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La chancelière nous quitte

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La chancelière nous quitte
 
La chancelière allemande a annoncé qu’elle mettrait fin à sa carrière politique dans trois ans. Sa décision a semé la consternation chez ses nombreux admirateurs à Berlin mais aussi à Bruxelles, Paris et même Washington. Pour eux, elle est une figure majeure de notre époque et une dirigeante indispensable. Elle défend avec une énergie inlassable, les valeurs les plus hautes du libéralisme avancé : les droits de l’homme, la libre circulation des biens et des capitaux, l’accueil généreux des migrants chassés de leurs pays, la soumission des intérêts nationaux à des règles universelles, impartiales et équilibrées. Sans elle, les grandes institutions qui soutiennent l’ordre libéral, comme l’Union européenne, l’Otan ou l’Organisation mondiale du commerce, seront-elles capables de résister aux assauts furieux des Trump, Poutine et autres Orban ?
 
Je n’ai jamais eu l’honneur de rencontrer madame Merkel. Ses idées me sont connues seulement par l’orientation de ses décisions publiques. Vues à travers ce prisme, elles sont assez claires pour m’avoir fait comprendre depuis longtemps que la chancelière n’est pas celle que ses zélateurs nous décrivent. Je vais essayer ci-après de peindre un portrait d’elle plus proche de la réalité.
 
Angela Merkel est essentiellement une fille de la culture prussienne. Sur le plan de la pensée et de l’action politiques, cette culture produit des personnalités qui associent sans effort apparent deux traits que nous Français pensons incompatibles : rigueur morale et cynisme pratique. Bismarck en a été le modèle le plus remarquable. Merkel est issue du même terreau. Comme son illustre prédécesseur, elle utilise tout naturellement une méthode qui mêle l’affirmation intransigeante de principes élevés et le calcul le plus égoïste. Nos dirigeants, formés à l’école de la politesse allusive et du compromis équilibré, en sont facilement désarçonnés. Napoléon III a été désorienté par les manœuvres de Bismarck. Sarkozy puis Hollande n’ont pas su comment s’opposer aux exigences de Merkel. Ils ont invariablement plié devant elle et ont souvent sacrifié l’intérêt français, au bien supposé de l’Europe et au bénéfice certain de l’Allemagne.
 
Mais ce serait faire trop d’honneur à la chancelière fédérale que de la hisser à la hauteur du Chancelier de fer. Il était un grand homme d’Etat, qui voyait loin, devinait le sens caché de l’histoire et savait anticiper les évènements. Elle n’est qu’une bonne ménagère qui s’active à tenir sa maison en ordre. Ses pensées et ses projets ne vont pas au delà des soins immédiats. Il a bâti une nouvelle Allemagne et imaginé une autre Europe. Elle se contente de gérer au jour le jour l’héritage de ceux qui ont reconstruit son pays et dessiné l’ordre actuel de notre continent. Avec elle l’action du gouvernement fédéral est tissée d’actions prudentes, de combinaisons timides et de choix à portée limitée.
 
Sa politique sans éclat serait une bonne chose pour l’Allemagne et pour l’Europe si le monde était immobile. La paix et la prospérité de nos peuples dépendent trop de la tranquillité germanique pour ne pas souhaiter qu’elle dure, fut-ce au prix d’une médiocrité assumée. Mais l’histoire a marché. L’ordre libéral dans lequel Merkel était si à l’aise, les premières années de son mandat, menace ruine. Des secousses violentes et inattendues – crise de l’euro, pression migratoire, arrachement du Royaume-Uni à l’Union européenne - ne cessent de l’ébranler. "Mutti" est dépassée par ces évènements imprévus. Elle y répond en s’accrochant obstinément à ses habitudes de bonne ménagère, comme si l’effondrement d’une maison pouvait être conjuré par des efforts accrus de propreté. La réalité glisse hors de ses doigts. La rigueur morale de l’esprit prussien n’est plus chez elle que raideur moralisatrice et son cynisme pratique se dissipe en calculs inopérants. Elle le sent vaguement. Alors il lui arrive de décider ce qu’elle pense être un pari audacieux, susceptible de redresser son autorité. Par exemple son gouvernement renonce à l’énergie nucléaire ou ouvre les bras aux migrants. Mais ce ne sont que des coups de tête brouillons. Ce que la presse d’outre Rhin appelle flatteusement son pragmatisme, est une suite de décisions sans cohérence ni portée.  
 
Le peuple se détourne de cette dirigeante qui ne sait plus où elle va. Son parti accumule les défaites électorales et, pire encore, il a été si déboussolé par les choix contradictoires de sa chef qu’il ne sait plus quelles valeurs il représente. Le SPD, épuisé par d’interminables et douteuses combinaisons avec la chancelière, s’aperçoit avec effroi qu’il a perdu son âme et que ses électeurs l’abandonnent en masse. C’est l’extrême droite qui tire profit du mode de gouvernement d’Angela Merkel. Triste aboutissement pour une femme politique qui nous est présentée comme le champion des valeurs libérales et centristes.
 
La chancelière met l’Union européenne dans une situation encore plus périlleuse. Elle divise la communauté de peuples dont elle se veut le meilleur garant. Sa façon à la fois moralisatrice et égoïste de gérer la crise de la monnaie unique, a suscité de tenaces rancœurs. Elles explosent aujourd’hui en Grèce et en Italie. En exigeant que le million de migrants invités par elle en Allemagne soient répartis dans tous les pays membres au nom d’une solidarité unilatérale, elle a lourdement pesé dans le départ de l’Angleterre et provoqué une vive tension avec la Pologne et la Hongrie. Les sanctions qu’elle a fait imposer à la Russie, en se couvrant du droit international, exaspèrent les pays baltes, la Finlande et l’Italie, qui voient bien que l’embargo pratiqué lèse leurs intérêts tout en contournant soigneusement ceux de leur partenaire allemand. 
 
Le concert de lamentations qui a accompagné l’annonce de son départ cache un soulagement et une impatience largement partagés. En Allemagne, des manifestants se retrouvent autour d’un slogan éloquent : "Merkel muss weg !". Qu’elle s’en aille tout de suite sans attendre encore trois années interminables ! Ces manifestants ont raison. La chancelière n’a plus rien à apporter à son peuple ni à l’Europe. En démissionnant au début de 2019, elle leur rendrait un ultime service.

Envoyé par l'auteur, 8 novembre 2018
PINTON Michel

Né le 23 décembre 1937
 
 
 
 
 

Ecole Polytechnique
École nationale de la statistique et de l'administration économique (ENSAE)  

Fonctions diverses de direction d’entreprises
Maire de Felletin (Creuse) (1995 - 2008)
 
Fondateur, Délégué général puis Secrétaire général de l’Union pour la Démocratie Française (UDF)
Député au parlement européen
 
A titre bénévole,
Fondateur, Vice-président puis Président de France-initiative (réseau d’aide à la création d’entreprises)
   
      
 

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