fondement scripturaire :
 
L'homme quitte son père et sa mère et s'attache à sa femme,
Et ils deviennent une seule chair (Gn 2, 24).
 
Une parole qui prend à contrepied les deux dérives par lesquelles un certain catholicisme hérité du XIXe siècle, à la fois contre-révolutionnaire et janséniste a faussé la théologie du mariage : le holisme (ou organicisme) et l'encratisme.
Le holisme est né en réaction à la Révolution française, supposée avoir exalté l'individu. Face à elle, il fallait retrouver des communautés organiques où l'individu pris dans des réseaux de solidarité de la naissance à la tombe ne serait plus libre : la famille en fut considérée comme  le prototype, d'autant plus intéressant qu'elle est un fait de nature. Mais c'est une famille élargie qui a fait oublier la dimension de rupture qui, dans la Genèse, se trouve à l'origine du couple.
Le jansénisme est né au XVIIe siècle mais a connu un renouveau fâcheux au XIXe ; il colporte un refus sournois de la chair et de la sexualité de type encratique dont les gnostiques avaient au IIe siècle introduit le venin dans l'Eglise. La Bible dit au contraire que les époux ne feront qu'"une seule chair".
Sur ces deux chapitres fondamentaux, le Synode n'a fait aucun effort de dépoussiérage. Le Saint Père en a senti la nécessité mais sans aller jusqu'à  bousculer la logique de la Relatio finalis.
Or ce sont ces conceptions étriquées de la famille que rejettent beaucoup de jeunes. 
 
La question de la foi
Mais ils sont aussi victimes, comme le rappelle excellemment François-Xavier Bellamy (2), d'un déficit de foi, justifié au demeurant, dans les aptitudes naturelles d'un homme et d'une femme à instaurer une relation pérenne et par là une méconnaissance de la puissance du sacrement à venir au secours de cette impuissance. On peut se demander si les principales questions sur lesquelles a buté le Synode : fragilité du lien matrimonial, cohabitation sans cérémonie, accès à l'eucharistie de divorcés, ne sont pas à mettre au chapitre d'une crise du sens du sacrement bien plus qu'à celui d'une crise de la famille. C'est peut-être l'effet d'un sacrement trop souvent présenté comme un "signe" (de l'amour des conjoints, de leur appartenance à une communauté) sans caractère opératoire. Or c'est le rappel de ce caractère opératoire qui seul permet de répondre à l'objection de nombreux  jeunes : " à quoi sert-il de se  donner un signe, puisque nous nous aimons déjà ? " et encore davantage à cette autre : "est-il vraiment possible, à échelle humaine, qu'un couple tienne toute une vie sans rompre ou sombrer dans une déprimante routine" ?
Nos contemporains ne rejettent pas en tant que tel l'idéal d'un seul conjoint choisi une fois pour toutes et pour la vie. Mais ils tiennent généralement cet idéal pour inatteignable, ce qui les conduit à considérer que l'Eglise devrait composer avec le péché comme Moïse avait été obligé, selon les paroles mêmes du Christ, d'adapter la Loi "à cause du péché" (Dt 24, 1sq). Ce problème qui est un problème de foi au sens le plus large du terme, est sans doute le principal qui se pose aujourd'hui dans le domaine de la famille. D'où l'importance de montrer comment le sacrement (dûment prolongé par la prière évidemment) est bien plus qu'un signe : il est l'aliment surnaturel immensément efficace qui seul permet de réaliser ce qui à vue humaine semble impossible.
 
"Mon rocher, mon rempart"
 
Le souci de ménager au-delà du nécessaire, ceux qui, ne voyant que le petit bout de la lorgnette ne songeaient qu'à assouplir la discipline eucharistique, n'a pas seulement appauvri la réflexion ; il a aussi entrainé un climat d'incertitude qui se traduit chez beaucoup de fidèles par un grave désarroi. Qui peut prétendre que la sérénité des familles chrétiennes aura fait des progrès avec le denier Synode ? 
Il nous semble que, dans le monde actuel, les points de repère forts sont plus nécessaires que jamais. C'est particulièrement vrai de l'Europe occidentale où les esprits sont plus troublés aujourd'hui qu'ils ne l'ont sans doute jamais été dans l'histoire. Ce trouble est l'effet non du hasard mais d'une stratégie transnationale inspirée par les idéologies mondialistes visant délibérément à faire perdre tout  ancrage aux hommes pour les rendre plus malléables aux logiques du marché. Quels repères ne sont pas ébranlés ? Les Etats et le cadre national sont remis en cause par le processus européen, en France, la commune, le canton, le département, la région sont bouleversés et disqualifiés, les corps constitués sont presque tous  remis en cause, de même le droit du travail qui assurait une certaine stabilité de l'emploi, mais aussi l'héritage historique (qui oscille entre la culpabilisation et l'amnésie), la chronologie, la grammaire et l'orthographe, mais aussi la famille, la distinction des sexes (genres) et pratiquement tous les repères anthropologiques. Le trouble est encore plus grave pour les catholiques qui voient leurs rangs se clairsemer et à qui les perspectives démographiques et une immigration encouragée par les idéologies mondialistes font penser qu'ils ne seront bientôt qu'une minorité en situation de dhimmitude.
Dans un tel climat, la fonction pétrinienne au sens propre : celle de constituer la pierre, le môle de stabilité clair, dur et fort qui demeure dans un monde où tous les repères sont ébranlés, est non seulement le signe de la continuité de l'Eglise mais, aujourd'hui, l'œuvre de miséricorde la plus nécessaire qui soit pour tous ceux qui ont quelque autorité, pas seulement le successeur de Pierre. 
 
(1) L'opposition entre individu et personne provient de la rhétorique contre-révolutionnaire et a été reprise par le personnalisme. Elle n'appartient pas à la tradition de l'Eglise.
(2) François-Xavier Bellamy, Les jeunes et l'amour in Magistro , http://www.magistro.fr/

Publié dans Liberté politique n°71, septembre 2016
HUREAUX  Roland

Né le 14 juin 1948
Marié  -  enfants
 

Essayiste

Ecole normale supérieure (Saint-Cloud)
Institut d'études politiques (IEP)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Agrégé d’histoire
 
Sous-préfet
Diplomate
Conseiller technique
à la Délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale (DATAR)
Conseiller
     Cabinet du président de l’assemblée nationale (Philippe Séguin)
     Cabinet du Premier ministre (Edouard Balladur)
Professeur associé à l’Institut d’études politiques de Toulouse
Rapporteur à la Cour des Comptes. 
 
Ouvrages
Un avenir pour le monde rural (1993) - Pour en finir avec la droite (1998) - Les hauteurs béantes de l’Europe (1999) - Le temps des derniers hommes (2000) - Les nouveaux féodaux (2004) - Jésus et Marie-Madeleine (2005) - L’actualité du gaullisme (2007) - L’Antipolitique (2007) - La grande démolition (2012) - Gnose et gnostiques des origines à nos jours (2015)

Articles
Publiés dansCommentaire, Communio (Revue catholique internationale) , La Revue des deux mondes,   Liberté politique, Le Figaro, Le Monde, Libération, Marianne, … etc.
Membre du comité de rédaction de Commentaire.

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