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Brexit, Alea jacta est...

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Brexit, Alea jacta est...                                                               
 
Le sort en est jeté : le Brexit existera. Theresa May a tenu son calendrier, même si beaucoup de travail comptable et juridique reste à faire. Le handicap principal étant que les Britanniques – membres de l'Union – ont supprimé à Londres presque tous les "conseillers" juristes et financiers, délégant l'essentiel au personnel de l'Union basé à Bruxelles ou auprès de Parlement et des Cours. Il a fallu, dans l'urgence, reconstituer un tissu d'analystes compétents ; exercice scabreux et coûteux. Rien n'avait été prévu en ce sens, tellement le résultat du référendum paraissait être de rester européen.
David Cameron restera dans la mémoire britannique et dans l'histoire de l'Angleterre comme celui qui a jeté son pays dans un maelstrom aussi violent qu'inattendu. Un exercice aussi difficile que la fin de l'Empire, laquelle s'était cependant opérée beaucoup plus lentement. La Reine, riche de ses 91 années et de ses 64 ans de règne aura vécu, à la fois en tant que souveraine et citoyenne britannique, l'évolution la plus extraordinaire de son pays, à la fois régressive dans la puissance, mais maintenue par la langue, la finance, et la banque.
 
Fin mars 2017, le fameux article 50 sera donc déclenché, ouvrant officiellement les négociations de sortie - le leave  - déjà entreprises officieusement, dans un climat d'ailleurs assez houleux. Chacun devra alors revenir à la raison et aborder ce gigantesque dossier avec patience et résignation. Le Livre Blanc en 77 chapitres sera entièrement examiné, ainsi que bien d'autres points, qui surgiront sans doute au fur et à mesure de la négociation. Le Brexit déclenche, certes, des effets visibles et immédiats, mais aussi des conséquences collatérales innombrables dans de nombreux domaines et cela à l'échelle de la planète entière, ce qui dépasse largement les intérêts strictement européens. Ces ricochets risquent de se maintenir pendant des décennies.
Trois aspects sont à retenir : le Royaume Uni, l'Union, le monde.
 
Le Royaume Unide Grande Bretagne est une structure fédérative complexe que le Brexit risque de faire exploser. Le Royaume Uni émane de la réunion en 1707 de deux Royaumes distincts : celui d'Angleterre et celui d'Ecosse. L'Ecosse est une vraie nation, avec sa langue, sa religion, ses coutumes et un système légal particularisé.
Quant à la Grande Bretagne, elle amalgame au Royaume le Pays de Galles, selon un système légal imposé par Henry VIII ; les Gallois n'ont plus que leur langue pour se distinguer des autres populations. Quant à l'Irlande du Nord, malgré de lourdes querelles internes, essentiellement basées sur les différences religieuses, les Unionistes l'ont emporté et ont obtenu de rester dans l'Union britannique.
Tout cela ne s'est pas fait dans la dentelle : de farouches luttes quasi permanentes, d'invraisemblables cruautés et aliénations ont émaillé cette histoire tragique, largement basée sur l'intérêt économique. Au 20ème siècle, les deux guerres mondiales, les progrès éducatifs et économiques ont permis un apaisement, mais qui reste émaillé de violences, notamment en Irlande. Soyons lucides : Irlandais, Gallois, Ecossais ont, en secret, l'âme révoltée.
 
Or le Brexit met en péril ce laborieux montage : les 3 acolytes annexés – car il s'agit  bien d'annexions – ont tous trois largement voté pour rester dans l'Union Européenne, et dans les 3 cas, à plus de 60 % des votes exprimés. Autrement dit les deux tiers de ces trois peuples – Ecossais, Gallois et Irlandais du Nord – contredisent fortement les Anglais brexiteurs  et si on ajoute à cela les plus de 45 % d'Anglais partisans du stay , cela fait beaucoup d'opposants au leave  en marche.
Sous la houlette de leur virulente Prime Minister Nicola Sturgeon, les Ecossais n'en démordent pas. Cette dernière a réclamé début mars un second référendum sur l'indépendance de l'Ecosse, assorti d'un stay in UE pour le début de l'année 2018. De plus les Ecossais sont furieux que les projets du gouvernement britannique soient surtout votés par Westminster et que l'assemblée écossaise ne soit pas davantage consultée. Ils considèrent cela comme un "comportement vexatoire". Les deux autres sont plus discrets mais non moins engagés dans une reconsidération de leur statut : les Gallois en ont marre de n'être que des joueurs de rugby, et si l'héritier du royaume est prince de Galles, cela ne les impressionne plus guère. En Irlande du Nord le Brexit a en quelque sorte réanimé les querelles religieuses : Catholiques et Protestants s'opposent une fois de plus ; mais beaucoup voudraient bien profiter de la situation afin de rejoindre la florissante République d'Irlande arrachée au Royaume Uni en 1922. Il est historiquement stupéfiant de voir, entre autres, le SNP et le Sinn Fein ambitionner de quitter le Royaume Uni et de rester dans l'Union Européenne !
 
Voilà l'imbroglio. Il est de taille et sous silence pour l'instant, mais il est embarrassant. A cela s'ajoute en Angleterre une situation sociale catastrophique, avec un nombre croissant de "pauvres et très pauvres", des comtés devenus des déserts sociaux, la perte de vitesse de la santé et de l'éducation. C'est, traitreusement, ce que narre avec beaucoup d'exactitude, le film de Ken Loach, I, Daniel Blake, couronné dans le monde entier. Comme le dit en souriant le réalisateur "L'art peut parfois servir de détonateur".
Pour l'instant, le seul effet de la perspective du Brexit est une notable augmentation du coût de la vie (une grande part de l'alimentation des iles britanniques est importée ainsi que les vêtements, les chaussures et les objets les plus usuels), une baisse de la Livre (encore relative) et la crainte de voir partir les acteurs de la vie financière. Le rôle de Londres, capitale de la finance européenne risque peut être de "fondre" au fur et à mesure de l'avancée effective du leave. Ce vote a été obtenu sur la la question du contrôle de l'immigration : même si c'était une vue justifiée, elle était parcellaire, ne tenant pas compte du véritable malaise social britannique.
 
L'Union Européenne
Le Livre Blanc définit les principaux chapitres du divorce. La négociation avec la Commission chargée de réaliser la rupture, pourra commencer en avril et prévue au maximum pour deux années. Elle s'avère délicate, et du côté européen le leader désigné – le Français Michel Barnier – n'est pas spécialement amène vis à vis de ses interlocuteurs. Néanmoins il faudra arrondir les angles si l'on veut aboutir à un schéma vivable des deux côtés de la Manche.
Le principal reproche britannique, au-delà de la question migratoire, est la concentration de tous les pouvoirs d’État à Bruxelles et d'avoir "réduit les Etats Européens au statut de provinces soumises aux directives". La Grande Bretagne ne supporte plus d'être ficelée dans des règles contraignantes aux antipodes de ses propres intérêts, des interdits jugés absurdes, des obligations harassantes et une paperasserie lunatique. Par ailleurs, même hors Euro, le Royaume Uni est très imbriqué dans le système européen, (contrairement à ce que l'on croit) : un des plus importants contributeurs, il influence activement les choix stratégiques économiques et financiers, de même que le droit européen. Les Cours européennes, même si l'influence juridique est très marquée par le droit continental (français et allemand), utilisent aussi, largement, le savoir procédurier britannique. Bref, plus on pénètre à l'intérieur du dossier de divorce, plus on se rend compte de l'enchevêtrement des données. Il ne s'agit pas de savoir "qui gardera le chien" mais "comment le découper ?". Un élément reste crucial : les 4 protagonistes insulaires veulent retrouver leur "identité" pleine et entière, ne plus appartenir à une entité administrative abstraite, autoritaire et globalisante. En fait tout cela est un vaste refus de la globalisation, de cette "mondialisation" négatrice de l'âme des peuples.
 
Le vote anglais exprime le fort désir de redevenir ou de rester indépendant, au-delà des intérêts économiques. Toutefois, il faut aussi avouer que les budgets européens contribuent énormément à cette identité nationale par le biais de financements et d'incitations, par exemple dans le sauvetage des patrimoines naturels et artistiques, dans l'éducation et l'aide sociale, dans l'organisation de nombreuses manifestations nationales. Les anti européens prêchent l'aspect "complètement artificiel" de la construction européenne, alors que eux, dans leur île, sont un vrai peuple et une vraie nation. La question migratoire, sous cet angle, a été très mal vécue, et le refus d'absorber des populations non désirées est catégorique. Le Royaume Uni a été depuis des décennies l'ultime employeur d'une Europe en perte d'emplois, et il est devenu hors de propos de continuer de la même manière, jugée pénalisante pour les citoyens britanniques.
Comme on le voit, tout cela est très contradictoire. De son côté l'Union Européenne, pressent le désordre que va générer la perte de ce partenaire important, l'amputation financière des budgets et la perte d'influence au niveau mondial, par le biais, notamment du Commonwealth, lequel partira avec son maître britannique. Au stade où nous en sommes, même si les pré-études sont très avancées, de nombreux aspects n'ont pas du tout été abordés, et l'on découvre à chaque pas de nouveaux corridors de perplexités.
 
Au niveau mondial, Theresa May a délibérément affiché son entente fondamentale et ses connivences avec les Etats Unis d'Amérique. La langue commune, l'histoire commune, le mode de vie de la Côte Est, les origines sociales, tout contribue à cette entente. Les Britanniques comptent beaucoup sur la vision bilatéraliste de Donald Trump dans les relations économiques et commerciales. L'autre point fort est le Commonwealth, structure informelle des 52 Etats ex-membres de l'Empire, restés dans le giron britannique par un solide tissu financier, bancaire et commercial et près de 2 milliards d'individus. Une part énorme de l'alimentation anglaise provient des pays du Commonwealth ; la bourse mondiale du thé (maintenant informatisée) est à Edimbourg, et celles de nombreux produits tropicaux en Angleterre. La culture de ces Etats devenus indépendants reste profondément marquée par le mode de vie anglo-saxon. Les prochains Jeux du Commonwealth (qui alternent tous les deux ans entre les Jeux Olympiques), avec leurs sports typiquement insulaires (cricket, polo, badminton, squash, lawn bowls, etc...) se dérouleront au Canada en 2018 et à Durban en Afrique du Sud en 2022. Le phénomène d'appartenance est très visible dans la presse people  : tous les membres de la Famille Royale se baladent sans arrêt dans ces pays ex-impériaux rappelant sans cesse cette appartenance plus que bicentenaire.
L'Europe va perdre gros avec l'éloignement de ces accords commerciaux infra Commonwealth : plus de 300 conventions d'échanges préférentiels vont devoir être renégociées. Lourd et long travail et fort handicap car les droits de douanes vont changer d'allure. Reste également en suspens l'installation des entreprises privées au Royaume Uni : resteront ? resteront pas ? Theresa a annoncé en novembre dernier qu'elle comptait faire de Londres le "Singapour de l'Europe" avec des droits d'installation et d'imposition très préférentiels. Mais cela est-il possible ?
 
Sans jouer aux devins, on peut conjecturer – si on est mentalement positif – que le Brexit sera "adouci" à la sortie des négociations : l'intérêt commun est de ne pas tout casser ; il est probable que certains chapitres feront l'objet d'accords particuliers, voire préférentiels, permettant la continuation de relations indispensables, et que d'autres marqueront une vraie rupture. C'est sans doute cela que réclament les Brexiteurs, comme toujours : garder les avantages et abandonner les inconvénients.
 
Bref, le Brexit, c'est la Suite de Fibonacci : on ne sait pas vraiment où l'on va !
THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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