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L’engrenage de la guerre en mer Rouge
 
Une information stratégique, relative au Moyen-Orient, est passée récemment inaperçue en Occident. À la demande de l’Arabie saoudite, l’armée pakistanaise a déployé une brigade mécanisée au sud du royaume, le long de sa frontière avec le Yémen.
Voici donc une nouvelle puissance qui se jette dans le "grand jeu" stratégique se déroulant autour de la mer Rouge. Beaucoup plus complexe que celui qui se joua au XIXe siècle pour le contrôle de l’Afghanistan, ce nouveau kriegspiel rappelle plutôt, par le grand nombre de ses acteurs et par sa dangerosité, les crises balkaniques du début du XXe siècle. Ce conflit de basse intensité - qui a quand même fait en deux ans 12 000 tués sur le seul territoire yéménite et engendré une vaste famine - se déroule sur terre, mais aussi sur cette mer que sillonnait jadis Henri de Monfreid. Le 31 janvier 2017, 80 soldats émiriens et saoudiens, basés sur l’île de Zuqar (20 milles nautiques au large du Yémen), ont été tués par un missile provenant de la zone nord du pays.
 
Tout a commencé avec la vague du "printemps arabe" de 2011, qui touche Sanaa, comme beaucoup d’autres capitales de la Ligue arabe. Contesté par de très larges manifestations, le président Ali Saleh, un homme du Nord en poste depuis 1978, doit laisser le pouvoir au vice-président Mansour Hadi, un homme du Sud, qui apparaît alors comme un bon candidat de compromis. Le problème est qu’il manque non seulement de soutien au Nord (dont la confession majoritaire est le zaydisme, secte très dissidente du chiisme), mais aussi dans le Sud sunnite, en raison de son manque absolu de charisme. En novembre 2011, des milices zaydites, en provenance des montagnes du Nord et dirigées par le prédicateur Abdelmalik al-Houthi en rébellion contre le gouvernement central depuis 2004, profitent du chaos créé par la "révolte démocratique" pour s’emparer de Sanaa. Le mouvement houthiste reçoit bientôt le soutien de son ancien ennemi le président Saleh et des unités de l’armée yéménite qui lui étaient restées fidèles. C’est alors que les autorités saoudiennes vont commettre une grave erreur d’analyse, en jugeant que les houthistes sont la cinquième colonne de l’Iran sur les rives de la mer Rouge. Or, au Yémen, contrairement à la Syrie, il n’y a pas de "volontaires" iraniens et le conflit est plus politique et tribal que confessionnel chiites-sunnites. Paniqués à l’idée de voir le Hezbollah s’installer à leur frontière sud, les Saoudiens décident d’entrer en guerre contre les houthistes. Ils obtiennent le concours des Émirats arabes unis, qu’inquiète l’implantation, à la faveur du chaos, de cellules d’al-Qaida dans le sud-est du pays. La coalition arabe menée par Riyad obtient un mandat du Conseil de sécurité de l’ONU pour rétablir par la force au Yémen le gouvernement Hadi internationalement reconnu.
 
La guerre chaude commence le 25 mars 2015. Les chasseurs bombardiers saoudiens et émiriens pilonnent les zones houthistes. Ces frappes aériennes n’ont aucun impact militaire ; mais, tuant de nombreux civils, elles accroissent l’hostilité traditionnelle des tribus yéménites du Nord à l’égard de la dynastie saoudienne. Excellents guérilleros, les montagnards houthistes répliquent en opérant des raids de commandos à l’intérieur du territoire saoudien.
Le conflit ne tarde pas à enjamber la mer Rouge. Les Émiriens obtiennent de l’Érythrée le droit d’utiliser sa base aérienne d’Assab, qu’ils rénovent. Parallèlement, le dictateur érythréen se rapproche du régime militaire égyptien. Comme l’Arabie saoudite et les Émiriens ne disposent pas d’infanterie suffisamment vaillante pour se battre à terre contre les houthistes, ils demandent, moyennant finances, l’aide de régiments venus d’Érythrée et du Soudan (cinq mille soldats en tout, déployés en première ligne).
Mais voici que le gouvernement éthiopien s’inquiète de voir son rival ancestral érythréen se renforcer démesurément grâce à un front arabe. Là encore, la paranoïa joue son rôle. Le 12 juin 2016, l’armée éthiopienne pénètre pendant deux jours en Érythrée, afin de tester la force de son ennemi. L’Éthiopie craint que les Érythréens accueillent un jour sur la base d’Assab des avions égyptiens capables d’aller bombarder le chantier du barrage géant qu’elle veut construire sur le Nil, et auquel s’oppose radicalement Le Caire. Pour contrer ce front arabe soutenu par l’Érythrée, l’Éthiopie conclut un pacte avec Djibouti, où elle installe des forces au nord du golfe de Tadjoura. Djibouti, où la France, l’Amérique et la Chine disposent de bases militaires importantes.
Les dominos sont sur la table. Comment éviter qu’ils se renversent ? La diplomatie française, qui entretient de bonnes relations avec l’ensemble des acteurs de ce kriegspiel, serait bien avisée de s’y intéresser davantage, afin d’y proposer sa médiation.
Paru dans Le Figaro, 14 mars 2017
GIRARD Renaud

Né le  
 
 




Journaliste, reporter de guerre et géopoliticien français
 
 
Ecole normale supérieure (Ulm)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Officier de réserve (après une formation à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr)

 
Grand reporter international et reporter de guerre au journal Le Figaro depuis 1984

 
A couvert la quasi-totalité des grandes crises politiques et des conflits armés depuis trente ans.
Notamment reconnu pour sa couverture des guerres
     à Chypre, en Asie centrale, en ex-Indochine, au Maghreb et au Sahel, dans les Balkans, au Proche et au Moyen-Orient, Afrique subsaharienne, dans le Caucase et en Libye.
Se rend en Afghanistan pour y couvrir la lutte contre les Soviétiques et y rencontre le commandant Ahmed Chah Massoud (années 1980).
En Somalie au moment de l'intervention militaire des États-Unis (1993).
Au Rwanda dès le début du génocide de 1994.
Coincé en Tchétchénie, traverse à pied dans la neige (avec le photographe Olivier Jobard) la chaîne du Caucase vers la Géorgie afin d'échapper à l'Armée russe (hiver 1999-2000)
Au Venezuela pour y couvrir le référendum sur la modification de la Constitution et passe plusieurs jours au contact d'Hugo Chavez, le chef d’État vénézuélien (2007)
A nouveau en Somalie puis en Égypte au Caire au moment du renversement du Président Mohamed Morsi, évènement qu'il a couvert pour Le Figaro (2013)
Se rend dans la bande de Gaza pour y couvrir le conflit entre Israël et le Hamas (2014)
En Libye, (2011, 2013 et 2015)
En République Démocratique du Congo où il rencontre Moïse Katumbi, alors gouverneur de la province du Katanga (2015)
 

Conférencier et médiateur international
Professeur de stratégie, de géostratégie et de relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris (Sciences Po)
Membre du Comité de rédaction de la Revue des deux Mondes, éditorialiste à Questions Internationales
Auteur de livres sur le Moyen-Orient, le Pakistan et l'Afghanistan et d'essais sur les relations internationales, a également développé sa propre théorie géopolitique
 
 
Ouvrages
Pourquoi ils se battent ? : Voyage dans les guerres du Moyen-Orient (2005) Prix Montyon de l'Académie française
La guerre ratée d'Israël contre le Hezbollah (2006)
Retour à Peshawar  (2010)
Le Monde en marche (2014)
Que reste-t-il de l'Occident ?, avec Régis Debray (2014)

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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