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Chrétiens : s’imposer ou se taire ?
 
Qui se souvient de ces célèbres slogans de mai 68 : "Je ne veux pas perdre ma vie à la gagner" ; "Soyez réalistes, demandez l’impossible" ? Hélas… cinquante ans après, nous ne voyons pas vraiment ce qu’on nous promettait : la plage sous les pavés, son sable fin et son soleil. Notre pays semble toujours plus s’enfoncer dans la grisaille et la sinistrose. Et si les chrétiens, ceux dont les valeurs ont irrigué la culture et l’histoire de ce pays, étaient les véritables porteurs d’espérance ? Les vrais contestataires d’une société qui confond réussir sa vie et réussir dans la vie ? On les accuse d’être du vieux monde ; mais ne sont-ils pas, depuis toujours, d’authentiques révolutionnaires, porteurs d’un idéal qui les dépasse ?
Bien sûr, notre espérance et notre désir d’éclairer ce pays par notre Foi sont mises à rude épreuve. Les chiffres sont même alarmants. En termes d’effectifs, les catholiques pratiquants ne représentent plus grand chose : à peine 5 % de la population. C’est-à-dire si peu que les sondeurs et les analystes peinent à les prendre en compte tellement ils passent sous le balayage radar des statistiques. Pourtant, il y a deux mille ans, douze hommes devaient partager le même constat, en pire. Comment Pierre, Jacques, Jean, André… les douze apôtres, sont-ils parvenus, en à peine deux cents ans (une paille !) à christianiser l’intégralité du monde connu ? Par une simple mais exigeante recette : espérer contre toute espérance, fuir les idoles, être prêts au martyre.
 
Espérer contre toute espérance
Le bateau va probablement couler ? Beaucoup attendent hélas que ce soit vraiment le cas. Après tout, nous ne sommes ni capitaine ni membres d’équipage ! Attendre que tout s’effondre… Cette politique a un nom : la politique du pire. Elle a souvent un scénario terrible : la guerre civile. Et toujours les mêmes victimes : les petits et les faibles. Faite de résignation, elle consiste à être spectateurs du monde, à vivre dans une sorte d’exil qui est une fuite et une désertion. Telle ne fut pas la démarche des douze apôtres. Le monde romain était païen ? Qu’à cela ne tienne : ils ont évangélisé l’empire. L’empire s’effondre ? Leurs disciples ont évangélisé les barbares.
Ce que nous apprend ce bref rappel historique, c’est que l’évangélisation n’est jamais acquise : au fil des siècles, tout est à faire et à refaire, sans se résigner. Comme Abraham jadis, les chrétiens espèrent contre toute espérance. Ils se savent attendus par le Seigneur ici, dans ce monde et dans cette époque. En bref, "ceux qui pensent que c’est impossible sont priés de ne pas déranger ceux qui essaient".
Parfois, des chrétiens se fourvoient : ils attendent encore le Messie ou croient l’avoir reconnu en (faites votre choix) Nicolas, Marion, Jean-Luc, Emmanuel, Marine, François, Alain, … la liste n’est bien sûr pas exhaustive. Mais certains pensent naïvement que ces hommes ou ces femmes sont les personnalités providentielles dont la France a besoin.
Il faut enfin avertir les adeptes du "rebondissement", ceux qui croient qu’une fois que nous aurons "touché le fond" nous rebondirons. C’est une grosse erreur : car le fond du trou n’existe pas. On peut ne jamais finir de sombrer ou de dégringoler. La déchéance est une notion sans limites
La bonne nouvelle, c’est que l’inverse est vrai : le vrai, le bien, le beau sont infinis. Mais il faut pour cela des hommes et des femmes qui s’insurgent et qui résistent. Des contestataires ou, mieux, des attestataires. Des personnes qui rappellent sereinement, avec intelligence et créativité, par leur témoignage de vie bien plus que par leurs discours, que leur message est d’une éternelle nouveauté et une source incroyable de bonheur parce qu’il répond aux aspirations les plus intimes du coeur de l’homme.
 
Fuir les idoles
Paris, 13 septembre 2008, esplanade des Invalides : Benoît XVI s’adresse à la foule, au cours de ce qui est – pour le moment – le dernier voyage d’un pape en France. Le pape allemand commente un appel que saint Paul lance aux Corinthiens : "Fuyez le culte des idoles !" (1 Co 10, 14). Et il ajoute : "Frères et sœurs, cet appel à fuir les idoles reste pertinent aujourd’hui. Le monde contemporain ne s’est-il pas créé ses propres idoles ? N’a-t-il pas imité, peut-être à son insu, les païens de l’Antiquité, en détournant l’homme de sa fin véritable, du bonheur de vivre éternellement avec Dieu ? C’est là une question que tout homme, honnête avec lui-même, ne peut que se poser. Qu’est-ce qui est important dans ma vie ? Qu’est-ce que je mets à la première place ?".
Au cœur du 7ème arrondissement de Paris, celui où le prix du mètre carré est d’en moyenne 11 000 euros, le pape continue : "L’argent, la soif de l’avoir, du pouvoir et même du savoir n’ont-ils pas détourné l’homme de sa fin véritable, de sa propre vérité ? (…) Demandons donc à Dieu de nous aider à nous purifier de toutes nos idoles, pour accéder à la vérité de notre être, pour accéder à la vérité de son être infini !".
A la suite de ces propos, ne devons-nous pas effectuer un examen de conscience : les catholiques de France n’ont-ils pas trop mis leurs espoirs dans ce monde ? Les premiers chrétiens, eux, refusaient de sacrifier aux idoles, et même de faire semblant. La nouvelle évangélisation de ce troisième millénaire ne passe-t-elle pas d’abord par un véritable sursaut culturel, politique et spirituel contre la dictature du relativisme ? Par une appropriation du temps long, par une transmission de nos valeurs, par la contestation de cette triste horizontalité qui ne comble pas : sexe, argent, pouvoir ?
A force de courber la tête, soit à cause des persécutions soit à cause de nos propres péchés, nous sommes peut-être aussi devenus craintifs. Peut-être avons-nous à recevoir du témoignage de certaines paroisses outre-Atlantique qui ont tellement peu de complexes et de réticences. On y paie la dîme sans réserve, se donnant les moyens pour agir. On y assume aussi fièrement son identité chrétienne, en concentrant les efforts et en évitant la dispersion, on y accueille la vie avec générosité par de nombreux enfants et on en accepte les conséquences financières, on crée des écoles libres pour transmettre nos valeurs aux générations suivantes, … Dans ces communautés qui ne sont pas des ghettos, il fait bon s’y retrouver pour repartir ensuite dans le monde, toute initiative et tout charisme ne sont pas vécus comme un problème à gérer mais une grâce à recevoir.
La suite sur : https://www.padreblog.fr

Addendum : quelques lectures pour aller plus loin !
Martin Steffens, Rien que l’amour, repères pour le martyr qui vient, Salvator, 2016
Georges Bernanos, La liberté pour quoi faire ? Folio, 2017
Fabrice Hadjadj, L’aubaine d’être né en ce temps, Emmanuel, 2015
Abbé P-H. Grosjean, Catholiques : engageons-nous ! Artège, 2016
Adrien Candiard, Veilleur, où en est la nuit ? Le Cerf, 2016
Georges Bernanos, La France contre les robots, Le castor Astral, 2017
Charles Péguy, Notre jeunesse, FB éditions, 2015
Jean-Luc Marion, Brève apologie pour un moment catholique, Grasset, 2017
Alexandre Soljénitsyne, Le déclin du courage, Les belles lettres, 2014

Paru sur www.padreblog.fr, 26 janvier 2019
AMAR Pierre

Né le 10 septembre 1973






Curé de la paroisse de Limay-Vexin - Diocèse de Versailles

Licencié en droit et en théologie
Chargé de communication d'une communauté religieuse, puis aumônier militaire
 

Auteur de spectacles pour les familles :
www.santosubito.fr
www.princedudesert.fr

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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