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Un cinquantenaire et les ruses de l'histoire

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Le traité de Rome a cinquante ans, c'est un fait. De là à célébrer le cinquantenaire de l'Union Européenne, il y a un pas à ne pas franchir sous peine de faire mentir l'histoire de l'Europe et de travestir sa réalité d'aujourd'hui, de faire injure au passé et de se tromper sur le présent.

Faire injure au passé
Il y a une histoire sainte de l'Europe composée et sans cesse enrichie par de zélés hagiographes. Elle a, comme l'autre, ses patriarches et ses prophètes, ses textes sacrés et ses Mers Rouges traversées à pied sec, ses errances au désert et sa Terre promise ruisselante de lait et de miel ; comme l'autre, elle est l'accomplissement infaillible d'un immuable dessein. Cette histoire est belle, édifiante et remplie de merveilles ; son seul défaut est de n'avoir que de lointains rapports avec la réalité.

L'Europe d'aujourd'hui porte le même nom que l'Europe des origines mais elle n'en est pas la fille ; elle n'achève ni même ne prolonge quelque chose qui aurait commencé avec le traité de Rome ; elle en a pris le contre-pied et elle en est la contrefaçon. Quiconque imagine le contraire n'a pas connu l'Europe du Marché Commun ou bien doit en avoir perdu le souvenir. Cette Europe-là avait l'ardeur de la jeunesse mais déjà aussi la sagesse de l'expérience. Pour avoir vu la C.E.D. exploser en vol et du laisser sur le pas de tir une Communauté Politique Européenne incapable de décoller, elle était guérie pour longtemps des tentations de l'utopie. Plutôt que s'en remettre à nouveau à une Haute Autorité, les Etats avaient décidé de garder les choses en mains ; ils confièrent à une Commission de personnalités indépendantes la baguette du chef d'orchestre mais seulement pour diriger la musique dont ils avaient pris soin d'écrire eux-mêmes la partition ; et dès qu'elle prétendit s'en écarter pour improviser un morceau de son cru, elle fut vertement remise à sa place.
Dans cette Europe des Etats, les nations étaient à l'honneur ; entre elles, l'égalité était de règle ; le respect était mutuel comme la confiance et les décisions se prenaient du commun vouloir de tous. Le but était de bâtir une union douanière entre les six pays, objectif modeste et qui passerait aujourd'hui pour timoré, mais qui fut atteint et dépassé. Au lieu d'une Europe qui promet tout et ne tient rien, c'était une Europe qui promettait peu mais tenait plus qu'elle ne promettait.
Elle filait grand train jusqu'au jour, où plutôt jusqu'à la décennie où elle eut à subir la défaillance de ses deux chevaux de tête. La France broncha la première : ses dirigeants avaient tant multiplié les extravagances qu'ils ne savaient plus à quel saint se vouer ni à qui remettre le sort du pays : aux "visiteurs du soir" ou aux eurocrates de Bruxelles. Les premiers une fois éconduits et la France fermement ramenée dans le rang européen, Paris avait trop à se faire pardonner pour rien refuser à ses nouveaux maîtres. A peu d'années de distance, ce fut le tour de l'Allemagne : l'occasion se présentant de réunir ses deux moitiés, elle la saisit hardiment quitte à bousculer au passage alliés et partenaires ; sa désinvolture, cependant, eut un prix : elle dut donner en gage ce qu'elle avait de plus précieux et de plus sacré : son D-mark.
C'était l'heure attendue par les eurocrates : profitant de ce double accès de faiblesse, ils prirent la direction des opérations. Alors, commença, tout doucement d'abord, puis de plus en plus vite, la course folle de l'Europe sur le toboggan qu'elle dévala d'élargissement en élargissement, de traité de Maastricht en traité d'Amsterdam et de traité de Nice en traité constitutionnel jusqu'à ce butoir où l'ont immobilisée les referendum français et néerlandais.
Au début, on ne se douta de rien car, par une sorte de coup de génie, on s'était gardé de toucher aux apparences. Le discours restait le même à ceci près que le mot "unique" remplaçait le mot "commun" : marché "unique", monnaie "unique", … etc. Sur la scène bruxelloise le décor ne changeait pas, ni les costumes, et au fronton du théâtre brillaient toujours en lettres d'or le même mot magique "Europe" mais on n'y jouait plus la même pièce.
On connaît la formule du Prince de Lampedusa : "il faut que tout change pour que rien ne change". La recette de la nouvelle Europe est à l'opposé : il faut que rien ne change (en apparence) pour que tout change (en réalité) ; elle n'est pas moins efficace comme on peut voir au résultat.

Se tromper sur le présent
La nouvelle Europe n'est pas seulement différente de l'ancienne ; elle en est le contraire. Par rapport à sa devancière tout y est inversé, tout y est sens dessus dessous.
L'Europe défunte honorait les nations ; l'Europe nouvelle les honnit et s'il lui arrive de les embaumer, c'est pour les ensevelir. L'intérêt national était le bien suprême ; on y dénonce aujourd'hui la racine du mal, le vrai péché originel. Les Etats étaient les maîtres de l'Europe, ils n'en sont plus que les serviteurs, heureux encore si on leur fait l'honneur de les consulter ; les gouvernements ne sont plus que l'ombre de ce qu'ils étaient. Simples exécutants de décisions dont l'alchimie leur échappe, ils sont surveillés, suspectés, sommés de rendre des comptes, mis à l'amende ou cloués au pilori. Sans égard pour leur ancienne gloire, on leur ôte un à un les leviers de leurs pouvoirs et de ceux qu'ils gardent à titre provisoire, ils ne peuvent user que moyennant autorisation. Quant aux peuples, on les traite comme des vieillards retombés en enfance. Les mystères européens les dépassent de trop haut pour qu'il leur soit permis d'en approcher. Les Français, par exemple, se sont vus signifier d'avoir à tenir l'euro en dehors de leurs petits jeux électoraux. Quand on a encore la faiblesse d'interroger les peuples, mieux vaut qu'ils répondent bien car s'ils votent mal, leurs dirigeants auront à s'en excuser publiquement et, pour leur pénitence, ils devront faire revoter leurs ouailles jusqu'à vote conforme ou bien se passer de leur vote.
Bref, sous la façade démocratique héritée de sa devancière, la nouvelle Europe a monté la savante horlogerie de son despotisme prétendument éclairé.

 

La première Europe était partie intégrante de l'ordre international de son temps ; elle en était même une des poutres maîtresses ; la seconde s'inscrit en faux contre tout ce que représente l'ordre international. Elle ne veut ni de ses maximes ni de ses institutions ni de ses équilibres. La souveraineté nationale est la pierre angulaire du droit des gens ; pour les nouveaux européens, c'est une notion périmée et qui n'a plus sa place dans le monde moderne. Ils revendiquent non seulement un droit mais un devoir d'ingérence au nom de tout le bien qu'ils veulent à l'humanité. La diplomatie de la vieille Europe était défensive ; celle de la nouvelle Europe est sans complexe expansive, néocoloniale, impériale. A ce titre, elle n'entend se laisser arrêter ni par des frontières ni par les compétences de l'O.N.U. ni par les formalités qu'impose le droit international. Aussi ne s'est-elle pas fait scrupule d'écraser un pays sous les bombes puisque c'était pour lui apprendre les manières de la démocratie. Elle n'a à la bouche que les valeurs mais ne croit qu'à la force ; le droit international a beau dire que le Kosovo fait partie de la Serbie, elle n'en a cure ; la Serbie doit renoncer au Kosovo parce qu'ainsi le veut le droit du plus fort. La nouvelle Europe est trop animée du désir de refaire le monde pour n'y être pas devenue un facteur de désordre.
Facteur de désordre, au reste, elle l'est déjà pour elle-même. Les mêmes qui se font les ardents défenseurs de la souveraineté quand il s'agit du Liban, de l'Irak, voire de la Tchétchénie en sont les pourfendeurs acharnés quand il est question d'un grand pays européen. On brandit l'épouvantail du fondamentalisme islamique mais le fondamentalisme de la religion des droits de l'homme a tous les droits. Cette Europe qui, dans son projet de traité constitutionnel, se vouait (article 4) "au strict respect et au développement du droit international", ouvrait en même temps les bras à un pays qui est en violation flagrante du droit international depuis trente ans. On pourrait multiplier les exemples de cette schizophrénie qui est devenue comme l'un des traits distinctifs de la nouvelle Europe.

On pense en avoir assez dit pour faire voir combien la seconde Europe s'est éloignée de la première et à quel point il serait injuste pour la première de faire comme si les deux se confondaient ou comme si elles étaient les deux tomes d'une même et unique Europe.

ROBIN  Gabriel

Né le 25 août 1929
Marié – 2 enfants


Ambassadeur de France


Agrégé d’histoire
Ecole Normale Supérieure (Rue d’Ulm)
Ecole nationale d’administration (ENA)
Ambassadeur de France
Représentant permanent de la France au conseil de l’OTAN (1987-1993)

Ouvrages
La crise de Cuba, du mythe à l’histoire (1984) - La diplomatie de Mitterrand ou le triomphe des apparences (1985) - Un monde sans maître (1995) - Entre empire et nations (2004) - Sous Ponce Pilate (2016) -

Distinctions
Commandeur de la Légion d’honneur
Officier de l’Ordre national du Mérite

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