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Tendons la main à Theresa May !

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Tendons la main à Theresa May !
 
CHRONIQUE - Le général de Gaulle l'avait compris avant les autres : la Grande-Bretagne ne sera jamais à l'aise au sein de l'Union européenne. Mais plutôt que de lui jeter la pierre, la France a tout intérêt à garder un lien privilégié avec elle.
 
Le vote référendaire du 23 juin 2016, où le peuple britannique a décidé de quitter l'Union européenne (UE), a créé beaucoup de confusion et de colère de part et d'autre de la Manche. Maintenant que les émotions sont retombées et que les Européens ont découvert que la stratégie de leur allié américain pouvait être encore plus erratique que celle de leur allié britannique, le moment est venu pour la France de réfléchir calmement au futur de ses relations avec la Grande-Bretagne, sans laisser les technocrates de la Commission européenne gérer seuls ce dossier politique important.
L'été est propice à la réflexion, puis à la négociation, puisque tous les éléments sont désormais en place. Le 12 juillet 2018, après deux ans d'atermoiements, le gouvernement britannique de Theresa May a enfin publié un livre blanc, contenant ses propositions pour le futur des relations entre le Royaume-Uni et l'UE. En désaccord avec ce texte qui fait des concessions à Bruxelles, ses ministres les plus eurosceptiques, Boris Johnson et David Davis, ont démissionné. Le nouveau cabinet May souhaiterait qu'un accord soit trouvé avec le Conseil européen dès le mois d'octobre 2018, afin de laisser du temps pour les ratifications parlementaires, avant l'entrée en vigueur du Brexit, prévu pour mars 2019.
 
Menu diététique ou gastronomique
Il est évident que le Royaume-Uni devra payer à l'UE le montant de toutes les dépenses auxquelles il s'était engagé comme membre de l'Union (cela fait un total de l'ordre de 40 milliards d'euros). Il est évident que la City ne pourra plus jouer le même rôle dans les affaires financières européennes et qu'elle perdra le privilège, unique au monde, de tenir des comptes en euros. Aujourd'hui, les banques britanniques n'ont pas l'obligation d'avoir "un compte de correspondant" en euros dans une banque de la zone, elles peuvent ouvrir directement un compte en euros auprès de la Banque centrale européenne de Francfort.
Mais les Français ne sauraient souscrire à une intransigeance excessive de la Commission face au Royaume-Uni, au risque de se pénaliser eux-mêmes. Les traités de l'UE ont créé quatre libertés de circulation : pour les biens, pour les personnes, pour les services, pour les capitaux. Le gouvernement de Sa Majesté souhaiterait ne pas toucher à la première mais reprendre sa souveraineté sur les trois autres. Theresa May a compris l'importance de ne pas entraver les échanges industriels (majeurs, par exemple, pour Airbus, qui produit en Angleterre la voilure de ses avions et qui y achète beaucoup de ses moteurs).
La Commission ne veut pas laisser le client britannique choisir à la carte, elle veut lui imposer soit le menu gastronomique, soit le menu diététique, mais rien entre les deux. Elle a peur du mauvais exemple que cela créerait envers d'autres membres de l'UE. Cette peur est excessive : le cas anglais est très particulier ; aucun autre membre ne songe sérieusement à partir.
 
Des alliés moins sûrs que les Maltais ?
La France a un excédent commercial de 6 milliards d'euros avec le Royaume-Uni. Elle n'a donc aucun intérêt à un changement des règles de commerce sur les biens avec lui. Dans le cas de figure où l'on accepterait la proposition de Theresa May, les Britanniques devraient bien sûr appliquer toutes les normes (de qualité, de santé, etc.) décidées par l'UE, sans pouvoir participer à leur élaboration. Si le maintien de la liberté de circulation des biens avec le Royaume-Uni ne coûte rien à l'Union européenne, pourquoi ne pas la maintenir ? Il est évident que tous les coûts administratifs de gestion de cette situation particulière devraient être pris en charge par les Britanniques.
En matière de sécurité, la coopération directe entre les polices devrait être maintenue. La Commission préconise le transfert des données par le biais d'officiers de liaison au sein d'Europol. C'est un détour superflu. La coopération franco-britannique directe en matière de lutte contre la criminalité organisée et contre le terrorisme fonctionne bien. Laissons-la en état. On ne change pas une équipe qui gagne. Tant pis si les fonctionnaires de la Commission n'y retrouvent pas le schéma logique auquel ils aspirent.
Ces technocrates prétendent aujourd'hui exclure la Grande-Bretagne du système satellitaire Galileo, qui donne à l'Europe une indépendance indispensable en matière d'accès au GPS. Considèrent-ils les Britanniques comme des alliés moins sûrs que les Maltais ou les Chypriotes ? Soyons clairs. La relation des Britanniques avec la construction européenne a été du grand n'importe quoi. Un jour, ils refusent d'y participer ; le lendemain, ils nous supplient d'intégrer le Marché commun ; le surlendemain, ils veulent en changer les règles, etc., etc.
 
Punir les Britanniques, nous punir nous-mêmes
Le général de Gaulle l'avait compris avant tout le monde, qui avait expliqué dans une conférence de presse prophétique de 1963 que la Grande-Bretagne ne se sentirait jamais à l'aise dans ce club (conçu pour être à terme un contrepoids amical à la puissance américaine). Cédant à la pression des Hollandais, le président Pompidou a commis l'erreur stratégique de la faire entrer.
Mais ce qui est fait est fait. Est-ce une raison pour punir la Grande-Bretagne ? Bien sûr que non. Nous, Français, devons accepter son caractère parfois fantasque et maintenir des liens d'excellence avec elle. Car nous devons prendre en compte des enjeux beaucoup plus importants. Historiquement, c'est une alliée depuis plus d'un siècle. C'est à elle que nous devons notre siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. C'est une démocratie parlementaire qui fonctionne admirablement (sauf quand elle commet l'erreur de recourir à l'instrument latin du référendum…).
Militairement, c'est notre seul partenaire efficace sur le continent européen (où aucun autre pays, à part la France, n'a démontré un tel "fighting spirit"). Culturellement, beaucoup d'Anglais gardent une passion pour la civilisation des Français et réciproquement. Punir les Britanniques serait nous punir nous-mêmes. Il nous faut au contraire aider Theresa May, actuellement en difficulté. Car elle a offert la pire des solutions, à l'exception de toutes les autres, pour paraphraser le mot célèbre de Churchill sur la démocratie…

Paru dans Le Figaro, 17 juillet 2018
GIRARD Renaud

Né le  
 
 




Journaliste, reporter de guerre et géopoliticien français
 
 
Ecole normale supérieure (Ulm)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Officier de réserve (après une formation à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr)

 
Grand reporter international et reporter de guerre au journal Le Figaro depuis 1984

 
A couvert la quasi-totalité des grandes crises politiques et des conflits armés depuis trente ans.
Notamment reconnu pour sa couverture des guerres
     à Chypre, en Asie centrale, en ex-Indochine, au Maghreb et au Sahel, dans les Balkans, au Proche et au Moyen-Orient, Afrique subsaharienne, dans le Caucase et en Libye.
Se rend en Afghanistan pour y couvrir la lutte contre les Soviétiques et y rencontre le commandant Ahmed Chah Massoud (années 1980).
En Somalie au moment de l'intervention militaire des États-Unis (1993).
Au Rwanda dès le début du génocide de 1994.
Coincé en Tchétchénie, traverse à pied dans la neige (avec le photographe Olivier Jobard) la chaîne du Caucase vers la Géorgie afin d'échapper à l'Armée russe (hiver 1999-2000)
Au Venezuela pour y couvrir le référendum sur la modification de la Constitution et passe plusieurs jours au contact d'Hugo Chavez, le chef d’État vénézuélien (2007)
A nouveau en Somalie puis en Égypte au Caire au moment du renversement du Président Mohamed Morsi, évènement qu'il a couvert pour Le Figaro (2013)
Se rend dans la bande de Gaza pour y couvrir le conflit entre Israël et le Hamas (2014)
En Libye, (2011, 2013 et 2015)
En République Démocratique du Congo où il rencontre Moïse Katumbi, alors gouverneur de la province du Katanga (2015)
 

Conférencier et médiateur international
Professeur de stratégie, de géostratégie et de relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris (Sciences Po)
Membre du Comité de rédaction de la Revue des deux Mondes, éditorialiste à Questions Internationales
Auteur de livres sur le Moyen-Orient, le Pakistan et l'Afghanistan et d'essais sur les relations internationales, a également développé sa propre théorie géopolitique
 
 
Ouvrages
Pourquoi ils se battent ? : Voyage dans les guerres du Moyen-Orient (2005) Prix Montyon de l'Académie française
La guerre ratée d'Israël contre le Hezbollah (2006)
Retour à Peshawar  (2010)
Le Monde en marche (2014)
Que reste-t-il de l'Occident ?, avec Régis Debray (2014)

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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