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Ces peuples musulmans contre l’islamisme
 
CHRONIQUE - Au Soudan, en Iran, en Égypte... On assiste de plus en plus à l’émergence de sociétés civiles qui rejettent désormais l’instrumentalisation de l’islam par leurs dirigeants politiques.

 
Dans ce grand mouvement de protestation du peuple soudanais contre la dictature militaire en place depuis trente ans, une scène étonnante eut lieu ce vendredi 12 avril 2019 à Khartoum. En milieu de journée, la foule rassemblée devant le quartier général de l’armée soudanaise voulut faire, comme il se doit dans un pays musulman, sa grande prière du vendredi. Mais les protestataires craignaient que l’armée profitât de ce moment de recueillement pour les disperser. Alors, les protestataires coptes (ces chrétiens représentent tout au plus 3 % de la population de la capitale) constituèrent une immense chaîne en se tenant la main, pour dessiner une sorte d’enclos humain autour du sit-in, afin de protéger de toute intrusion militaire leurs compatriotes musulmans en prière.
Ce mouvement d’unanimisme rappela celui où la foule chanta "Nous sommes tous des Darfouris !", après que le régime du général Omar al-Béchir eut accusé les protestataires d’être manipulés par des rebelles du Darfour. Cette région semi-désertique, musulmane et noire, de l’ouest du pays, s’était révoltée en 2003 pour obtenir une meilleure répartition des ressources. Le régime islamiste de Béchir s’était alors lancé dans une répression très pernicieuse : il avait armé des milices de nomades arabisés (les janjawids) contre les cultivateurs noirs, exploitant le racisme antinoir et d’ancestrales dissensions sur le contrôle de la terre. En juillet 2004, l’ONU estimait à 30.000 le nombre de tués en quinze mois et à un million le nombre de civils déplacés. En mars 2009, la Cour pénale internationale délivra un mandat d’arrêt international contre le président Omar el-Béchir pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité.
Cet officier parachutiste, responsable à la fin des années 80 des opérations militaires contre l’Armée populaire de libération du Soudan dans le sud chrétien du pays, avait pris le pouvoir à Khartoum à la faveur d’un coup d’État militaire en juin 1989. Allié au grand prédicateur islamiste Hassan al-Tourabi (le père spirituel d’Oussama Ben Laden), il imposa un code légal islamique à l’ensemble du pays, poussant fatalement les chrétiens du Sud à la sécession.

Lorsqu’ils prirent le pouvoir, Béchir et Tourabi proclamèrent une révolution islamique censée créer un nouvel homme musulman, marqué par le concept de générosité. L’aumône aux pauvres (la zakhat) est en effet l’un des cinq piliers de l’islam. Cette belle idée fut un voile utile pour cacher la suppression des libertés publiques. Dans un pays musulman, il est facile d’expliquer à des masses souvent incultes que la loi de Dieu est forcément meilleure que la loi des hommes.
Mais, assez rapidement, les Soudanais s’aperçurent que les discours moralisateurs ne s’appliquaient pas vraiment à leurs dirigeants, qui pratiquaient le "Faites ce que je dis, pas ce que je fais !". La corruption gagna ce gouvernement censé gouverner au nom de Dieu. Les frères de Béchir connurent un enrichissement rapide. Aujourd’hui le peuple de Khartoum réclame que Béchir - qui a été démis de ses fonctions et placé par ses collègues militaires en résidence surveillée dans un lieu tenu secret - soit jugé au Soudan pour ses crimes politiques et économiques.
On l’a vu dans d’autres pays musulmans, comme l’Iran, le Pakistan, l’Afghanistan, l’Algérie ou l’Égypte. Au départ, les islamistes jouissent d’un réel soutien populaire car ils promettent de l’honnêteté dans la conduite des affaires publiques et de la compassion envers les pauvres, comme le prescrit la religion. Mais les choses se retournent quand le peuple s’aperçoit qu’ils ne sont pas moraux mais seulement moralisateurs.

La jeunesse iranienne est définitivement revenue de la révolution islamique faite par la génération précédente. Les mollahs et les pasdarans lui apparaissent à la fois moralement corrompus, économiquement inefficaces et diplomatiquement dangereux. Comme la jeunesse soudanaise, elle souhaite que l’Iran redevienne un pays normal, où l’on puisse vivre librement, où l’on ne condamne pas à 148 coups de fouet et à dix ans de prison une simple avocate des droits des femmes, où une fille ait la même part d’héritage que son frère, où les dirigeants arrêtent de financer l’expansion de leur idéologie à l’étranger, au détriment du bien-être de leur propre peuple.

Au mois de juin 2013 en Égypte, de gigantesques manifestations populaires sonnèrent le glas d’un gouvernement de Frères musulmans qui prétendait imposer de nouvelles mœurs à ce très vieux peuple du Nil.
Est-ce à dire que la foi ait régressé dans ces pays musulmans ? Non, au contraire. Mais l’on assiste de plus en plus à l’émergence de sociétés civiles qui rejettent désormais l’instrumentalisation de l’islam par leurs dirigeants politiques.

Paru dans Le Figaro, 16 avril 2019
GIRARD Renaud

Né le  
 
 




Journaliste, reporter de guerre et géopoliticien français
 
 
Ecole normale supérieure (Ulm)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Officier de réserve (après une formation à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr)

 
Grand reporter international et reporter de guerre au journal Le Figaro depuis 1984

 
A couvert la quasi-totalité des grandes crises politiques et des conflits armés depuis trente ans.
Notamment reconnu pour sa couverture des guerres
     à Chypre, en Asie centrale, en ex-Indochine, au Maghreb et au Sahel, dans les Balkans, au Proche et au Moyen-Orient, Afrique subsaharienne, dans le Caucase et en Libye.
Se rend en Afghanistan pour y couvrir la lutte contre les Soviétiques et y rencontre le commandant Ahmed Chah Massoud (années 1980).
En Somalie au moment de l'intervention militaire des États-Unis (1993).
Au Rwanda dès le début du génocide de 1994.
Coincé en Tchétchénie, traverse à pied dans la neige (avec le photographe Olivier Jobard) la chaîne du Caucase vers la Géorgie afin d'échapper à l'Armée russe (hiver 1999-2000)
Au Venezuela pour y couvrir le référendum sur la modification de la Constitution et passe plusieurs jours au contact d'Hugo Chavez, le chef d’État vénézuélien (2007)
A nouveau en Somalie puis en Égypte au Caire au moment du renversement du Président Mohamed Morsi, évènement qu'il a couvert pour Le Figaro (2013)
Se rend dans la bande de Gaza pour y couvrir le conflit entre Israël et le Hamas (2014)
En Libye, (2011, 2013 et 2015)
En République Démocratique du Congo où il rencontre Moïse Katumbi, alors gouverneur de la province du Katanga (2015)
 

Conférencier et médiateur international
Professeur de stratégie, de géostratégie et de relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris (Sciences Po)
Membre du Comité de rédaction de la Revue des deux Mondes, éditorialiste à Questions Internationales
Auteur de livres sur le Moyen-Orient, le Pakistan et l'Afghanistan et d'essais sur les relations internationales, a également développé sa propre théorie géopolitique
 
 
Ouvrages
Pourquoi ils se battent ? : Voyage dans les guerres du Moyen-Orient (2005) Prix Montyon de l'Académie française
La guerre ratée d'Israël contre le Hezbollah (2006)
Retour à Peshawar  (2010)
Le Monde en marche (2014)
Que reste-t-il de l'Occident ?, avec Régis Debray (2014)

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