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l'impuissance stratégique de l'UE

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Sortir de l'impuissance stratégique européenne
 
CHRONIQUE - Victimes d'un pillage technologique en règle de la Chine, pris en étau entre Russes et Américains sur l'épineuse question des armes nucléaires à portée intermédiaires, les Européens sont atones.
 
Trop souvent les Européens se montrent incapables de s'exprimer clairement sur les sujets stratégiques qui les concernent au premier chef.
Envers la Chine, les puissances européennes n'ont, par exemple, jamais dénoncé haut et fort le pillage technologique dont elles étaient victimes. Il a fallu une allocution très claire de Donald Trump au forum économique de Davos en janvier 2018, suivie d'une plainte américaine auprès de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), déposée contre la Chine le 23 mars 2018, pour "violation de la législation sur la propriété intellectuelle", pour que les Européens décident enfin de faire quelque chose, en s'associant à la plainte des États-Unis.
 
Un nouvel exemple d'atonie européenne vient d'être pointé du doigt par le secrétaire américain à la Défense. James Mattis a révélé qu'il avait, au cours de la réunion ministérielle de l'Otan, les 3 et 4 octobre 2018 à Bruxelles, demandé à ses alliés européens leurs suggestions pour remédier à la péremption du traité INF de 1987. Ce traité d'interdiction des armes nucléaires à portée intermédiaire (de 500 à 5 500 km), signé par Reagan et Gorbatchev, et entré en vigueur en juin 1988, a été suivi du retrait d'Europe des missiles américains Pershing-2 et russes SS-20. C'était un des piliers les plus importants du contrôle des armements nucléaires.
En décembre 2017, les Américains ont accusé publiquement les Russes de le violer, ce que ces derniers ont démenti. Le Pentagone estime que les Russes ont déployé, dans la région de Volgograd, des missiles nucléaires tout nouveaux, baptisés 9M729, et surnommés "Novator", dont la portée excède les 500 km, et qui menacent directement les installations de l'Otan en Europe de l'Est. Les Russes quant à eux accusent le bouclier antimissiles américain installé en Pologne (censé officiellement prévenir une attaque iranienne…) de ne pas respecter l'esprit du traité INF, dans la mesure où les lanceurs de missiles antiaériens sont les mêmes que ceux qui projettent des missiles sol-sol à portée intermédiaire.
Le général Mattis s'est étonné que les membres européens de l'Otan se soient montrés incapables d'émettre la moindre idée en l'espace de quinze jours et, le 20 octobre 2018, lors d'un discours prononcé dans le Nevada, le président Trump a annoncé que les États-Unis allaient sortir du traité INF et recommencer à fabriquer ces armes, aujourd'hui interdites. Mais il demeure un espace diplomatique pour sauver le traité, dans la mesure où les États-Unis n'ont toujours pas envoyé de notification officielle à Moscou.
 
À l'occasion des cérémonies du 11 Novembre fêtant le centième anniversaire de la fin de la Première Guerre mondiale, les présidents Trump et Poutine se trouveront ensemble à Paris. Voici une occasion diplomatique en or, offerte à Emmanuel Macron, de relancer le contrôle des armements nucléaires sur la planète.
 
Par rapport à 1987, le dossier se complique du fait de l'émergence de la Chine comme superpuissance militaire. Trump a dénoncé l'injustice que représente, pour l'Amérique, l'interdiction de construire des armes intermédiaires, alors que la Chine, qui n'est pas partie au traité INF, le peut. C'est aussi un gros souci pour les Russes, bien qu'ils ne le disent pas publiquement.
 
Deux grandes raisons militent pour conserver le traité INF.
Premièrement, alors qu'il y a déjà 15 000 têtes nucléaires disséminées à travers la planète, il n'est pas raisonnable que les Russes et les Américains se remettent à en produire. Ces armes sont dangereuses et sujettes à des accidents. Moins il y en aura et plus elles seront soumises au contrôle de traités internationaux, mieux l'humanité se portera.
Deuxièmement, on ne peut décemment pas continuer à demander aux pays non nucléaires (comme l'Iran) de demeurer dans le traité de non-prolifération si les grandes puissances recommencent leur course aux armements.
 
Le moment est venu pour le président français de persuader ses homologues américain et russe de donner une nouvelle vigueur à l' "arms control". À Paris, il faudra non seulement sauver l'INF mais aussi préparer le renouvellement du traité Start (de plafonnement des missiles nucléaires intercontinentaux). Il faudrait aussi s'accorder sur une nouvelle grande Conférence de sécurité en Europe, qui engloberait également les armes conventionnelles, les manœuvres militaires, la cyberguerre. Cela correspond au logiciel personnel de Trump - qui a toujours pensé que l'Amérique devrait s'entendre avec Moscou - et à l'intérêt de la Russie, qui doit urgemment investir ailleurs que dans la défense.
Une fois un tel dialogue stratégique entamé, il faudrait demander à la Chine de le rejoindre, sur le dossier des missiles nucléaires de portée intermédiaire. On ne voit pas comment pourrait refuser Xi Jinping, qui proclame urbi et orbi son attachement aux vertus du multilatéralisme…

Paru dans Le Figaro, 30 octobre 2018
GIRARD Renaud

Né le  
 
 




Journaliste, reporter de guerre et géopoliticien français
 
 
Ecole normale supérieure (Ulm)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Officier de réserve (après une formation à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr)

 
Grand reporter international et reporter de guerre au journal Le Figaro depuis 1984

 
A couvert la quasi-totalité des grandes crises politiques et des conflits armés depuis trente ans.
Notamment reconnu pour sa couverture des guerres
     à Chypre, en Asie centrale, en ex-Indochine, au Maghreb et au Sahel, dans les Balkans, au Proche et au Moyen-Orient, Afrique subsaharienne, dans le Caucase et en Libye.
Se rend en Afghanistan pour y couvrir la lutte contre les Soviétiques et y rencontre le commandant Ahmed Chah Massoud (années 1980).
En Somalie au moment de l'intervention militaire des États-Unis (1993).
Au Rwanda dès le début du génocide de 1994.
Coincé en Tchétchénie, traverse à pied dans la neige (avec le photographe Olivier Jobard) la chaîne du Caucase vers la Géorgie afin d'échapper à l'Armée russe (hiver 1999-2000)
Au Venezuela pour y couvrir le référendum sur la modification de la Constitution et passe plusieurs jours au contact d'Hugo Chavez, le chef d’État vénézuélien (2007)
A nouveau en Somalie puis en Égypte au Caire au moment du renversement du Président Mohamed Morsi, évènement qu'il a couvert pour Le Figaro (2013)
Se rend dans la bande de Gaza pour y couvrir le conflit entre Israël et le Hamas (2014)
En Libye, (2011, 2013 et 2015)
En République Démocratique du Congo où il rencontre Moïse Katumbi, alors gouverneur de la province du Katanga (2015)
 

Conférencier et médiateur international
Professeur de stratégie, de géostratégie et de relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris (Sciences Po)
Membre du Comité de rédaction de la Revue des deux Mondes, éditorialiste à Questions Internationales
Auteur de livres sur le Moyen-Orient, le Pakistan et l'Afghanistan et d'essais sur les relations internationales, a également développé sa propre théorie géopolitique
 
 
Ouvrages
Pourquoi ils se battent ? : Voyage dans les guerres du Moyen-Orient (2005) Prix Montyon de l'Académie française
La guerre ratée d'Israël contre le Hezbollah (2006)
Retour à Peshawar  (2010)
Le Monde en marche (2014)
Que reste-t-il de l'Occident ?, avec Régis Debray (2014)

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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