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Japon : impermanence et...

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Japon : impermanence et refondation             
 
 
Les Japonais ont un grand sens de l'impermanence de toute vie ou œuvre humaine. C'est inscrit en eux,  très profondément, dans leur individualité et de manière collective. Ils vivent l'instant. Certes, ils environnent - tout comme les Occidentaux –  leur existence de rituels savants, de traces de pérennité. Mais dans cet effort le message nippon est différent : il s'apparente à la recherche d’une "meilleure vie de l'instant" afin de lui donner sens, tel l'émerveillement du sakura chaque printemps. Les lieux saints ne sont pas de robustes cathédrales, mais de simples Torii  faits de 3 morceaux de bois que la tempête emporte et qu'ils refabriquent inlassablement.
 
En quittant le confortable ventre de sa mère, le Japonais s’installe dans l'instabilité de toute sa vie. Deux origines : l’une climatique et géographique ; lorsque l'on vit sur une terre toujours frémissante et fumante, agitée de tremblotes incontrôlables, capable de s'engloutir dans la mer en un instant, cela donne dès l'enfance un grand sens de sa propre fragilité. Ensuite, un très long passé social, pétri de cassures radicales et de retournements sans rémission, rend tout projet humain infiniment friable. Toute tentative d'installation dans la durée est un leurre. Même si la proclamation d'un Empire immuable existe, elle est une projection vers le divin, non une construction terrestre. En renonçant, en 1946, sous la pression des Occidentaux d'Amérique, à son statut de dieu vivant, l'empereur a perdu son aura d'éternité, et par là même a consenti à fragiliser sa propre fonction.
 
Une des premières traces écrites d'un séisme remonte à l'An 684, suivi de 869 ou encore 1361 pour la fosse de Nankaï. A partir du moment où des Occidentaux ont pris pied au Japon, le catalogue est systématique et fourni. En 1703, le séisme de Genrokin dont l'épicentre est sur Edo fait plus de 100 000 victimes : première destruction connue, quasi totale de Tokyo. Cela recommence, à peu près tous les 30 ans, dans les différentes iles de l'incertain archipel. En 1923, le séisme du Kanto, de magnitude 8,3, détruira à nouveau Tokyo faisant 143 000 morts, principalement dus à l'incendie de la ville. Et encore, en 1933 avec le Sanriku, puis en 46 et 64 à Niigata, en 93 et 95 sur Kobé, et presque tous les ans, à partir de 2007 avec le ravage ultime de la province de Fukushima en septembre 2011, au nord de Tokyo avec les désastres nucléaires que l'on sait.
Pour les entreprises humaines ce n'est guère mieux : les différentes provinces ont été ravagées par des guerres féodales pendant des siècles, deux terrifiantes incursions chinoises (mais qui ont aussi apporté leurs bienfaits, telle l'écriture), l'irruption des Occidentaux longtemps refoulés et contenus aux ports du Sud, le passage du Shogunat jusqu'en 1867, l'ère Meiji puis les excès militaristes, 30 années de guerres, de folies et de privations, terminées par l'anéantissement d'un système jugé obsolète, l'imposition du pacifisme, la résurrection économique, le retour de la puissance. Le tout émaillé de famines, d'épidémies, de révoltes, séditions... Le Japon n'a rien à envier aux turbulences européennes.
 
Cette impermanence aurait pu conduire – au sein d'un grand isolement océanique – à l'inertie, la paresse, encourager à rester primitif : au contraire, la refondation et la recréation sociale sont permanentes. Le particularisme social et individuel de l'archipel est "l'oubli du passé", un inconscient ne retournant jamais versce qui a existé et qui n'est plus. Le culte des morts et l'étroite relation avec les forces divines, les superstitions, ne contrarient pas cet oubli ; elles y aident, au contraire, en neutralisant la haine et amenant la résilience.
C'est ce que le Japon, est en train de vivre – sans que l'Occident en prenne tout à fait conscience – au terme d'une longue maturation, avec lenteur et circonspection.
 
* D'abord au plan constitutionnel : n'étant plus un dieu, l'Empereur a le droit, à 84 ans d'en avoir assez : Akihito souhaite depuis plusieurs années, prendre sa retraite et que son fils ainé Naruhito – la cinquantaine – très bien préparé, lui succède. Cela malgré la forte opposition de Shinzo Abe, le conservateur et puissant Premier ministre. La Loi de 1947 réglant le sort de la Maison Impériale ne prévoit pas l'abdication. Mais la réforme s'impose désormais ; deux voies sont ouvertes : ou bien, l'autorisation de retrait est donnée à Akihito à titre personnel, ou bien une réforme de plus long terme autorise "pour l'avenir" l'éventuel retrait de l'Empereur (sur le modèle hollandais ou espagnol). Finalement le Parlement a tranché au terme de longs débats : le 2 Juin la Chambre, puis le 9 Juin le Sénat ont voté la Loi autorisant Akihito à abdiquer. Cette décision ne lui est que "personnelle". Donc Naruhito deviendra le 126ème Empereur de la dynastie Yamato en Janvier 2019.
Toutefois, la situation est plus complexe qu'il n'y paraît : Si Naruhito, prince héritier, devient empereur, sa propre succession est incertaine car il n'a qu'une fille unique –Aïko- actuellement âgée de 16 ans ; or, la tradition ne prévoit pas d'Impératrice sur le trône nippon. Et la propre succession de cette très jeune femme est pour l'instant inconnue. La position de repli peut alors être le fils cadet de l'Empereur : Akishino, qui lui a plusieurs enfants, dont un petit garçon et dont l’épouse est dévorée d'ambition. Par ailleurs, une fois Empereur, Naruhito pourrait de lui-même désigner son neveu pour héritier. La situation est donc délicate, sans doute proie de rudes conflits internes en partie dus à l'occidentalisation lente mais progressive de cette Maison Impériale, source de nouveautés inattendues. Déjà, Akihito, épousa en son temps une femme remarquable, mais n'appartenant pas au "sérail" impérial. Naruhito a fait de même, mais avec moins de succès. Et dernière extravagance, la fille ainée d’Akishino - Mako - a décidé de renoncer à son statut de princesse impériale en épousant un roturier. Tout cela peut paraitre futile, mais reste fondamental à la société japonaise car l'Empereur est le "lien"  de cohésion sociale. Il en va de la pérennité de la lignée d'autant que sur les 19 membres actuels de la famille impériale, 12 sont des femmes. Plusieurs sondages révèlent que plus de 60 % des Japonais sont d'accord pour accorder à Akihito, grand défenseur de la Paix mondiale, une retraite bien méritée, prenant le titre de Joko (empereur retiré). Rien ne se fera sans le vote des 2 chambres du Parlement, plutôt favorable à une réforme durable et une abdication prévue au Nouvel An 2019.
 
* La seconde réforme, encore plus importante aux yeux de Shinzo Abe et pour laquelle il milite avec force est l'effacement de la Constitution de 1946 rédigée et imposée par les Américains, de la disposition de l'Article 9 faisant du Japon un Etat "éternellement" pacifique dépourvu de défense, et sous le contrôle des Etats Unis.
Les termes "le peuple japonais renonce à jamais à la guerre" et "le droit à la belligérance de l’État ne sera pas reconnu "... soixante-dix (70) années après leur rédaction,  s'avèrent obsolètes, voire dangereux, devant le danger nord-coréen, les ambitions de la Chine et la déstabilisation du pourtour Pacifique. Par ailleurs il y a belle lurette que le Japon, avec ses multiples innovations techniques et technologiques, est en fait une "puissance", sans doute pas objectivement militaire dans les termes de 1946, mais dotée de moyens opérationnels effectifs. Toutefois, beaucoup - dont les Occidentaux – se méfient de ce retour à une possible militarisation, connaissant l'aptitude de la population très soumise aux autorités à se remilitariser aveuglément et à redevenir agressive. Une méfiance relative existe également à l'égard de Naruhito, dont on peut craindre qu'il ne soit pas apte à continuer l'Ere Heisi (gagner la paix) patiemment construite par son père.
 
* La vie économique et sociale est elle aussi en pleine mutation, d'ailleurs amorcée lentement depuis trois décennies, au fil des crises, des reconversions économiques, et de l'inéluctable (du latin eluctaris, surmonter en luttant)impermanence de tout groupe humain aussi bien aménagé soit-il : pays avec très peu de chômage, moins de 3 % (2,8 en février 2017) le taux le plus bas depuis 22 ans, le Japon joue le plein emploi, mais manque - ou plutôt ne va pas tarder à manquer - de main d'œuvre dans de nombreux domaines spécialisés, en raison du non renouvellement des générations et du vieillissement de la population.
La politique sociale consiste donc à organiser une société d'anciens, dotés de petits emplois, assistés de robots pour compenser le manque d'humains. Sous 10 ans le groupe le plus nombreux sera celui des 50-65 ans. Prestations, alimentation, habitat, tourisme, loisirs, environnements, contribuent à cet avenir. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de jeunesse mais elle est en nombre insuffisant, à raison d'à peine 1,4 enfant par japonaise en âge de procréer. Les Japonaises, urbanisées privilégient désormais carrière et loisirs contre famille et enfants. A ce rythme, d'ici à 30 ans la population aura diminué de 30 millions d'individus, passant sous la barre des 95 millions contre un peu plus des 120 actuels. Cela engendrera des conséquences énormes, notamment dans le domaine immobilier. Les personnes âgées en surnombre devront être gérées avec respect, efficacité, sans éviter les problèmes de la solitude, de la non autonomie, et des risques éventuels (tests obligatoires annuels pour la conduite automobile). L'archipel croule sous les centenaires (plus de 17 000 en 2015) et la  mise à la retraite est souvent conçue et célébrée comme un retour de calendrier  - shinto kanreki – offrant la possibilité d’une nouvelle vie, un retour au village natal. L'énorme épargne de ces prévoyants insulaires permet de financer toute entreprise, dans les domaines les plus variés.
La vie trépidante de la monstrueuse Tokyo, avec ses 43 millions d'habitants – toutes banlieues confondues – va sans doute se trouver profondément modifiée. Par ailleurs un mouvement récent mais de plus en plus visible, entraine les jeunes cadres tokoïtes surmenés à partir pour des villes plus modestes, ou retourner dans leur province d'origine, soit en adoptant le télétravail, soit pour se consacrer à des activités de services, de tourisme ou d'artisanat. La mode qui consistait, dans les grandes agglomérations, à consommer tout et n'importe quoi – c'était pratiquement un devoir patriotique dans les extravagantes années 70/80 – est passée : on achète désormais durable, écolo et techno.
Cette dépopulation n'est accompagnée d'aucun virage vers l'acception d'une immigration compensatrice : le Japon reste le Japon : c'est ce fameux Sentiment de l'île, attitude d'exclusion desgens du dehors, attachement introverti à l'identité fondamentale de l'archipel, au-delà de toute contingence, et bien au-delà d'un nationalisme ordinaire.
 
Le Japon récent est une sorte de laboratoire du futur, préfigurant ce que peut être une société moins nombreuse, mais hyper technologique. Les prudents Abenomics de Shinzo Abe, destinés au début à sortir de la crise des années 2008/10, installent peu à peu un profil financier, bancaire et économique  voué à pallier les manques et créer l'espoir d'un avenir différent sans regarder en arrière. Comme toujours.
 
* Enfin, l'aspect international est important : constamment 3ème ou 4ème puissance économique mondiale, le Japon fait partie du G7, de toutes les organisations de l'O.N.U. occupant par ses financements et son poids moral un rôle indispensable. Il fait partie du solide "Big Five" stratégique réunissant Etats Unis, Royaume Uni, Australie et Nouvelle Zélande, énergique gardien de la zone Pacifique. Toutefois, tout comme l'Allemagne, il ne siège pas en tant que "permanent" au Conseil de Sécurité dont la révision est sur la sellette depuis au moins 30 ans. Immobilisme nuisible à l'institution toute entière. Ce manque est compensé par des postes de consolation ou de prestige comme la direction de l'OMS ou du BIT. Le Japon entretient par ailleurs un réseau très important de relations diplomatiques tant avec l'Europe que les Etats Unis. Shinzo Abe a été le premier chef de gouvernement reçu par Donald Trump (sans doute en raison du danger nord-coréen) lequel a suspendu le fameux Trans Pacific Partnership, en vue de le renégocier. Il est également allié de la Corée du Sud, devenue son grand rival économique, notamment dans les domaines maritimes et technologiques. Au-delà des apparentes brouilles politiques, le Japon a de solides alliances et de gros projets d'investissements avec la Chine et surtout avec la Russie pour le développement de la Sibérie la plus orientale.
 
La refondation japonaise est donc une puissante réalité, un pion  décisif sur l'échiquier international dont il faudrait peut-être se soucier davantage, en tenant compte de son originalité. L'éternelle adaptabilité de l'archipel des kamis est bien visible : en 2019 (c'est demain !) le Japon accueillera la Coupe du Monde de Rugby, en 2020 les Jeux Olympiques d'été et en 2025 une nouvelle Exposition Universelle. Tout cela destiné à compenser fort heureusement l'aspect éventuellement négatif de son évolution.

29 juin 2017
THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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