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L'impasse européenne

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Depuis la victoire du non au référendum en Irlande le 12 juin dernier, on assiste aux mêmes simagrées que celles que l'on nous sert à chaque fois qu'un peuple a la chance - rare - de s'exprimer sur la "construction" européenne. Cela devient hallucinant, tant le discours et la méthode sont rodés, et tant nos gouvernants, de droite comme de gauche, s'y tiennent avec un aplomb et un cynisme renversants : les Irlandais ont voté contre le traité de Lisbonne ? Qu'à cela ne tienne, on poursuit la procédure de ratification comme si de rien n'était, on évoque un statut particulier pour la nation rebelle, ou l'on envisage même de la faire revoter comme cela s'était déjà fait en 1993 et 2001 lorsqu'elle avait rejeté les traités de Maastricht puis de Nice. On pourrait croire à un gag si le sujet n'était si sérieux. Mais hélas ! depuis vingt ans au moins, les peuples d'Europe ne cessent de signaler le plus clairement du monde qu'ils ne veulent pas de cette Union supranationale, technocratique et anti-démocratique, mais rien n'y fait, on continue dans la même direction, comme s'il n'y avait aucune alternative.


La tare congénitale de cette Europe est qu'elle s'est élaborée sans les peuples, puis contre eux. Que l'Irlande ait été le seul pays de l'Union organisant un référendum pour ratifier le traité de Lisbonne est déjà un scandale qui aurait dû révolter nos belles âmes soi-disant éprises de démocratie. Chacun sait que si un référendum avait été organisé en France (1), en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Autriche, en Suède, au Portugal, en Grèce, en Pologne, en République Tchèque, en Hongrie, en Slovaquie et même en Allemagne, la réponse aurait été la même qu'en Irlande.

Si les peuples, cependant, ne veulent pas de cette Europe, force est de constater qu'ils ne le manifestent pas aux moments cruciaux des élections législatives ou présidentielles : en ces occasions, les enjeux européens sont à peine évoqués et les peuples portent au pouvoir ceux-là mêmes qui les grugent régulièrement depuis des années ! Le thème de l'Europe met en lumière le décalage total entre les Français et une classe politique largement acquise à la supranationalité : ce faisant, celle-ci n'est plus représentative de ses électeurs sur l'un des sujets essentiels qui engagent l'avenir du vieux continent. La propagande soigneusement orchestrée par un système médiatique totalement verrouillé joue à l'évidence un rôle important qui marginalise les partis non conformistes opposés à l'idéologie dominante, confisquant ainsi la démocratie au profit des grands partis politiques qui se partagent la manne financière publique.

Les causes du fossé qui s'est creusé entre peuples et gouvernants sont simples : le fonctionnement de l'Union européenne est totalement opaque, technocratique et anti-démocratique d'une part, et celle-ci, loin d'être une barrière protectrice contre le libéralisme et la mondialisation, est un vecteur actif de cette idéologie d'autre part - la préférence européenne, par exemple, qui était à l'origine du traité de Rome a totalement disparu. Les peuples comprennent peu à peu que l'Union européenne n'est en rien un remède à leurs maux : elle apparaît sans but, comme une fuite en avant, allant toujours plus loin dans l'élargissement - au point de négocier l'adhésion d'un pays non européen, la Turquie - et l'abaissement des souverainetés nationales. Ce n'est pas en additionnant des malades que l'on construit un ensemble plus fort !

On nous trompe sur le diagnostic et sur le but de l'Europe : son problème n'est pas une question de taille ; à entendre nos europhiles, on a l'impression que le but de l'Europe est de copier les États-Unis en formant l'ensemble économique le plus puissant du monde, comme si cela était une fin en soi. Comment ne pas comprendre que c'est faire violence à la nature d'un continent qui est formé des plus vieux États-nations du monde qui ne peuvent s'unir comme l'ont fait la Virginie, le Texas ou l'Oklahoma ? La France, avec sa taille et ses atouts, n'a nul besoin de l'Europe pour jouer son rôle sur la scène mondiale - comme elle a su le faire entre 1963 et 1967 -, mais cela suppose de croire en elle, en sa pérennité en tant que nation indépendante, ce en quoi notre classe politique n'a plus foi et notre président moins encore. La super-puissance n'est nécessaire que pour ceux qui ont une volonté impérialiste, une volonté dominatrice, non pour servir la paix et le bien commun international qui est la vocation profonde de notre patrie, "France éducatrice des peuples", avait lancé Jean-Paul II au Bourget en 1980.

Le problème de l'Europe n'est donc pas la taille ou la puissance, mais fondamentalement de retrouver ses racines, son être spirituel et historique, la juste fierté de ce qu'elle est, de ce qu'elle a été - le reste n'est que secondaire. Or, la construction européenne ne fait qu'éloigner les nations et les peuples de cette identité qu'ils renient et qui, pourtant, seule peut les faire vivre en apportant au monde ce qu'il est en droit d'attendre d'eux.


Quand aura-t-on la lucidité et le courage de voir la réalité et d'abandonner cette Europe mortifère pour une nouvelle Europe, enfin respectueuse des nations et des peuples, digne de son histoire et de sa vocation ?
Paru dans La Nef

(1) Selon un sondage de l'Institut "Opinion Way" réalisé les 29 et 30 mai 2008, 61 % des Français sont opposés au traité de Lisbonne dans lequel ils voient une remise en cause du référendum du 29 mai 2005.

GEFFROY  Christophe

Né le 14 janvier 1959
Marié -   enfants




Directeur fondateur de la revue La Nef, mensuel catholique (1990)


Ecole Centrale de Nantes
Institut de Sciences-Politiques (Paris)
 
Cadre dans l'industrie automobile

  Ouvrages
Enquête sur la messe traditionnelle (avec Philippe Maxence) (1998) - Au fil des mois (2000) - Jean-Paul II, les clés du pontificat (avec Yves Chiron et Luc Perrin) (2005) -

Nombreuses collaborations
une vingtaine de livres et hors-séries

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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