Logo
Imprimer cette page

Etat du monde (2)

  • Écrit par 
  • Taille de police Réduire la taille de la police Réduire la taille de la police Augmenter la taille de police Augmenter la taille de police
Etat du monde (2)

Dangers mondialisés - peurs localisées

 
          Un monde "village" où tous les "people" ne sont pas bienvenus
Si le monde est devenu un "village " avec ses attraits, ses opportunités nouvelles en tout genre générées par la mondialisation et la globalisation, ces opportunités cependant n'ont pas profité à tous et elles ont aussi vé­hiculé des peurs, des angoisses parfois irra­tionnelles. Il est indiscutable que certains risques planétaires (les engins nucléaires, mais de plus en plus les cyberattaques) font peser des risques réels à notre planète ou au moins en partie. Si la sensibilisation du ci­toyen "monde" a été inégale dans le temps et selon les continents, les effets du change­ment climatique sont plus perceptibles par le même citoyen "monde", soit qu'il en pâtisse directement (montée des eaux, ouragans...), soit qu'il en prenne conscience par médias interposés.

Il en est de même en ce qui concerne les vagues migratoires récentes, non seulement humaines mais aussi végétales, animales (le frelon asiatique), virales, en oubliant que les migrations ont existé de tous temps (1)1. L'homme d'aujourd'hui mettra rapidement sur le dos de la mondialisation l'arrivée de virus souvent mortels (grippe aviaire, Ebola, Sida, Chinkungunya, etc.) de contrées loin­taines dans sa région ou son pays, ou celle d’un fléau que l'on pensait n'être qu'un sou­venir lointain (la peste noire et, plus près de nous, la grippe espagnole).
En ce qui concerne les migrations humaines, certaines projections font état d’une migra­tion de 200 millions d'Africains provenant d'Afrique sub-saharienne d'ici 2050 avec des conséquences non négligeables sur l'Europe compte tenu de sa culture, de ses pratiques religieuses.
Un tel phénomène génère divorce entre poli­tiques et administrés car ces éléments pêle-mêle donnent de plus en plus l'impression à certains qu' ils ont été floués par leurs diri­geants, qu' il est urgent de rétablir des fron­tières nationales (lors de l'incident nucléaire de Tchernobyl, certains hommes politiques et journalistes ont pu faire croire un temps que le nuage radioactif provenant de la centrale endommagée éviterait la France !), voire re­venir à des entité régionales plus petites en­core (Catalogne, Corse, Wallonie, Flandre) en espérant qu'ainsi il sera possible de mieux maîtriser son destin , le destin de ceux et celles qui partagent la même identité. Mais de quelle identité s’agit-il ?
- ethnique (berbère ou arabe, tutsi ou hutu, wallon ou flamand...) ?
- religieuse (grec catholique ou melkite, jacobite ou syriaque, chiite ou sunnite...) ?
- culturelle ? selon l'historien Marc Bloch, le monde européen est une création du Moyen Âge qui presque du même coup rompit l'unité relative de la civilisation méditerra­néenne et jeta dans le creuset les peuples jadis romanisés avec ceux que Rome n'avait jamais conquis. Alors est née l'Europe au sens humain du mot et ce monde européen n'a de­puis jamais cessé d'être parcouru par des courants communs.
 
Peut-on en déduire que l'identité, les identités seraient fixes, immuables ? Non, selon Stuart Hall (2) "l'identité est la somme des positions offertes par un discours social dans le­quel quelqu'un veut s'investir à un moment donné s'inspirant ainsi du modèle derridien de la diffé­rence."Cette identité réinventée, évolutive, somme d'identités acquises au cours de la vie, des vies, s'oppose ainsi à celle de l'iden­tité de repli, du rejet de l'autre en jouant sur les peurs de l'autre, du système.
 
          L'Europe bouc émissaire
L'Europe et son "soft power"n'arrête pas d'en faire les frais : lors du référendum sur le projet de constitution européenne, la peur du "plombier polonais", accusé avant l'heure de prendre le travail aux Français suite à l'entrée des pays d'Europe centrale dans l'UE, avait fait mouche auprès d'un certain nombre d'électeurs. La peur des migrants, venant d'Afrique et du Moyen-Orient en particulier, est utilisée à nouveau par certains courants xénophobes, identitaires et nationalistes. Ces réveils nationalistes sont perceptibles, no­tamment en Europe mais pas exclusivement, mélange de la méfiance de populations vis-à-vis de dirigeants d'organisations politiques (l'UE) qui sont suspectées de laxisme, d'au­tisme par rapport aux problèmes de la vie quotidienne, et de l'opportunisme de certains politiques qui font d'un retour à la nation, à la région, la condition sine qua nond'un retour à un mieux vivre et à un destin contrôlé par les citoyens, en oubliant au passage les ten­dances lourdes de l'Histoire, en entretenant par exemple l'illusion que les vagues migra­toires pourront être stoppées, que le bien- être économique des citoyens s'améliorera en s'affranchissant de l'Euro par exemple.
 
          Le nationalisme n'est pas nouveau
Le concept nationaliste serait apparu à Rome après la prise de la ville par les Celtes (3). La dif­férence entre les nationalismes émergents et ceux d'aujourd'hui, au moins en Europe, tient au fait que ceux qui émergent visent à se rat­tacher, voire à agrandir ou conquérir un terri­toire. L'Europe, qui a longtemps été un terreau pour les nationalismes avec les dérives que l'on connaît et après avoir essayé de les dépasser par la mise en place d'une struc­ture sui generis l'UE, assiste aujourd'hui au re­tour à un nationalisme, non plus offensif mais défensif, de repli. Quelles seront les réponses des dirigeants politiques européens face à ce détricotage de l'Europe, à ce retour à un na­tionalisme, qui s'opposera de plus en plus à d'autres sources d'organisation de la société, y compris celles souhaitées par certains mouvements religieux (califat).
 
 
Le rôle central des responsables politiques pour le monde de demain :
plus d'anticipa­tion et d'action réfléchie ; moins de "sui­visme" et "d'émotionnel"

 
          Ruptures en tout genre : le sauvetage par l'éducation, la formation ?
Depuis quelques années plusieurs ruptures, plusieurs déséquilibres durables, ont été constatés un peu partout dans le monde : écologiques, culturels, sociaux, démogra­phiques, entre riches et pauvres... Dans les pays occidentaux principalement, les poli­tiques ont souvent pris une position de "sui­visme" de l'opinion publique, elle-même de plus en plus sous l'emprise de l'option "créa­teur d'émotion" ( le choc des images) au dé­triment du rôle utile qu' ils pourraient jouer plus encore comme éveilleurs de conscience, le tout sur un fond de rejet par une partie des opinions publiques du système politico-so­cial dans lequel ils évoluent (défiance par rap­port aux hommes politiques, aux institutions voire par rapport à la laïcité). Des segments de population de plus en plus importants ne disposant pas, faute d'un bagage de forma­tion ad minimum qu'ils auraient dû acquérir au sein du système scolaire, ou ne souhaitant pas - ne pouvant pas - exercer leur sens cri­tique, se retrouvent de plus en plus margina­lisés et tentés par certains mentors d'emprunter d'autres voies y compris crimi­nelles, afin d'être "reconnus".
 
Tout ceci dans un contexte, répétons-le, de mondialisation dans lequel les valeurs occi­dentales (droits de l'homme, démocratie, État de droit) sont contestées de plus en plus, soit parce que, à l'expérience, les pays occiden­taux appliquent ces valeurs de façon très subjective et en fonction de leurs intérêts du moment (problème kurde, conflit israélo-pa­lestinien, etc.) et que par conséquent ils sont "démonétisés", soit parce que des systèmes autres de valeurs font surface et viennent les concurrencer (les valeurs asiatiques au nom­bre de 5 énumérées à l'époque par le prési­dent malaisien Mahathir (4)4), soit parce que d'autres s'orientent vers une identité de subs­titution, religieuse par exemple, en renonçant à leur identité d’aspiration (" je souhaite de­venir Français à part entière"); c'est le cas de personnes d'origine étrangère qui vont trouver une identité religieuse (l'islam par exemple) qui les satisfera plus que l'identité française pour différentes raisons (5)
 
          La réflexion doit reprendre à l’émotion sa place parmi les décideurs politiques
Cette primauté donnée à l'émotion (crise des migrants actuelle) tend à réduire l'espace qui devrait être dédié à la réflexion politique, et c'est bien là la tâche des hommes politiques à savoir diriger un pays dans ses limites géo­graphiques ; cette émotion, érigée en baro­mètre du sentiment humanitaire que la société est censée partager, se mélange alors avec un sentiment de pitié, de compassion (mais aussi parfois et de plus en plus de crainte et de rejet de l'autre) qu' il ne faut pas confondre avec le sentiment de justice. Cette mise à l'écart de la raison par rapport à l'émo­tion risque d'être le coup fatal porté à l'UE et aux valeurs qu'elle porte, de plus en plus de ses États membres ne lui reconnaissant plus sa légitimité d'action (pays d'Europe centrale, dit groupe de Visegrad, mais aussi l'Autriche, l'Italie). L’avenir nous le dira
À l'opposé on constate la montée en puis­sance de pays qui privilégient un pouvoir fort (Russie, Chine, Turquie, mais aussi d'une cer­taine façon l'Amérique de Trump) et qui ont tendance à s'éloigner du multilatéralisme (un axe fort de la politique de l'UE) en privilégiant les accords bilatéraux de circonstance (Rus­sie et Turquie sur la Syrie, États-Unis et Chine avec la Corée).
 
          Le retour de la religion pour gouverner la cité ?
"Nous avons tout juste assez de religion pour nous haïr... mais pas assez pour nous aimer les uns les autres" (Jonathan Swift, 1647/1745). D'aucuns souhaitent s'appuyer sur le côté fé­dérateur de la religion pour asseoir leur pou­voir (le président Poutine avec l'église orthodoxe, le président Erdogan avec l'islam) à l’instar des monarchies musulmanes éta­blies (le roi de Jordanie descendant du chérif hachémite de la Mecque chassé par les wahhabites au pouvoir depuis un siècle sur le royaume d'Arabie Saoudite ; le souverain ma­rocain commandeur des croyants) ou pour en installer un nouveau (califat par exemple), Comme le souligne José Ortega y Gasset : "Ce sont des chefs religieux ou des capitaines aventureux qui jettent les fondements d'une communauté", là où certains comme Abdel­hamid Brahimi estiment que "l’islam et l'ara­bisme sont deux éléments intégrateurs du monde arabe" (6) ou encore Hélie Denoix de Saint Marc, qui lui fait écho, "on ne fédère pas les âmes".
 
"Ce qui semble se dessiner pour le futur semble être une Europe affaiblie "
Ce qui semble se dessiner pour le futur sem­ble être une Europe affaiblie qui pourrait re­venir à ses vieux démons nationalistes et qui devra faire cohabiter harmonieusement dif­férentes communautés religieuses et dont le dialogue avec des pouvoirs autoritaires s'ap­puyant sur un monothéisme (l'église ortho­doxe, l'islam sunnite en Turquie, l'islam chiite en Iran) sera de plus en plus compliqué. Les re­ligions "dons de l'Histoire" ou au contraire comme le souligne Castoriadis sont-elles "des obstacles au développement fournis gratuite­ment par l'histoire" (7)?
 
          "No future"ou le sauvetage par le déve­loppement ?
C'est par le développement économique et social, compris de la façon la plus large, c'est- à-dire en s'appuyant sur l'éducation des indi­vidus, qu'il devrait être possible de redonner un sens à la raison, à des solutions raisonnées et raisonnables aux grandes interrogations concernant l'avenir de notre planète. François Perroux définit le processus de développe­ment "comme la combinaison des change­ments mentaux et sociaux d’une population qui la rendent apte à faire croître cumulativement et durablement son produit réel global".Les projections de toutes sortes, démographique, climatique, politique, ont de quoi inquiéter, mais comme nous le rappelle Bertrand de Jouvenel "si le présent est cartographiable, le futur ne l'est pas" et, au cours des années à venir, de nombreuses inflexions aux projec­tions actuelles pourraient modifier le cours de l'Histoire dans un sens positif. C’est ce que nous pouvons souhaiter de mieux.
 
(1)  Y. Gazzo, Migrations : l'impératif du développement; Magistro, 1er mai 2018.
(2)  Quel est ce noir ?dans Culture populaire noire,éd. Amsterdam, Paris 2007.
(3)  Les nationalismes émergents,Académie des sciences d’Outre-mer, DACRES éd„ 2016
(4)  La nation prime sur la communauté, la société sur l'individu, la recherche du consensus sur la querelle éventuelle, la recherche de l'harmonie raciale et reli­gieuse, et le soutien que doit apporter la commu­nauté à l'individu (source Y Gazzo, UASEAN, Asiatype, Manille, 2000).
(5)  Y. Gazzo : Les cicatrices du vent, itinérances d'une identité,Le Fantascope, 2008.
(6)  Y. Gazzo, L'Afrique du Nord d'hier à demain, éd. Economica, 1979.
(7)  Le mythe du développement

Envoyé par l'auteur, 22 juin 2019
GAZZO Yves

Né le 17 décembre 1946
Marié – 5 enfants





Ambassadeur de l'Ordre souverain de Malte auprès de l'Union européenne
Avocat inscrit au barreau de Paris


Docteur d’État es sciences économiques, Montpellier
Docteur d'État ès Sciences économiques de Paris, Sorbonne I
Diplômé de lInstitut d’études politiques (IEP) de Paris.
Ancien élève "l'Institut national des Langues et Civilisations orientales" (Arabe littéraire)
Chargé de cours à l'Institut d'études politiques de Paris entre 1985 et 1994
     (3ème cycle sur le monde arabe)

à la Commission européenne 
Ambassadeur de l’Union européenne près le Saint-Siège, l’Ordre de Malte et les organismes des Nations Unies basés à Rome (depuis 2009)
Directeur de la représentation en France (depuis 2003)
Ambassadeur, chef de la délégation
     en Éthiopie et accrédité à Djibouti (2001-2002)
     aux Philippines (1999-2001)
     en Jordanie et accrédité au Yémen (1994-1998)
Chef adjoint à l’unité ajustement structurel à la Direction générale à Bruxelles (1990-1994)
Conseiller économique à la délégation au Mali (1988-1990).

Conseiller en relations internationales au bureau européen de la banque mondiale
     à Paris (1985-1988),
Economiste à la Banque mondiale à Washington (États-Unis) entre 1980 et 1984
Conseiller économique au centre d’investissement
     de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO)
     à Rome (Italie) (1975 – 1979)
Conseiller économique au ministère du Plan du Niger (1973-1974)
Auditeur chez Arthur Andersen (1971-1972)

Membre titulaire de l'Académie des Sciences d'Outre-mer (Élu en 2006)
Membre du comité scientifique
     du Centre de développement des études juridiques (Cedej) au Caire depuis 2000
Membre du jury du Prix méditerranéen du livre

Ouvrages
L'Afrique du Nord d'hier à demain (1979) - Pétrole et développement, le cas libyen (1980) - La politique agricole des Etats-Unis (1984) - L'Endettement dans le monde Préface de Raymond Barre (1989) - Les Cicatrices du vent Préface de Michel Crozier (2008) - Sourire d'Harrar (2012) - Les chrétiens d orient en danger de mort (2014)

Nombreux articles et rapports, conférences et interviews (radios et télévisions françaises et étrangères)

Distinctions
Chevalier de la Légion d'honneur
Grand-Croix de l'Indépendance (Jordanie)
Grand-Croix de l’Ordre Chevaleresque Pie IX ( Saint-Siège)

Grand-Croix de l’Ordre pro Merito Melitensi de l’Ordre de Malte
Commandeur de l’Ordre de Sika Tuna Rang Lakan (Philippines)
Officier de l’Ordre National du 27 juin 1977 (République de Djibouti)
Chevalier de l'Ordre du Mérite (République de Pologne)

Dernier de GAZZO Yves

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.