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L'immense enjeu des migrations

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L'immense enjeu des migrations
 
La faillite de l'Union européenne à contrôler ses frontières a enclenché une gigantesque pompe aspirante envers les populations africaines.
 
Les Barbaresques sont de retour en Méditerranée. Leur business model a changé. Il ne s'agit plus de courser les navires européens afin de vendre leurs passagers comme esclaves sur les marchés du Maghreb ou d'extorquer des rançons. Leur trafic est devenu plus étendu, plus lucratif, moins périlleux. Il s'agit de racketter les jeunes Noirs d'Afrique qui veulent rejoindre l' "eldorado" des États providence de l'Europe du Nord, sans passer par le cheminement légal du visa d'entrée et du billet d'avion.
Le voyage est éprouvant, dangereux, cher. Éprouvant, car il faut traverser les vastes déserts du Sahel, entassés  à cinquante sur un camion. Comme l'Algérie a fermé ses frontières, la route du trafic passe par le Fezzan, pour aboutir sur les côtes libyennes. Là, les candidats au voyage sont parqués comme du bétail par les trafiquants, en attendant d'embarquer sur de très longs dinghies. Ces embarcations rudimentaires menacent de verser à tout moment, tant elles sont chargées de cargaison humaine, afin d'accroître au maximum le taux de profit de l'opération. Le danger est omniprésent : 1 passager clandestin sur 200 périt noyé. Le prix du passage est élevé: autour de 4 000 euros par personne.
Aujourd'hui, la très grande majorité des candidats au passage sont des migrants économiques qui appartiennent aux classes moyennes/inférieures africaines. Les plus pauvres ne peuvent même pas rêver de réunir une telle somme. Dernièrement, il y avait beaucoup de Nigérians dans les candidats au passage. Le Nigeria est un pays potentiellement très riche, qui avait un niveau de vie supérieur à celui de la Malaisie, à l'époque où ces deux colonies britanniques prirent leur indépendance. Soixante ans de mauvaise gouvernance font que les Nigérians souhaitent aujourd'hui à tout prix quitter leur pays. Ce qui n'est pas le cas de la Malaisie, pays bien mieux géré.
Gare au clandestin désargenté qui n'arrive plus à payer son racketteur : il sera bastonné jusqu'à ce que mort s'ensuive. Les Barbaresques n'éprouvent pas la moindre pitié pour ces Noirs qui étaient jadis leurs esclaves. Ils les traitent comme des animaux.

Jadis, les Barbaresques s'attaquaient aux Européens pour les voler. Mais c'était un jeu dangereux, car les Européens se défendaient vaillamment, coulant les navires pirates, canonnant leurs repaires. Aujourd'hui, les Barbaresques se livrent à un jeu plus retors et plus fructueux: ils exploitent la bonne conscience et la naïveté des Européens. Un exemple récent. Les Barbaresques emmènent sur des dinghies leur cargaison de "bois d'ébène" à 12 miles nautiques des côtes libyennes, dans les eaux internationales, où croise un navire d'une ONG allemande. Les Barbaresques poussent les dinghies (dont certains menacent de sombrer) vers le navire "humanitaire", en disant aux passagers : là est votre salut ! Dans la cohue pour monter à bord, il y a des noyades. Comme l'a souligné un juge enquêteur italien, il arrive même que les Barbaresques aillent récupérer les moteurs des dinghies vidés de leurs passagers, car il n'y a pas de petit profit.
Peut-on reprocher à un Allemand d'avoir bon cœur, de sauver des hommes risquant la noyade ? Certainement pas. Mais le droit de la mer exige que le sauveteur ramène les sauvés à proximité de leurs ports d'origine. Or le capitaine allemand employé de l'ONG ne va pas essayer de les déposer à Tunis, Djerba, Tripoli ou à Derna. Il les amène directement et gratuitement sur les côtes italiennes, ce qui correspond aux promesses faites aux passagers clandestins par les trafiquants. Le brave capitaine allemand se rend-il compte qu'il finit le sale boulot des Barbaresques ? A-t-il conscience que sa charité n'est que superficielle ? Car une fois qu'il a déposé sa cargaison humaine sur un rivage italien, il ne se préoccupe plus du sort de ceux qu'il a transportés. Aux autres de se débrouiller. Si son ONG était mue par une vraie charité, il faudrait qu'elle aille jusqu'au bout du processus: qu'elle trouve et finance emplois, logements et éducation pour ces malheureux qu'elle a contribué à faire venir en Europe.
La réalité est que la faillite de l'Union européenne à contrôler ses frontières a enclenché une gigantesque pompe aspirante envers les populations africaines. Dans son discours devant le Parlement français du 3 juillet 2017, Emmanuel Macron a montré qu'il avait conscience de l'enjeu. Il souhaite "accueillir les réfugiés politiques courant un risque réel, sans les confondre avec les migrants économiques et sans abandonner l'indispensable maintien de nos frontières". La refondation d'une "Europe forte" capable de traiter cet immense problème repose sur les seules épaules de la France. Car les Allemands sont paralysés par leur bonne conscience ; et les Anglo-Saxons, Britanniques comme Américains, ont clairement dit à l'Union : c'est votre problème, ce n'est plus le nôtre…

Paru dans Le Figaro, 4 juillet 2017
GIRARD Renaud

Né le  
 
 




Journaliste, reporter de guerre et géopoliticien français
 
 
Ecole normale supérieure (Ulm)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Officier de réserve (après une formation à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr)

 
Grand reporter international et reporter de guerre au journal Le Figaro depuis 1984

 
A couvert la quasi-totalité des grandes crises politiques et des conflits armés depuis trente ans.
Notamment reconnu pour sa couverture des guerres
     à Chypre, en Asie centrale, en ex-Indochine, au Maghreb et au Sahel, dans les Balkans, au Proche et au Moyen-Orient, Afrique subsaharienne, dans le Caucase et en Libye.
Se rend en Afghanistan pour y couvrir la lutte contre les Soviétiques et y rencontre le commandant Ahmed Chah Massoud (années 1980).
En Somalie au moment de l'intervention militaire des États-Unis (1993).
Au Rwanda dès le début du génocide de 1994.
Coincé en Tchétchénie, traverse à pied dans la neige (avec le photographe Olivier Jobard) la chaîne du Caucase vers la Géorgie afin d'échapper à l'Armée russe (hiver 1999-2000)
Au Venezuela pour y couvrir le référendum sur la modification de la Constitution et passe plusieurs jours au contact d'Hugo Chavez, le chef d’État vénézuélien (2007)
A nouveau en Somalie puis en Égypte au Caire au moment du renversement du Président Mohamed Morsi, évènement qu'il a couvert pour Le Figaro (2013)
Se rend dans la bande de Gaza pour y couvrir le conflit entre Israël et le Hamas (2014)
En Libye, (2011, 2013 et 2015)
En République Démocratique du Congo où il rencontre Moïse Katumbi, alors gouverneur de la province du Katanga (2015)
 

Conférencier et médiateur international
Professeur de stratégie, de géostratégie et de relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris (Sciences Po)
Membre du Comité de rédaction de la Revue des deux Mondes, éditorialiste à Questions Internationales
Auteur de livres sur le Moyen-Orient, le Pakistan et l'Afghanistan et d'essais sur les relations internationales, a également développé sa propre théorie géopolitique
 
 
Ouvrages
Pourquoi ils se battent ? : Voyage dans les guerres du Moyen-Orient (2005) Prix Montyon de l'Académie française
La guerre ratée d'Israël contre le Hezbollah (2006)
Retour à Peshawar  (2010)
Le Monde en marche (2014)
Que reste-t-il de l'Occident ?, avec Régis Debray (2014)

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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