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Préserver l’exception marocaine

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Préserver l’exception marocaine
 
Ce mardi 30 juillet 2019, le Maroc fête les vingt ans de règne de Mohammed VI. Son père Hassan II avait connu un règne mouvementé, échappant de peu à plusieurs complots et tentatives d’assassinat. C’était un roi cultivé, sûr de lui, jouisseur, cruel, despote gouvernant à l’instinct, admiré pour sa "baraka" dans tout le monde arabe. À la mort d’Hassan II, peu de gens donnaient de grandes chances de survie au système monarchique. On disait que Mohammed VI, aussi discret que son père était exhibitionniste, ne tarderait pas à être avalé tout cru par le premier Oufkir venu. Cet officier brillant avait été aide de camp de Mohammed V, puis ministre de la Défense d’Hassan II, avant de comploter contre son roi en 1972.
 
À la surprise générale, le régime monarchique a bel et bien survécu au Maroc. Il fonctionne, et la prospérité de ce royaume de 35 millions d’habitants n’a cessé de progresser. Quelle différence avec les autres pays du Maghreb ! L’Algérie n’arrive pas à choisir entre dictature militaire et démocratie civile, avec une population de plus en plus ulcérée par l’incroyable gâchis de richesses dont le FLN s’est montré responsable depuis l’indépendance. La Libye est en plein chaos, victime d’une guerre civile entre les milices de Tripolitaine et celles venues de Cyrénaïque. La Tunisie traverse une expérience démocratique unique, mais brouillonne, où elle est loin d’avoir récupéré le dynamisme industriel et touristique qui était le sien sous le régime Ben Ali, avant le printemps arabe de 2011. En fait, le Maroc est le seul pays du Maghreb où les investisseurs internationaux se sentent à la fois en sécurité et chaleureusement accueillis. Peugeot a ouvert en juin 2019, à Kenitra, une usine d’une capacité de 90.000 véhicules par an. PSA n’a fait que suivre son concurrent Renault-Nissan, dont le site de Tanger produit quelque 340.000 véhicules par an.
 
Le cancer islamiste fait toujours des ravages au Yémen, en Irak, en Syrie, en Libye, en Tunisie, en Algérie et dans toute la bande sahélienne. Mais il semble relativement bien bloqué aux frontières du Maroc. Est-ce parce que le roi porte le titre de "Commandeur des croyants" ? Une chose est sûre : l’enracinement de la dynastie alaouite dans la culture marocaine est facteur de stabilité. Venus du Hedjaz, appelés au XIIIe siècle par des pèlerins berbères du Tafilalet (sud-est du Maroc actuel et porte vers le Sahara et l’Afrique noire), les chérifs alaouites sont appelés ainsi car ils descendent directement d’Ali, gendre du Prophète. Au XVIIe siècle, alors que le Maroc est la proie des divisions, c’est un chérif alaouite, le prince Moulay Rachid, qui va réussir à unifier le territoire marocain et à le doter d’un pouvoir central fort.
 
Après avoir constaté que l’arabisation des études dans le primaire et le secondaire avait été une catastrophe, le gouvernement marocain a eu le courage de décider il y a quatre ans de réintroduire le français. Aujourd’hui, le Maroc envoie ses étudiants les plus brillants étudier dans les grandes écoles françaises. La force du Maroc est qu’il n’entretient pas de ressentiment envers l’ancien protecteur français (de 1912 à 1956), en grande partie grâce à l’intelligence de Lyautey, premier résident général du protectorat français. En 1941, Mohammed V avait forcé le respect des Français libres, en prenant la défense de ses sujets juifs, que Vichy cherchait à persécuter. Le sultan avait été fait compagnon de la Libération par le général de Gaulle.
 
Le maintien d’excellentes relations avec la France n’a pas été le seul geste stratégique réussi par Mohammed VI. En 2011, le roi a su parfaitement amortir la vague des printemps arabes, en promulguant une Constitution plus démocratique, où les pouvoirs sont clairement séparés entre le gouvernement et le Palais (qui garde la haute main sur la défense, la politique étrangère et la justice). Auparavant, Mohammed VI avait eu l’intelligence de lancer une audacieuse politique d’investissement en Afrique noire. La réintégration du Maroc dans l’organisation de l’Unité africaine n’a pas été qu’un symbole : elle incarne une réalité de terrain. La préservation de l’exception marocaine est aujourd’hui de l’intérêt pas seulement de l’Europe mais aussi de l’Afrique.
Est-ce à dire que le royaume est parfait ? Bien sûr que non. Les inégalités restent criantes et l’éducation nationale ne progresse pas assez vite. Sans progrès de l’instruction laïque, gratuite et obligatoire, il est illusoire de croire qu’on vaincra l’islamisme et qu’on ouvrira la société à la modernité. Toute la question est de savoir si le roi, qu’on dit parfois las, a encore suffisamment d’énergie pour continuer à réformer son royaume. Le problème des monarchies, c’est qu’à la longue, elles ne reposent toujours que sur un seul homme…

Paru dans Le Figaro, 30 juillet 2019
GIRARD Renaud

Né le  
 
 




Journaliste, reporter de guerre et géopoliticien français
 
 
Ecole normale supérieure (Ulm)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Officier de réserve (après une formation à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr)

 
Grand reporter international et reporter de guerre au journal Le Figaro depuis 1984

 
A couvert la quasi-totalité des grandes crises politiques et des conflits armés depuis trente ans.
Notamment reconnu pour sa couverture des guerres
     à Chypre, en Asie centrale, en ex-Indochine, au Maghreb et au Sahel, dans les Balkans, au Proche et au Moyen-Orient, Afrique subsaharienne, dans le Caucase et en Libye.
Se rend en Afghanistan pour y couvrir la lutte contre les Soviétiques et y rencontre le commandant Ahmed Chah Massoud (années 1980).
En Somalie au moment de l'intervention militaire des États-Unis (1993).
Au Rwanda dès le début du génocide de 1994.
Coincé en Tchétchénie, traverse à pied dans la neige (avec le photographe Olivier Jobard) la chaîne du Caucase vers la Géorgie afin d'échapper à l'Armée russe (hiver 1999-2000)
Au Venezuela pour y couvrir le référendum sur la modification de la Constitution et passe plusieurs jours au contact d'Hugo Chavez, le chef d’État vénézuélien (2007)
A nouveau en Somalie puis en Égypte au Caire au moment du renversement du Président Mohamed Morsi, évènement qu'il a couvert pour Le Figaro (2013)
Se rend dans la bande de Gaza pour y couvrir le conflit entre Israël et le Hamas (2014)
En Libye, (2011, 2013 et 2015)
En République Démocratique du Congo où il rencontre Moïse Katumbi, alors gouverneur de la province du Katanga (2015)
 

Conférencier et médiateur international
Professeur de stratégie, de géostratégie et de relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris (Sciences Po)
Membre du Comité de rédaction de la Revue des deux Mondes, éditorialiste à Questions Internationales
Auteur de livres sur le Moyen-Orient, le Pakistan et l'Afghanistan et d'essais sur les relations internationales, a également développé sa propre théorie géopolitique
 
 
Ouvrages
Pourquoi ils se battent ? : Voyage dans les guerres du Moyen-Orient (2005) Prix Montyon de l'Académie française
La guerre ratée d'Israël contre le Hezbollah (2006)
Retour à Peshawar  (2010)
Le Monde en marche (2014)
Que reste-t-il de l'Occident ?, avec Régis Debray (2014)

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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