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... du conflit ukrainien

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Le dangereux pourrissement du conflit ukrainien
 
Dimanche 25 novembre 2018, un conflit qu'on croyait gelé s'est soudainement rappelé à nous. Un remorqueur et deux petits patrouilleurs de la marine de guerre ukrainienne avaient quitté le port d'Odessa, sur la mer Noire, pour se rendre à celui de Marioupol, sur la mer d'Azov. Ils ont été arraisonnés manu militari par les garde-côtes russes au large du détroit de Kertch, et emmenés dans ce port situé à l'extrémité orientale de la Crimée (péninsule ukrainienne annexée à la Russie en mars 2014, après un référendum populaire massivement favorable, mais non reconnu par l'ONU). Kiev et Moscou s'accusent mutuellement de violation du droit de la mer. La marine ukrainienne rappelle qu'elle avait dûment averti les autorités russes du mouvement de cette flottille. La marine russe accuse les navires ukrainiens d'avoir violé les eaux territoriales russes en longeant de trop près la péninsule. Mais ces derniers ne considèrent pas la Crimée comme un territoire russe…
Cette escalade maritime russo-ukrainienne a commencé au mois de mars 2018, quand un chalutier de Crimée pêchant en mer Noire a été appréhendé par la marine ukrainienne. Juste après, les Russes ont imposé un régime d'inspections à tous les navires pénétrant en mer d'Azov, invoquant la nécessité de protéger la sécurité du nouveau pont enjambant le détroit de Kertch, ouvrage d'art de 19 km que Vladimir Poutine inaugura le 15 mai dernier. Avant la construction de ce pont, la Crimée était privée de lien terrestre direct avec la Mère Patrie russe…
 
L'incident n'est pas gravissime, car il n'y a eu ni mort d'homme ni bâtiment coulé. Mais il aurait fort bien pu dégénérer. Il nous rappelle qu'il est dangereux de laisser pourrir le conflit ukrainien. L'annexion de la Crimée en mars 2014 n'avait pas fait de victimes. Mais les deux guerres du Donbass (été 2014 et début de l'hiver 2015), entre l'armée ukrainienne et les rebelles russophiles des districts de Lougansk et Donetsk (soutenus par une intervention clandestine des forces russes) ont fait en tout dix mille morts. Ce conflit entre frères slaves orthodoxes, aux familles mêlées, est aussi absurde que si commençait aujourd'hui chez nous une guerre entre les Bretons et les Normands. Parrainés par la France et l'Allemagne, les accords de Minsk (février 2015) devaient ramener la paix au Donbass. Mais les autorités ukrainiennes sont aussi peu empressées à appliquer l'accord que les autorités russes. Le deal était pourtant simple : amnistie et autonomie accordées aux rebelles en échange de la récupération de ses frontières internationales par l'armée ukrainienne.
À Moscou comme à Kiev, les autorités semblent aspirées par une spirale de surenchère nationaliste. Les Ukrainiens rêvent d'une aide militaire américaine massive, qui permettrait à leur armée de reconquérir le Donbass dans une attaque éclair, à la manière de ce qu'avait réalisé la Croatie le 4 août 1995, récupérant la Krajina en faisant fuir sa population serbe. Les Russes sont obsédés par la propension de l'Otan à s'étendre toujours plus à l'est. Ils veulent la bloquer une fois pour toutes. Un territoire ukrainien amputé n'a pas vocation à entrer dans l'Otan, pensent-ils.
 
Historiquement, dans leur doctrine stratégique, les Russes ont toujours vu l'Ukraine comme un glacis face aux appétits des envahisseurs venus de l'Ouest (Polonais, Suédois, Français, Allemands). Ils reprochent aux Occidentaux de ne pas avoir respecté une promesse faite (oralement) par George H. Bush à Mikhaïl Gorbatchev, lors de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE) du 20 novembre 1990 à Paris, de ne pas étendre l'Otan vers les pays du Pacte de Varsovie, après que Moscou eut accepté d'en retirer ses troupes. En revanche, les Ukrainiens du mouvement de Maïdan aspirent à voir leur pays adhérer à l'Otan et à l'UE.
 
L'existence d'un tel niveau de frustration des deux côtés est explosive. Le conflit du Donbass est un abcès qui pourrit les relations internationales dans leur ensemble. Lourdement sanctionnée par les Occidentaux, la Russie refuse de coopérer avec eux dans les autres crises planétaires. Elle forge une alliance contre-nature avec la Chine.
Les guerres commencent souvent sur des querelles territoriales, qui apparaîtront bien plus tard comme insignifiantes aux ex-belligérants. Une nouvelle CSCE doit donc être convoquée d'urgence, pour y aborder toutes les questions qui fâchent : extension de l'Otan ; cyberguerres ; respect des frontières ; manœuvres militaires.
Tout le monde connaît la matière d'un possible deal : renoncement de Washington à l'extension de l'Otan, et de Moscou à sa vieille doctrine de la "sphère d'influence". La seule inconnue demeure la date du deal et le nombre de victimes qu'il faudra pour y parvenir.
Paru dans Le Figaro, 27 novembre 2018
GIRARD Renaud

Né le  
 
 




Journaliste, reporter de guerre et géopoliticien français
 
 
Ecole normale supérieure (Ulm)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Officier de réserve (après une formation à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr)

 
Grand reporter international et reporter de guerre au journal Le Figaro depuis 1984

 
A couvert la quasi-totalité des grandes crises politiques et des conflits armés depuis trente ans.
Notamment reconnu pour sa couverture des guerres
     à Chypre, en Asie centrale, en ex-Indochine, au Maghreb et au Sahel, dans les Balkans, au Proche et au Moyen-Orient, Afrique subsaharienne, dans le Caucase et en Libye.
Se rend en Afghanistan pour y couvrir la lutte contre les Soviétiques et y rencontre le commandant Ahmed Chah Massoud (années 1980).
En Somalie au moment de l'intervention militaire des États-Unis (1993).
Au Rwanda dès le début du génocide de 1994.
Coincé en Tchétchénie, traverse à pied dans la neige (avec le photographe Olivier Jobard) la chaîne du Caucase vers la Géorgie afin d'échapper à l'Armée russe (hiver 1999-2000)
Au Venezuela pour y couvrir le référendum sur la modification de la Constitution et passe plusieurs jours au contact d'Hugo Chavez, le chef d’État vénézuélien (2007)
A nouveau en Somalie puis en Égypte au Caire au moment du renversement du Président Mohamed Morsi, évènement qu'il a couvert pour Le Figaro (2013)
Se rend dans la bande de Gaza pour y couvrir le conflit entre Israël et le Hamas (2014)
En Libye, (2011, 2013 et 2015)
En République Démocratique du Congo où il rencontre Moïse Katumbi, alors gouverneur de la province du Katanga (2015)
 

Conférencier et médiateur international
Professeur de stratégie, de géostratégie et de relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris (Sciences Po)
Membre du Comité de rédaction de la Revue des deux Mondes, éditorialiste à Questions Internationales
Auteur de livres sur le Moyen-Orient, le Pakistan et l'Afghanistan et d'essais sur les relations internationales, a également développé sa propre théorie géopolitique
 
 
Ouvrages
Pourquoi ils se battent ? : Voyage dans les guerres du Moyen-Orient (2005) Prix Montyon de l'Académie française
La guerre ratée d'Israël contre le Hezbollah (2006)
Retour à Peshawar  (2010)
Le Monde en marche (2014)
Que reste-t-il de l'Occident ?, avec Régis Debray (2014)

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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