Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

Turquie : Les kémalistes face à ...

  • Écrit par 
  • Taille de police Réduire la taille de la police Réduire la taille de la police Augmenter la taille de police Augmenter la taille de police
  • Imprimer
  • E-mail
Évaluer cet élément
(1 Vote)

Turquie : Les kémalistes face à leurs contradictions

(...) (site endommagé en 2013)
l'opposition de gauche au gouvernement de Tayip Erdogan et son principal porte étendard le Parti Républicain du Peuple, apparaissent  à la traîne. Malgré une campagne vigoureuse sur les thèmes de l'unité nationale mis à mal par le processus d'adhésion à l'UE et de la laïcité menacée par les islamistes, le Parti crée par Atatürk en son temps, n'arrive pas à se défaire de son image élitiste pour mordre sur l'électorat populaire. En outre cette vieille gauche républicaine voit aujourd'hui ses dogmes nationalistes et laïques remis en cause en son sein même par l'émergence d'une nouvelle gauche qui considère paradoxalement à l'instar des islamistes de l'AKP, l'héritage kémaliste comme l'un des principaux obstacles à l'adhésion à l'UE et à toute modernisation de la société.
"Le nationalisme est le ciment de la société turque, il en constitue la valeur fondamentale qui fait de nous ce que nous sommes. Que personne n'ait rien à craindre du nationalisme. Que personne n'en fasse non plus un objet d'accusation" (1). C'est par ces mots que peu après l'assassinat à Istanbul du journaliste arménien Hrant Dink en janvier 2007, Deniz Baykal, chef de file du Parti Républicain du Peuple (CHP) répondait aux attaques de ceux qui l'accusaient d'avoir engendré un climat propice à ce genre de crime en jouant sur le ressentiment antieuropéenn. Cependant, loin d'être uniquement un postulat lié à la conjoncture internationale, la ligne nationaliste défendue par le CHP face aux abandons de souveraineté à l'UE et à la politique américaine au Kurdistan irakien est une orientation consubstantielle au kémalisme.

Une gauche nationaliste et élitiste
Dans l'empire ottoman, où cohabitaient dans le système dit des "Milliyet" (nationalités) dix-huit communautés nationales différentes, le nationalisme au sens moderne du terme n'existait pas. La grande rupture opérée par Mustapha Kemal avec la création de la République en 1923 est d'avoir extrait des entrailles sanglantes de l'empire défunt, un Etat-nation compact et homogène dans lequel un lien national sécularisé se substitue aux liens religieux et théocratiques. En d'autres termes, en Turquie, c'est l'Etat qui crée la nation et non l'inverse. Incontestablement, la turcité de l'Anatolie au lendemain de la guerre d'indépendance est en grande partie artificielle, en dépit de l'expulsion des populations chrétiennes, le lien qui unit les différentes composantes anatoliennes demeure en premier lieu l'Islam. Aussi, le kémalisme va s'employer pour légitimer la présence turque en Anatolie à créer un imaginaire national puissant, débarrassé des scories cosmopolites de l'empire ottoman. Le nationalisme devient le catalyseur de l'homme nouveau appelé par Atatürk, personnification du progrès, des principes rationnels et positivistes de la République.
Le nationalisme est avec l'Etat, la Révolution, la Laïcité, la Démocratie, la République, l'un des six principes fondateurs du kémalisme. Ces principes aussi désignés sous le terme des "six flèches"
(alti ock), définissent le nationalisme de la manière suivante : "Le nationalisme turc a pour objectif primordial de préserver les fondements propres du pays ainsi que son indépendance et de permettre d'avancer en harmonie sur la voie du progrès et du développement avec les autres nations contemporaines" (2).
Après l'instauration du multipartisme en 1950, le CHP perd sa place prépondérante dans le paysage politique turc au profit de la droite conservatrice qui sans remettre en cause la laïcité n'hésite pas à jouer sur des thématiques religieuses. En dépit, d'un programme à l'accent social-démocrate prononcé, force est de constater que la gauche turque à l'exception de personnalités comme Bülent Edcevit qui avait su adopter une ligne populiste, n'a jamais pu élargir son socle électoral en direction des franges les plus modestes de la population, réservoir de voix traditionnelle des partis conservateurs et religieux. Le Parti Républicain du Peuple n'arrive pas à se défaire de l'image d'un parti élitiste dont les assises sont à chercher au sein des classes moyennes et supérieures des grandes villes. Aux élections municipales de 2004, ce sont les quartiers les plus aisés d'Ankara et d'Istanbul qui ont donné leur suffrage à hauteur de 70% au CHP. A l'inverse et dans les mêmes proportions, les quartiers les plus populaires faisaient un triomphe aux islamistes de l'AKP…
Cet élitisme couplé à l'idée d'une démocratie autoritaire pour le peuple, mais malgré celui-ci, imprègne encore fortement l'appareil d'Etat. Il est à cet égard nettement perceptible dans le dernier discours du  Président de la République Ahmet Sezer, à l'Académie militaire d'Ankara en avril 2007, qui définissait la matrice républicaine comme une "idéologie d'Etat avec laquelle tous les citoyens doivent dégrossir… et que tous les citoyens doivent soutenir" (3). De son coté, le Président du CHP, sans aller jusqu'à demander l'abandon de la candidature à l'UE, qualifiait dans une interview à CNN Turquie, la politique européenne d'Ankara "d'espoir vide, d'illusion" et accusait Bruxelles par ses réformes continuelles d'attaquer l'essence même de l'Etat républicain en démantelant la laïcité et en favorisant les revendications des minorités (4).


Des remises en question
En réaction à cette crispation de l'appareil d'Etat et du CHP, se développe de manière spontanée en marge de la gauche turque depuis quelques années, un mouvement de remise en cause, accusant les vieilles élites kémalistes de prôner le statu-quo en bloquant toutes évolutions qui remettraient en cause leur place dans l'Etat et les rentes qu'elles en retirent (5).
Cette deuxième gauche voit dans l'héritage républicain le principal obstacle à tout changement de la société turque sur des "normes européennes" et au passage à "l'Etat post-national". De progressiste le kémalisme s'est mué selon-elle, en un archaïsme autoritaire qui emprisonne l'individu. La laïcité y est même perçue comme un obstacle à la démocratie. Celle-ci serait devenue de fait une quasi-religion d'Etat, violant la conscience au lieu  d'en garantir la liberté. Comme l'affirme l'une des figures de proue de ce mouvement, Baskin Oran : "Ils considèrent la laïcité comme une religion. Ne voyez-vous pas le parallélisme entre les propos de Mustapha Kemal et les paroles de Mahomet, le Mausolée et la Kaba, le discours (le Nutuk de Kemal) et le Coran ? Les paroles de Mahomet sont divisées en deux groupes : les authentiques et les apocryphes. Les propos de Mustapha Kemal font également l'objet d'une telle distinction… Peut-on gouverner un pays de cette manière ? " (6).
Le nationalisme est pour sa part assimilé à une quasi forme de fascisme. Ainsi, depuis l'assassinat de Hrant Dink, certains organes de presses et éditorialistes d'orientation libérale se font régulièrement l'écho des similitudes existantes entre la Turquie kémaliste des années vingt, trente et certains régimes autoritaires européens de la même époque (7). De telles attaques servent directement l'AKP et permettent à Tayip Erdogan de pratiquer la reductio ad hitlerum en dessinant des parallèles provocateurs avec l'Etat turc, affirmant entre autre à l'occasion d'une réunion des parlementaires de son parti que "l'Allemagne de Hitler était aussi laïque" (8).
De cette manière, toute une frange des élites de la gauche libérale sans pour autant se rallier formellement à l'AKP, se désolidarise du Parti Républicain du Peuple accusé de verser dans  l'immobilisme et le repli sur soi. Ce phénomène se traduit par l'explosion du nombre des candidats indépendants, en particulier dans les grandes villes. D'autre part, sur la scène internationale le Parti Républicain du Peuple doit faire face à une campagne de dénigrement, puisque circule actuellement dans les rangs de l'Internationale Socialiste, une pétition pour l'en exclure sous  prétexte de "dérive nationaliste" (9)

L'Anatolie mosaïque ?

C'est dans cette remise en cause de l'Etat-nation que se rejoignent cette nouvelle gauche et les islamistes de l'AKP. Pour les uns, il est une cause d'exclusion puisqu'il ne reconnaît que l'identité turque au détriment des autres composantes du creuset anatolien (les Kurdes par exemple), pour les autres il est à l'origine de la division de la communauté des croyants (Umma) dans l'Islam.
L'on assiste avec ce rejet de l'héritage jacobin et uniformisateur d'Atatürk à l'émergence d'une gauche communautariste, différencialiste et personnaliste. Ce courant très influencé par l'anatolisme, mouvement de pensée original dont les racines remontent au début du siècle avec des auteurs comme Halikarnas Balikçsi, s'exprime aujourd'hui dans des revues comme Türkiye Günlügü (10).
Héritiers de toutes les civilisations les ayant précédées en Anatolie, les Turcs formeraient une nation aux racines avant tout méditerranéennes où les différentes vagues de conquérants, des Hittites aux Mongols, en passant par les Turcs Seldjoukides d'Alp Arslan auraient fini par se fondre dans un tout commun. La société doit se construire à partir de l'individu dans le respect de son identité et de ses droits. L'Islam en serait le socle de valeurs commun sur lequel les diverses cultures anatoliennes pourraient coexister harmonieusement. Cette idée généreuse d'une République anatolienne multiculturelle, construite sur une revivification d'un "islam humaniste", et affranchie de la tutelle autoritaire de l'Etat-nation jacobin, peut s'apparenter en réalité ni plus ni moins au retour aux systèmes des nationalités de l'empire ottoman. Mais, affaiblir le lien national au profit d'un lien religieux, n'est-ce pas non seulement porter atteinte à l'unité de l'Etat, mais aussi attenter directement à la laïcité ?
Structurellement incapable d'arriver seule au pouvoir, dépouillée du flambeau de la modernité au profit des islamistes avec la bénédiction des européens et des Américains fascinés par l'idée d'une démocratie musulmane vitrine de l'occident, contestée en son sein par des intellectuels désireux de passer au stade post-national, la gauche turque voit lentement mais sûrement sa marge de manoeuvre se rétrécir dans le spectre politique.

1) Radikal, 31 janvier 2007, "Baykal :Milliyetcilik toplumun çimentosu", (Baykal : le nationalisme est le ciment de notre société).
2) Sami Özerdem, Atatürkçülügün el kitabi, (Le manuel du kémalisme), Ankara, p.122.
3)Turkish Daily News, 9 juin 2007 Mustapha Aykol, "Uncivil society under a jealous god", (Société incivile sous Dieu jaloux).
4) Milliyet, 23 juin 2007, "Baykal:AB samini olsun", (Que l'UE soit honnête).
5) Turkish Daily News, 17 avril 2007, Mustapha Akyol, "The poverty of Marxism-Sezerism", (La pauvreté du Marxisme-Sezerisme).
6) Radikal, 4 juin 2007, Nese Düzel, Baskin Oran, "Kemal gelse, bu kemalistleri sopayla kovalar" (Kémal se serait défait de tous ces kémalistes).
7) Turkish Daily News, 24 janvier 2007, Mustapha Aykol, "Meet the monster:Turkish fascism" (A la rencontre du monstre : le  fascisme turc).
8) Milliyet, 28 mars 2007, "Bu sözler tartislir" (Des paroles polémiques).
9) www.sp-ps.ch/fileadmin/downloads/Diverses/international/070630_soz-int_bericht-sommaruga.pdf, Rapport du conseil de l'internationale socialiste des 29-30 juin 2007 à
     Genève : "L'intervention du président turc a été délirante. Par une approche nationaliste et militariste, alignée sur les positions de Bush sur la guerre contre le terrorisme et
     d'attaque verbale contre l'Irak, le CHP a montré qu'il est bien le parti des militaires en Turquie et surtout qu'il n'a plus rien à faire au sein de l'IS".

10) www.turkiyegunlugu.org

JOSSERAN Tancrede

Né le 22 janvier 1981
Marié -

CAPES d'Histoire-Géographie.
Maîtrise d'histoire sur
     "Les relations franco-turques à l'époque du général de Gaulle", université de Galatasaray (Istanbul).
Licence d'histoire à Paris IV Sorbonne.


Attaché de recherche à l'Institut de Stratégie Comparée (ISC)
 
Ouvrages
La nouvelle puissance turque (2010), Ellipses, Paris, 2010

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version