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L'axe russo-chinois

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Washington consolide l'axe russo-chinois
 
CHRONIQUE - En détériorant sa relation avec Moscou et Pékin, Donald Trump prend le risque de voir les deux puissances redevenir alliées, comme elles l'étaient dans la décennie 1950-1959.
 
Lorsque Henry Kissinger pilotait la politique extérieure américaine dans la première moitié de la décennie 1970-1979, il avait inventé le concept de "triangle stratégique". Il fallait que l'Amérique s'arrange toujours pour être plus proche à la fois de la Russie et de la Chine que ces deux nations orientales pouvaient l'être entre elles. Au cours de l'année 1972, il parvint à ce que Richard Nixon se déplace en février à Pékin - pour y établir des relations diplomatiques - et en mai à Moscou - pour y signer le premier traité de limitation des armes nucléaires stratégiques.
 
L'Amérique de Donald Trump suit un chemin opposé. Il ne se passe pas une semaine sans qu'on se demande comment Washington va parvenir à détériorer encore sa relation avec Moscou et avec Pékin. Le 27 août 2018, de nouvelles sanctions américaines sont entrées en vigueur contre la Russie. Ces mesures, s'appuyant sur une législation de bannissement des armes chimiques, consistent à interdire l'exportation vers la Russie de produits américains jugés sensibles pour la sécurité nationale. L'idée est de punir le régime de Moscou d'avoir utilisé, en mars 2018, un agent neurotoxique à Salisbury (Angleterre) contre le transfuge Skripal, agent du GRU (service de renseignement militaire russe) passé naguère au service de Sa Majesté britannique. Le porte-parole du Kremlin a rejeté vigoureusement toute implication de l'État russe dans cet empoisonnement. Estimant "illégales" de telles sanctions, il a accusé les États-Unis de "sciemment choisir le chemin de la confrontation" avec la Russie. Devant le président finlandais qu'il recevait à Sotchi, Vladimir Poutine a jugé ces sanctions "très contre-productives et dénuées de sens", appelant à une "prise de conscience" de l'establishment américain.
 
En même temps, Washington poursuit son bras de fer commercial avec la Chine. Le 23 août 2018, les États-Unis ont imposé des droits de douane de 25 % sur 50 milliards de dollars d'importations en provenance de Chine. Trump estime que les Chinois traînent les pieds pour mettre fin à leur pillage de la technologie américaine, et pour réduire leur gigantesque excédent commercial (500 milliards d'exportations de la Chine vers les États-Unis, contre 125 milliards de dollars dans l'autre sens). Pékin a qualifié d'illégales ces mesures tarifaires et a déposé une plainte auprès de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Comme Xi Jinping ne peut se permettre de perdre la face, la Chine va prendre des mesures de représailles, et personne ne voit de fin prochaine à cette spirale. Elle peut même prendre à tout moment une vilaine tournure stratégique, par instrumentalisation du dossier nord-coréen. Déjà, Washington accuse Pékin de laxisme dans l'application des sanctions de l'ONU contre la Corée du Nord nucléarisée.
 
Les Américains n'ont pas entièrement tort lorsqu'ils accusent la Russie de vouloir retrouver par tous les moyens une "sphère d'influence" - prévue dans aucun traité - sur l'ensemble du territoire de l'ex-Union soviétique, ou lorsqu'ils reprochent à la Chine de ne pas respecter l'esprit des accords de l'OMC. Mais ils le font avec une telle maladresse qu'ils risquent d'aboutir à un résultat opposé. Sans le vouloir, par sa pratique d'une diplomatie punitive, l'Amérique ne cesse de consolider contre elle un axe russo-chinois.
 
Dans la première quinzaine du mois de septembre, la Russie va procéder, en Sibérie, aux plus importantes manœuvres militaires qu'on ait connues depuis 1981. Invitée, la Chine a décidé d'y envoyer un détachement de 900 blindés et de 3 500 hommes. Les deux puissances sont en train de redevenir alliées, comme elles l'étaient dans la décennie 1950-1959. Elles ne supportent pas la prétention des Américains à imposer leur droit sur l'ensemble du globe, tout en malmenant de manière unilatérale la Charte des Nations unies. Elles songent à remettre en cause la suprématie du dollar comme monnaie mondiale de réserve et d'échange. Elles soutiennent l'Iran, sévèrement boycotté par Washington.
 
Il y a trente ans, les stratèges américains considéraient qu'il fallait se montrer ouverts face à la Chine. Inquiets face à l'expansionnisme maritime chinois et face à la montée en puissance de l'Armée populaire de libération, ils prônent aujourd'hui une stratégie de containment. Les Russes ne les aideront certainement pas.
Dans sa guerre commerciale avec la Chine, Trump a été maladroit deux fois : il a renié le traité transpacifique qui formait un bloc asiatique efficace face à elle ; il n'a pas su s'allier avec l'Union européenne. La rivalité sino-américaine est la grande affaire stratégique du XXIe siècle. Mais l'Amérique n'a toujours pas compris qu'elle n'a aucun intérêt aujourd'hui à pousser les Russes dans les bras des Chinois.

Paru dans Le Figaro, 28 août 2018
GIRARD Renaud

Né le  
 
 




Journaliste, reporter de guerre et géopoliticien français
 
 
Ecole normale supérieure (Ulm)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Officier de réserve (après une formation à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr)

 
Grand reporter international et reporter de guerre au journal Le Figaro depuis 1984

 
A couvert la quasi-totalité des grandes crises politiques et des conflits armés depuis trente ans.
Notamment reconnu pour sa couverture des guerres
     à Chypre, en Asie centrale, en ex-Indochine, au Maghreb et au Sahel, dans les Balkans, au Proche et au Moyen-Orient, Afrique subsaharienne, dans le Caucase et en Libye.
Se rend en Afghanistan pour y couvrir la lutte contre les Soviétiques et y rencontre le commandant Ahmed Chah Massoud (années 1980).
En Somalie au moment de l'intervention militaire des États-Unis (1993).
Au Rwanda dès le début du génocide de 1994.
Coincé en Tchétchénie, traverse à pied dans la neige (avec le photographe Olivier Jobard) la chaîne du Caucase vers la Géorgie afin d'échapper à l'Armée russe (hiver 1999-2000)
Au Venezuela pour y couvrir le référendum sur la modification de la Constitution et passe plusieurs jours au contact d'Hugo Chavez, le chef d’État vénézuélien (2007)
A nouveau en Somalie puis en Égypte au Caire au moment du renversement du Président Mohamed Morsi, évènement qu'il a couvert pour Le Figaro (2013)
Se rend dans la bande de Gaza pour y couvrir le conflit entre Israël et le Hamas (2014)
En Libye, (2011, 2013 et 2015)
En République Démocratique du Congo où il rencontre Moïse Katumbi, alors gouverneur de la province du Katanga (2015)
 

Conférencier et médiateur international
Professeur de stratégie, de géostratégie et de relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris (Sciences Po)
Membre du Comité de rédaction de la Revue des deux Mondes, éditorialiste à Questions Internationales
Auteur de livres sur le Moyen-Orient, le Pakistan et l'Afghanistan et d'essais sur les relations internationales, a également développé sa propre théorie géopolitique
 
 
Ouvrages
Pourquoi ils se battent ? : Voyage dans les guerres du Moyen-Orient (2005) Prix Montyon de l'Académie française
La guerre ratée d'Israël contre le Hezbollah (2006)
Retour à Peshawar  (2010)
Le Monde en marche (2014)
Que reste-t-il de l'Occident ?, avec Régis Debray (2014)

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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