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Et Singapour ?

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Et Singapour ?                                                         
 
L'Année du Coq (Roaster) à peine commencée le 28 janvier, le sémillant Mr Heng Swee Keat, ministre des finances (beaucoup plus joli que Sapin), a présenté dès le 6 février son projet de budget devant le Parlement, suscitant la plus longue discussion budgétaire jamais vécue dans la Cité-Etat, au seuil d'une évolution nécessaire, mais pas forcément attractive.
Au même moment, une grande campagne d'information, lancée depuis janvier, illustre les Congrès, Forums et Conventions consacrés à l'éducation depuis les nurseries jusqu'aux cycles universitaires, qui réunissent tous les pays du pourtour Pacifique depuis des décennies, et dont Singapour est un des principaux animateurs. De grandes affiches, très belles, sur fond bleu et rouge, partout aux arrêts d'autobus (mobilier urbain J.C. Decaux), dans les stations de métro  annoncent :
"5 Millions d'emplois vont disparaître d'ici 2020. Soyez responsables et préparez vos enfants à la Quatrième Révolution industrielle... Informez-vous...". Suivent les dates, horaires et lieux des différentes Conventions. Les établissements scolaires de toutes les communautés, concourent aussi, unanimes,  à cette information.
L'étonnant Budget 2017 intègre complètement cette perspective, tenant compte de la rapidité de l'évolution mondiale et de l'incertitude qui l'environne. Le gouvernement, les entreprises, les syndicats, associations, et communautés territoriales sont invités à travailler ensemble à une adaptation continue dans un "contrat" global. C'est à la fois très ambitieux – quasi visionnaire – et prudent.
Au  même moment, lors de l'émouvante Commémoration du 75ème anniversaire de la chute de Singapour devant l'invasion des troupes japonaises les 14/16 février 1942, le Premier Ministre Lee Hsien a rappelé combien Singapour était prospère et paisible, mais aussi "petite et vulnérable".
Lors de sa présentation, le ministre Heng rappelle que lors de l'année précédente avec un budget très classique, ni le Brexit, ni Donald Trump, ni les menaces croissantes de la Corée du Nord n'existaient : "... Nous devons nous rappeler que des changements radicaux sont aussi imprévisibles que rapides". En effet, en tant que membre (très actif) du Commonwealth, Singapour est impliqué indirectement dans le Brexit ; la politique Trump dans le Pacifique semble devoir changer la donne, avec notamment la mise en sommeil du Trans Pacific Partnership, et enfin le missile longue portée de la Corée du Nord fait dresser les cheveux sur la tête des pays au nord de l'équateur.
 
Le Budget 2017 présente 3 volets majeurs : un investissement massif dans l'enseignement et la maîtrise des nouvelles technologies ; la robotisation de nombreux secteurs et l'équipement  en tous domaines de moyens nouveaux. Prévoyant un peu plus de 69 Milliards de dollars SG de recettes et 75 de dépenses, le budget englobe enfin le plan d'évolution et de réaménagement de la Cité-Etat sur environ 12 ans.
Comment financer tout cela ? En augmentant la taxe sur l'eau, inchangée depuis 17 années : elle augmentera de 30 % en 5 ans et la création d'une taxe carbone.
Affronter les temps nouveaux et en sortir vainqueur est le projet avancé : la ville est  à nouveau un énorme chantier (comme dans la décennie 75/85) fort désagréable d'ailleurs pour les citoyens, avec la création d'une nouvelle ligne de métro nord-sud traversant la quasi-totalité de l'île, la création de logements sociaux (HDB) pour faire face à l'augmentation prévisible de population (jusqu'à environ 6 millions), assortis de nouveaux espaces de parcs et de vie tel Bird Park dont l'ouverture est prévue pour 2020/23 ; et surtout la nouvelle cité d'affaires baptisée Lake City au-delà de Boon Lay, tout au nord, proche de la Malaisie : elle doublera la City actuelle et surtout sera en connexion directe avec le port, élément central de la richesse singapourienne, lui aussi déplacé vers le nord du territoire afin d'être mieux protégé, équipé, plus proche de la Malaisie. Ce chantier gigantesque qui doit être tenu sans entraver le trafic normal (1er port mondial de conteneurs) permet aussi de récupérer une surface considérable de terrains proches du centre-ville dont la valeur immobilière laisse pantois. Lake City est programmée sur 12 années : la première tranche est en cours, la totalité devrait être achevée en 2026, parcs et lieux de loisirs compris. Enfin l'Aéroport de Changi se voit doté d'un 5ème terminal, confortant ainsi sa place de 1er aéroport du Sud-Est Pacifique.
On le voit, tout tourne vers le gigantisme ; aventure à la fois prometteuse mais risquée. Il s'agit d'une bataille à la fois nécessaire, peut-être absurde, face à Yokohama, Busan, Shanghai, HongKong et les autres ports chinois pour être le plus gros, le plus fort, le plus riche, le plus….tout . Est-ce bien raisonnable ?
 
De nombreux Singapouriens ont conscience que leur "Age d'Or" est peut-être derrière eux, pas seulement pour des raisons internes, mais parce que le monde a changé et que le pourtour Pacifique dont leur république est un des "dragon", est plus menaçant et incertain. Et puis, demeurent des interrogations sans réponse, et peut être des "erreurs" :
 
- La disparition du ministre-mentor Lee Kuan Yew  en 2015, "l'inventeur" de la puissance singapourienne : souvent présenté  comme une sorte de tyran paternaliste, il insuffla pendant plus de 50 ans dans l'île-Etat, une mentalité très bouddhiste de recherche de l'harmonie et du bienêtre collectif, un refus des excès et des "incivilités" qui sont en train de s'effriter. Son entourage, très patriote, a lui aussi disparu, de même que le souvenir des temps difficiles et de la besogneuse construction d'un édifice social prometteur.
 
- La crise de 2007/2009 a fortement marqué le système, même s'il est presque défendu de l'évoquer. Assez bien maitrisée, elle a toutefois mis en relief la fragilité de l'aisance et fait se développer la concurrence internationale dans des domaines qui autrefois étaient surprotégés. Les technologies modernes, dans leur rapidité et leur caractère implacable, déchiffrent les failles et les négligences sans aucune indulgence, obligent à courir vers d'incertaines nouveautés.
 
- L'imprudente "cannibalisation" de l'économie de Singapour par les Chinois continentaux, de la finance, des banques, du commerce, la découverte de comportements de tricherie et de mépris des règles les plus élémentaires d'honnêteté et de contrôle sur le mode occidental.
Depuis la crise, avec une certaine naïveté, pour "faire de l'argent" et concurrencer Macao et Las Vegas, satisfaire l'inextinguible soif de "jeux" des Chinois, Singapour s'est ouvert aux Casinos. Même s'ils sont situés, dans des iles vouées au tourisme, loin des activités ordinaires des citoyens, ils drainent derrière eux des mœurs et des activités auxquelles les autorités ne s'attendaient pas (ou du moins  pas dans cette ampleur) : trafic de drogue, prostitution, violence urbaine, irruption de tout un "personnel" indéterminé. Cela accompagné d'un tourisme chinois à l'assaut des hôtels, magasins de luxe et parcs d'attractions. Certes, cela "fait de l'argent", mais pas forcément sur le mode souhaité. Ce n'est pas une affaire de puritanisme, mais un problème nouveau de paix sociale, car la drogue commence à faire le siège des établissements scolaires, des universités, tout comme la finance parallèle envahit les marchés et l'activité portuaire. (afin de se donner meilleure conscience, l'union des banques singapourienne vient de signer un accord d'échange des renseignements  bancaires avec le Grand-Duché de Luxembourg).
 
- Le passage assez brutal – en 5 ou 6 années – au "tourisme de masse" contribue à la dévastation du profil paisible, agreste et harmonieux de la cité-Etat : la ville avait la réputation d'être, par rapport à Hong Kong ou Shanghaï un peu provinciale, cachée dans sa luxuriante végétation, ses parcs aux orchidées et sa forêt primaire... En 2016, l'exiguë surface insulaire a accueilli 16,4 millions de touristes. C'est beaucoup trop. Les lieux les plus visités sont en "surdose humaine" permanente, ce qui tranche avec les traditionnels gens d'affaires, étudiants du monde entier, occidentaux huppés et visiteurs du Moyen-Orient venant faire leurs emplettes de luxe. Tout cela "casse" la traditionnelle ambiance, moins aimable et décontractée. Certes, cette houle touristique compense le relatif tassement de la consommation intérieure (car les Singapouriens n'achètent plus "tout et n'importe quoi" lorsqu'ils découvraient les joies de la consommation). Bref, béton et dollars remplacent peu à peu harmonie et recherche du Beau.
 
- Enfin, il y a surtout le passage aux nouvelles générations, "trop gâtées" disent les anciens, moins impliquées dans la réussite de l'île-Etat, moins disciplinées et travailleuses. C'est la fin des "pionniers", ceux qui ont travaillé comme des fous pour arriver là où on est. C'est sans doute pour leur rendre hommage que la célébration exceptionnellement importante de la 2ème WW a été pratiquée. Les enfants des "pionniers" ont maintenant entre 50 et 60 ans : eux aussi ont beaucoup travaillé, mais ils ont aussi découvert les congés payés, les loisirs, l'eau à tous les étages, la voiture, l'abondance de la nourriture et des objets, l'air conditionné... ils en ont bien profité. Maintenant leurs enfants et petits-enfants recueillent cet héritage d'aisance et de facilité, avec insouciance et sans vraiment se rendre compte du chemin parcouru et de leur situation privilégiée. Certains ados ne savent même pas que leur ville est un "port" puisque ce dernier est entièrement fermé  au public et qu'on ne le voit pas !
 
Se posent aussi, sur un autre mode de pensée, les questions de sécurité et de défense : à l'interne Singapour découvre la violence civile, le noyautage de mouvements extrémistes et les graffitis... A l'international, pays majoritairement bouddhiste encerclé de musulmans (Indonésie/ Malaisie), la Défense est une préoccupation importante. La marine nord-américaine n'est jamais loin (l'escadre destinée à faire peur à la Corée du Nord est partie de Singapour ce 8 Avril) ; la coopération avec l'Australie et le Japon est essentielle. Cela coûte très cher. Tout comme l'éducation, la gestion de la santé et des seniors de plus en plus nombreux. Il est donc obligatoire que l'économie continue de prospérer, d'où des choix complexes  sur le long terme, tel ce budget hors normes de 2017.
 
Une société paisible et prospère évolue entre deux "seuils" collectifs : celui du bien être socio-économique et celui de la démesure. En fait, Singapour est à la croisée des chemins ; dans la concurrence effrénée pour la prééminence portuaire et financière qui se joue dans le Pacifique, il faudrait éviter l'excès et le chaos : savoir se protéger du crack éventuel, de l'accident gommant en un instant l'étonnant et beau parcours qui fait de la ville-Etat "un ovni sur terre". Singapour risquerait d'y perdre sa paix, sa culture multiple, son esthétique et son "innocence" faite de l'oubli de la douleur passée et de sa confiante promesse en des jours lumineux.
THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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