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COREE et COREE

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COREE et COREE : premier round                                             
 
Voilà… C'est fait : le premier pas est accompli.
La diplomatie silencieuse (la vraie diplomatie) a fait son œuvre. Le lassant désir de transparence permanente imposée par les médias a été habilement contourné. Des dizaines de types en costume sombre et cravate ont pris des dizaines d'avions munis de passeports diplomatiques, pour se rencontrer dans des lieux calmes et discrets, afin de discuter de choses sérieuses. Cela a pris du temps, beaucoup de patience, et la nécessité d'un vocabulaire commun.
Les deux Corées rebâtissent un début d'univers partagé. Cela prendra du temps, beaucoup de patience, et il n'est pas certain que cela réussisse. Mais le plus important est l'acquisition de cette plateforme commune d'intérêts, sans l'intervention de puissances extérieures, même si elles sont très "puissantes", ou même si elles influencent en sous-main. Cette bonne perspective a émergé de la calamiteuse Conférence de Vancouver, en Janvier, où aucune des Corées n'avait été conviée : sa conclusion fût que seules les deux nations concernées pouvaient trouver une solution commune satisfaisante pour tout le monde. Ensuite, il y a eu le bienfaisant intermède des Jeux Olympiques d'hiver, où sous couvert d'amusement sportif, les premières rencontres opérationnelles ont pu se dérouler. Les représentants respectifs de Monsieur Kim et de Monsieur Moon ont pu mesurer leur capacité à s'entendre. (1)
 
Lors de ses délires nucléaires – tout à fait volontaires – Kim Jong Un a atteint son premier objectif : se faire connaître, se faire respecter lui et son Etat ; faire savoir au monde qu'il n'était pas "un tigre de papier" mais un chef à la tête d'une nation armée et disciplinée. "Faire peur" est un moyen comme un autre de s'imposer en politique. Le second objectif était d'accéder à une reconnaissance non plus symbolique mais réelle et juridique : l'établissement de l'armistice de 1953 et de la frontière du 38ème Parallèle, lors de l'arrêt des hostilités entre Occidentaux et Communistes a laissé "béante" la question de la Paix entre les deux espaces délimités par l'autorité internationale. Il est donc temps de remédier au vide douloureux. Tel est l'enjeu actuel.
La Corée du Nord est désormais le symbole le plus pur de l’État communiste (maintenant que Cuba s'est engouffré dans la brèche monétariste et que la Russie et la Chine pratiquent des politiques alternatives). A ce titre, elle représente une vision autoritaire du pouvoir pour le bien du peuple, mais également dynastique (ce qui est paradoxal). Après trois années de guerre et 2 millions de morts, la péninsule devait revivre, quelle que soit la forme de son gouvernement. L'option communiste au nord, celle libérale et capitaliste au sud, représentent à elles deux le dilemme le plus pathétique de notre époque trublione et remuante à l'excès.
 
Maintenant, l'ambition du jeu sera d'établir une situation "gagnant-gagnant" : l'inquiétude de la zone Pacifique dans son ensemble et sa diversité, a été et reste très grande : il n'est pas question d'avancer davantage vers une déstabilisation. Tous les proches voisins des Corée ont atteint des niveaux d'alarme peu vivables sur le long terme. De l'Australie au Japon de Singapour au Philippines, les essais nucléaires et la politique extrêmement menaçante de Kim Jong-Un ont engendré la panique.
C'est là que le clan des "grands frères" communistes intervient : la Chine d'abord, et la Russie (toujours soviétique) sont intervenu afin de modérer les ardeurs agressives ; les enjeux économiques et financiers sont d'importance. Surtout pour la Chine du président Xi, dont les plans de conquêtes économiques sur Zone Pacifique et dans le reste du monde ne doivent pas être contrecarrés par un allié irresponsable. La Russie, grande pourvoyeuse de moyens et de procédés de gestion sociale, a également désiré affermir son rôle de modératrice. Donc, côté Corée du Nord le contexte est bétonné.
 
En face, Donald Trump n'a pas tort lorsqu'il affirme que se sont ses "coups de gueule" qui ont déclenché le cheminement vers l'apaisement : si on a bonne mémoire, en 1994, Bill Clinton, alors président des Etats Unis, finit, au terme de discussions interminables, par arracher un Accord à l'ultra tyrannique père du Kim actuel : lequel promet d'abandonner son programme nucléaire militaire en échange d'une aide économique civile. Sous couvert de cet Accord, la Corée du Sud, le Japon et d'autres Etats fournirent deux petits réacteurs nucléaires civils et une aide de plusieurs milliards de dollars. Clinton affirma naïvement "c'est un bon accord qui assurera une meilleure sécurité à tout le monde et permet à la Corée du Nord de se développer". Monsieur Kim ne démantela rien du tout et empocha les dollars. (2)
. Ensuite, George W. Bush tenta d'être plus sévère, et enclencha sans succès de nouvelles négociations ; la réponse, en 2006, fut le premier essai nucléaire. Tout le travail de l'administration Obama fut de ralentir au maximum les effets dévastateurs de cette politique, alors que Chine et Russie épaulaient leur allié nord-coréen.
 
Maintenant qu'il a acquis sa notoriété internationale et conforté sa réputation, Monsieur Kim veut passer à une solidification économique, et sans doute tenter de rendre son système social moins épouvantable. Pour cela il doit "s'ouvrir au monde", trouver des liens financiers nouveaux, utiliser des modèles sociaux occidentalisés ; il les connaît bien, puisqu'une grande partie de sa jeunesse s'est déroulée en Europe et aux Etats Unis. Il en connaît les qualités et les défauts.
Il ne faut surtout pas songer à une réunification. L'hypothèse est absurde. Sur quelles bases pourrait-elle exister ? Aucun des protagonistes ne le souhaite, ni aucun des deux peuples. Les deux systèmes, tels qu'ils existent, sont aux antipodes l'un de l'autre. Tout au plus, une coopération, ciblée sur des domaines précis serait appréciée par les deux parties.
Peut-être la rencontre en Juin avec Donald Trump n'aura-t-elle pas lieu ? Peut-être sera-t-elle catastrophique ? Trump ne démordra pas d'une dénucléarisation totale, et Monsieur Kim revendiquera la disparition des bases armées nord-américaines les plus proches de ses frontières. Néanmoins les professionnels de la diplomatie misent sur une pacification bilatérale. Un modérateur a été introduit dans ce dialogue effervescent : le représentant sud-coréen ; lui seul peut comprendre le point de vue des deux parties. L'aboutissement logique idéal serait, près de 70 années après l'armistice séparatiste, la signature d'un véritable traité de paix et l'abandon de l'opaque et douloureuse frontière militarisée.
Mais la route est encore longue. Quelle est la part de sincérité ou d'hypocrisie ? De strict calcul opportuniste et de véritable désir de paix ? Faut-il miser sur un remarquable coup de théâtre (ou d'accélérateur) commis par deux interlocuteurs imprévisibles ou un enlisement dévastateur ?
 
Finalement, la vraie question est : au bout d'un siècle de batailles, d'affrontements terrifiants, de heurs irrémédiables, la version communiste-collectiviste du pouvoir et de la société peut-elle être compatible avec celle de la société libérale-capitaliste ?
L'enjeu des rencontres des deux prochains mois, de ces sourires et poignées de mains, de ces accolades et tables rondes, est mondial. Et en quelque sorte philosophique. Il nous concerne tous, présente une résurgence des périls nucléaires que l'on croyait pourtant évanouis à jamais, et pèsera également sur le devenir de l'Europe, car désormais tout est lié.

Envoyé par l'auteur
(1) Les rencontres politiques et diplomatiques discrètes sont  un rituel des Jeux Olympique. Cela a commencé il y a longtemps, bien avant la 2WW. Mais c'est surtout à partir de 1948 que cet aspect s'est développé : afin de prouver au monde qu'ils existaient toujours et que la Paix était vraiment acquise, les Européens et le Comité International ont rétabli très vite la tradition olympique. Les Britanniques reprirent le flambeau en 1948, puisque les Jeux de 44  y avaient été impossibles. A la recherche d'une capitale européenne  neutre, non touchée par la guerre et ses bombardements (ni non plus dans un pays à gouvernement fasciste), Helsinki en 1952, capitale de la Finlande fut plébiscitée. C'est là que les Nord Américains et les Soviétiques se rencontrèrent pour la première fois dans ce contexte de Guerre Froide. L'évènement très symbolique en fut aussi les 3 victoires d'Emile Zatopek, brillant représentant du monde de l'Est alors que les USA remportaient le plus grand nombre de médailles.
(2) Le même type d'arrangement fut conclu avec l'Iran (et l'Irak), ce qui autorise le Président Trump à les menacer de la même manière, même si la situation au Moyen Orient est très différente et surtout beaucoup plus complexe.
THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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