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A front renversé

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Outre-mer et métropole à front renversé
 
TRIBUNE - Voilà un retournement complet : à rebours du discours tiers-mondiste à la mode dans les années 60 et 70, les habitants des terres françaises d'outre-mer comme la Nouvelle-Calédonie entendent rester nos compatriotes, alors que beaucoup, en métropole, seraient désormais ravis de les voir larguer les amarres, souligne le professeur de philosophie politique.
 
Le référendum de dimanche dernier en Nouvelle-Calédonie nous apprend que, décidément, une époque est révolue : celle des luttes héroïques des territoires colonisés pour l'indépendance. La participation fut forte et l'indépendance, refusée par plus de 56 % des suffrages exprimés. Au cours d'une lente mais décisive évolution, la tendance est passée - car le cas calédonien n'est pas unique - de la volonté de se libérer du pays colonisateur, ou de l'ancien colonisateur, à la volonté d'en demeurer membre.
La carrière de Christiane Taubira en témoigne : jeune Guyanaise, elle a commencé par militer dans un mouvement indépendantiste. Puis elle s'est rendu compte, dans les années 1980, que ces convictions n'étaient plus soutenues par les populations locales. C'est alors qu'elle fit carrière dans la politique, confirmant ainsi l'appartenance de sa région à la mère patrie. La mémoire des générations d'étudiants venus d'outre-mer est éloquente : dans les années 1970, ils militaient avec ferveur pour les indépendances, alors qu'aujourd'hui les mêmes témoignent de leur amour pour la France.
Que s'est-il passé ?
 
Rien moins qu'une transformation assez rapide des mentalités. Les principes qui prévalaient il y a cinquante ans, après les accords d'Evian, étaient la liberté et l'autonomie. Les peuples étaient prêts à conquérir leur souveraineté au prix du sang, et prêts à perdre pour cela une partie de leur confort matériel. La liberté, valeur spirituelle, pesait du plus grand prix dans les balances. Cette manière de voir existe encore, portée par les indépendantistes. Mais la majorité des populations considère les choses autrement : elle a conscience des bienfaits matériels, des services substantiels apportés par la métropole. Elle se demande comment il serait possible de se passer de la Sécurité sociale et des différentes allocations qui permettent de vivre même quand on n'a plus de quoi vivre. Et pense, avec réalisme, que, en cas d'indépendance, le nouveau gouvernement pourrait difficilement proposer un tel niveau d'aisance.
 
Bien sûr, l'argument matériel n'est pas le seul. Certains de nos compatriotes d'outre-mer ont toujours été d'ardents patriotes. Et ceux de nos concitoyens d'outre-mer qui hésitaient jadis considèrent désormais que la France n'est pas une marâtre, et qu'il vaut la peine de l'aimer. Pourtant, le bien-être et le confort, valeurs matérielles, pèsent aujourd'hui d'un plus grand prix dans les balances. Peu ont encore envie d'aller chérir la seule liberté en guenilles. En cela, les peuples ex-colonisés ne sont pas différents de l'ensemble de la planète occidentale. Les référents se sont déplacés.
 
Tout se passe comme si nous étions définitivement passés, selon l'image classique, de l'âge des héros à l'âge des marchands. Du côté de l'ancien colonisateur, il est devenu ringard et criminel de vouloir conquérir. D'autant que celui-ci préfère désormais garder les richesses pour soi plutôt que de les disperser dans des provinces lointaines, toujours affamées et jamais contentes. L'ancien colonisateur lui aussi préfère maintenant le confort matériel plutôt que la puissance et la gloire, qui d'ailleurs n'ont plus bonne presse. Aussi nous trouvons-nous dans la situation inverse de celle d'autrefois : la métropole veut se débarrasser des colonies, qui veulent rester dans son sein.
De Gaulle à cet égard était précurseur, qui voulut laisser l'indépendance à l'Algérie contre une partie non négligeable de l'opinion française. Il avait sans doute compris que les Français, si installés dans l'aisance de l'après-guerre et si impatients de toujours plus d'aisance, allaient s'épuiser à ce partage. Ou bien peut-être nourrissait-il ce sens des limites si caractéristique des esprits conservateurs, désireux de contenir la puissance et la gloire comme il faut contenir ses instincts et ses forces. Un conservateur comme Soljenitsyne conseille à la Russie, qui est un empire plus qu'une nation, de limiter ses conquêtes par modération et vertu.
 
On constatera qu'à l'intérieur même de nos nations, la même mentalité produit les mêmes effets. Dans les pays à grandes disparités régionales, comme l'Italie, les régions riches renâclent à payer pour les régions pauvres. On observe ici la même évolution que celle qui concerne la relation avec les territoires extérieurs. Dans les années 1990, déjà, on constatait qu'en Belgique la Flandre rechignait à soutenir la Wallonie et que les Tchèques étaient assez contents de n'avoir plus à financer la Slovaquie. La Corée du Sud s'affole à l'idée que le Corée du Nord pourrait un jour ou l'autre tomber à sa charge, et, si les Allemands de l'Ouest ont fait l'effort surhumain de relever l'Est, c'est que leur devoir historique était proprement exceptionnel.
 
Toujours est-il qu'aujourd'hui les gouvernements capables de défendre la conquête et la colonisation font figure de reliquats ou de survivances de l'ancienne mentalité héroïque, considérée comme criminelle par les modernes. C'est la Russie, c'est la Chine. Voir Poutine annexer la Crimée avec les méthodes, les arguments pathétiques et les pantalonnades que nous avons connus à tous les colonisateurs d'autrefois, cela nous sidère et nous scandalise à la fois. C'est que la puissance pour nous ne représente plus une grandeur, mais un vice. Il est probable que ces différences de mentalité conditionneront la vie internationale dans les prochaines années.

Paru dans Le Figaro, 8 novembre 2018
DELSOL  Chantal

Née le 16 Avril 1947
Mariée - 6 enfants.


Membre de l'Institut
Professeur des universités


Doctorat d'Etat ès Lettres (Philosophie) - La Sorbonne (1982)
Académie des Sciences morales et politiques (2007)

Maître de conférences à l'Université de Paris XII (1988)
Professeur de philosophie à l'Université de Marne La Vallée (depuis 1993)
Création et direction du Centre d'Etudes Européennes : 
     enseignement et travaux de recherche avec la Pologne, la Hongrie, la République
     Tchèque, la Roumanie, la Bulgarie.
Professeur des universités - UFR des Sciences Humaines – 
Directeur du Laboratoire de recherches Hannah Arendt 
Docteur Honoris Causa de l’Université Babes-Bolyai de Cluj-Napoca
Création en 1992 et direction jusqu’en 2006 du Département des Aires Culturelles et Politiques 
     (philosophie et sciences politiques) comprenant 5 Masters professionnels et de recherche,
Création et direction du laboratoire ICARIE (depuis 1992) 
     devenu Espaces Ethiques et Politiques, travaillant sur les questions européennes 
     (relations est-ouest et relations entre Europe et l’Amérique Latine)
Direction de 17 thèses, en philosophie politique et science politique
Directeur de la collection philosophique Contretemps aux Editions de la Table Ronde
Editorialiste dans plusieurs quotidiens et hebdomadaires
Romancière

 

Ouvrages 
Le pouvoir occidental (1985) - La politique dénaturée (1986) - Les idées politiques au XX° siècle  traduit en espagnol, tchèque, arabe, russe, macédonien, roumain, albanais - L'Etat subsidiaire  Prix de l'Académie des Sciences Morales et politiques  (1992) traduit en italien, roumain - Le principe de subsidiarité(1992) traduit en polonais - L'Irrévérence essai sur l'esprit européen (1993) - L'enfant nocturne (roman) (1993) - Le souci contemporain
(1993) - traduit en anglais (USA) - Prix Mousquetaire - L’autorité (1994) - traduit en coréen - Démocraties: l'identité incertaine (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - La grande Europe ? (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - traduit en espagnol - Histoire des idées politiques de l'Europe centrale (1998) - Prix de l’Académie des Sciences Morales et Politiques - Quatre (roman) (1998) - traduit en allemand, en polonais - Eloge de la singularité, Essai sur la modernité tardive (2000) - traduit en anglais (USA) Prix de l’Académie Française Mythes et symboles politiques en Europe Centrale (collectif) (2002) - traduit en roumain - La République, une question française (2003) - traduit en hongrois -  La Grande Méprise, essai sur la justice internationale  (2004) - traduit en anglais (USA) - Matin Rouge (2004) -  Dissidences  (2005) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Michel Maslowski et Joanna Nowicki) -  Les deux Europes  (2007) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Mate Botos (Université Pazmany Peter, Budapest) - Michel Villey, Le justepartage (2007) avec Stéphane Bauzon (Université Tor Vergata, Rome) - L'Etat subsidiaire (2010) - La Détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire (2011) - Les Pierres d'angle  (2014) - Populisme, Les demeurés de l'Histoire (2015) - Le Nouvel âge des pères (2015) - La Haine du monde, totalitarismes et postmodernité (2016) -

Articles et collaborations
édités dans diverses publications françaises et étrangères 
 
Conférences
Nombreuses communications dans des colloques nationaux et internationaux, en France et à l’étranger (Afghanistan, Afrique du Sud, Allemagne, Belgique, Bulgarie, Canada, Colombie, Etats-Unis, Grande Bretagne, Grèce, Hollande, Hongrie, Italie, Moldavie, Norvège, Pologne, Portugal, Roumanie, Suisse, Ukraine, Venezuela)

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