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Kim et Trump

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COREE : Kim et Trump, rencontre à Singapour ?         
 
La rencontre est donc prévue le 12 Juin à Singapour. Mais la fin mai assombrit le ciel : les diplomates ont pourtant bien travaillé. Monsieur Kim et monsieur Trump devraient se révéler plus raisonnables qu'ils ne le paraissent. Alors que monsieur Kim affiche devant les médias le "démantèlement" de ses installations nucléaires opérationnelles tout en tempêtant contre l'omni présence militaire américaine près de chez lui, monsieur Trump envisage de remettre une fois de plus le rendez-vous. De chaque côté, l'esprit de provocation demeure.
Toutefois, dans ce jeu à 2 rôles, en fait, ils sont 4 : la Corée du Sud pèse de toute son influence et la Chine de Monsieur Xi garde un rôle prépondérant. On peut aussi élargir la conversation au Japon - aux premières loges du danger en cas d'échec - à toute la zone du Pacifique nord, et cette fois la Russie de Vladimir Poutine ne manque pas d'être un influent médiateur.
 
Le choix de Singapour comme lieu de rencontre est solidement pesé : hautement sécurisé, il plaît aux 2 premiers rôles. Kim Jong-Un y a séjourné lorsqu'il n'était qu'héritier. L'endroit est suffisamment luxueux pour être apprécié des 2 parties, capable d'accueillir les suites nombreuses, les intervenants, leur sécurité, les gens d'information du monde entier. L'Ambassade américaine est un véritable fortin, en face du Jardin botanique. Singapour est aussi un "bloc bancaire" (expression d'un éditorialiste australien) très important , au Top 4 des places financières mondiales, où nos héros ont d'importants placements, une bonne part de leurs petits magots publics et privés. Singapour est une des clefs du grand commerce maritime international, point de départ de la fameuse ceinture dorée qui passe par Suez et Panama.
La symbolique est donc forte. A cela s'ajoute l'influence de la Chine continentale sur la Cité-Etat, à 85 % chinoise par sa population, ses mœurs et son exemplarité au sein des différentes communautés d'Asie. Les Occidentaux – surtout Australiens et Nord Américains – y ont de puissants intérêts.
 
Ce n'estpas seulement un éventuel pacifisme qui prévaut dans cette rencontre originale ;  c'est l'intérêt économique et financier : pour les uns, au Sud, il faut préserver ce qui existe, pour les autres, au Nord, il faut conquérir sa place dans le cœur des nantis. Pour la Chine de Monsieur Xi, il s'agit de sécuriser son projet de développement à horizon 2050, notamment en mer de Chine, et qu'il ne soit en rien entravé. Le principe majeur sera très confucéen : celui de la réalité. Mais à l'abri des bonnes influences stellaires. En Asie le ciel n'est jamais loin, même si l'excentrique commerçant de la Blanche Maison aime provoquer et pense surtout à son tiroir-caisse.
 
Singapour se situe aussi, désormais, dans l'orbite chinoise, et dans celle japonaise. Elle est la charnière de ces 2 mondes antagonistes, pour lesquels le contentieux est si ancien et encore pesant. Singapour a tout à y gagner aussi, se protège ainsi d'un étouffant bouclier chinois, et reste ouverte aux stratégies occidentales. Ce faisant, elle affiche son aide à ses deux plus proches concurrents (Corée Sud et Japon) tout en s'assurant de leur continue collaboration. En moins de 30 ans la Ville-Etat est devenue une sorte de mini "laboratoire" pour l'avenir tant sur le plan technologique et financier que politique. A la fois fragile et fort, son équilibre dans la durée peut dépendre, en partie, des résultats de la rencontre du 12 Juin.
 
Le président Trump (et son entourage) affiche une stratégie d'usure : on joue les gentils et puis, brusquement, on verrouille ; c'est en quelque sorte à celui qui mentira le mieux.  Il serait étonnant que Mr Kim annihile en un jour une puissance nucléaire qui a mis 40 ans à être construite au prix de sacrifices sociaux et économiques monstrueux. Où est la cachette ? Et il maintiendra son mécontentement tant que la puissance militaire US dans sa zone d''influence n'aura pas baissé de plusieurs degrés. Les exercices militaires accomplis conjointement par Séoul et Washington sont une sérieuse épine. Il serait étonnant que monsieur Trump renonce subitement au verrouillage de cette zone, et à ses propres menaces, juste pour faire plaisir aux deux Corées… Jeu de dupes, leurre médiatique ? Ou peut-être intentions inavouées de part et d'autre. La diplomatie de surface cache le plus souvent la diplomatie réelle ou son absence.
 
Par ailleurs, en apparence, monsieur Trump n'applique pas à l'égard de l'Iran le même apparent bon vouloir diplomatique que celui finalement adopté à l'égard de la Corée du Nord ; pourtant il s'agit des mêmes griefs : fabriquer en douce du nucléaire militaire sans respecter les besogneux arrangements négociés avec ses prédécesseurs (Clinton et Obama), avoir la tentation d'agresser ses alliés, ne pas respecter les promesses successives et empocher les dollars généreusement distribués. Sans doute l'enjeu asiatique est-il plus clair, car il s'agit de maitriser une position jusqu'à présent nettement dominante. L'enjeu du Moyen Orient est d'une complexité tellement profonde, islamique, dans un enchevêtrement si confus d'a priori historiques, religieux, claniques, que la Maison Blanche ne domine pas vraiment, et où il faut jouer aussi avec l'Europe (qui est peut-être le vrai ennemi à abattre dans la zone ?)
 
Enfin, la rencontre programmée du 12 Juin peut être– en filigrane – pour tous les riverains du Pacifique, l'occasion de tenter de relancer le grand Traité commercial TransPacifique conclu en 2015, qui satisfaisait tout le monde et que Donald Trump raya d'un trait de plume à peine installé. Il s'agit d'un autre sujet que le problème coréen, mais voilà une bonne occasion d'en parler, car un tel rendez-vous ne se reproduira peut-être pas. Mais il ne faut pas anticiper : l'annulation pure et simple, l'impasse, ne sont pas loin. Il serait alors certain que Chine et Russie reprendraient la main (la Russie n'était pas partie au TransPacific) et ce pourrait être alors le début d'une sorte de "bye bye commercial à l'Amérique isolationniste".
 
Pour l'heure, il s'agit d'éliminer le conflit sur le nucléaire et de régler l'antagonisme coréen né de part et d'autre du 38ème parallèle. Le but ultime peut être à long terme un traité de paix véritable entre les deux Corées, assorti de l'humanisation des relations. Ce serait bel et bon.
La diplomatie est l'art des petits pas.

Envoyé par l'auteur, 24 mai 2018
THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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