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Le nouvel axe stratégique Washington-Delhi
 
CHRONIQUE - La rencontre de Narendra Modi et de Donald Trump à Houston scellait symboliquement une nouvelle réalité géopolitique : l’émergence d’un axe stratégique entre la plus grande démocratie du monde et la plus vieille démocratie au monde.
 
À Houston, au Texas, le dimanche 22 septembre 2019, un meeting présidé par Narendra Modi et Donald Trump, bras dessus, bras dessous, a réuni, dans une ambiance de fête, plus de 50.000 Américains, pour la plupart d’origine indienne. Un tel rassemblement en l’honneur d’un dirigeant étranger constitue un phénomène rare sur le territoire des États-Unis. Il scellait symboliquement une nouvelle réalité géopolitique : l’émergence d’un axe stratégique entre la plus grande démocratie du monde et la plus vieille démocratie au monde.

L’Inde a beaucoup évolué avant de devenir aussi proaméricaine qu’en ce début du deuxième mandat du très populaire premier ministre issu du nationalisme hindou. Après son indépendance, en 1947, l’Union indienne adopte, intérieurement, le socialisme démocratique (ses dirigeants ayant été formés à l’école de la Société fabienne britannique) et extérieurement le mouvement des non-alignés. Mais comme son ennemi pakistanais adhère en 1955 au CENTO (Central Treaty Organization), organisation militaire proaméricaine qui fonctionnera jusqu’en 1979, l’Inde se rapprochera de l’Union soviétique. Cette amitié avec Moscou se renforcera après l’humiliation que l’armée de Mao infligera à l’armée indienne en 1962 dans l’Himalaya. C’est à cette époque que la Chine et le Pakistan deviennent des alliés stratégiques, ce qu’ils sont toujours. De 1979 à 1998, Pékin aidera secrètement Islamabad à se doter de la bombe atomique.

Durant l’invasion soviétique de l’Afghanistan, l’Inde se tient dans une prudente neutralité, alors que le Pakistan et l’Amérique arment et financent la résistance islamique. La nouvelle alliance entre l’Inde et les États-Unis va se construire en deux phases. La première est celle de la visite présidentielle américaine à Delhi de mars 2006, où George W. Bush décide d’accorder à l’Inde le privilège d’acheter de la technologie nucléaire américaine civile. La seconde phase est celle de la signature à Delhi, en septembre 2018, de l’accord Comcasa (Communications Compatibility and Security Agreement), qui permet non seulement les ventes à l’Inde de matériel militaire américain, mais aussi l’échange rapide et sécurisé de données militaires sensibles, comme la position des troupes chinoises le long des frontières avec le Bhoutan et l’Inde. À l’été 2017, l’armée indienne avait éprouvé quelques difficultés à suivre les mouvements des troupes chinoises lors de leur confrontation sur le haut plateau du Doklam (que cherche à grignoter la Chine, au détriment du petit royaume du Bhoutan, allié de l’Inde). Tous les ans, les manœuvres navales Malabar permettent aux marines américaine et indienne de s’entraîner ensemble à combattre la pénétration des eaux de l’océan Indien par les sous-marins chinois.

Face aux dangers de l’hégémonisme chinois en Asie, l’Inde et les États-Unis ont décidé de s’allier. Tout concourt à ce que fonctionne bien ce nouveau partenariat stratégique. Les deux peuples ont en commun la langue anglaise et le goût pour la démocratie. La communauté indienne aux États-Unis (1 % de la population américaine) réussit brillamment et est parfaitement assimilée. Sa figure la plus connue est l’ancienne gouverneure de Caroline du Sud, ancienne ambassadrice à l’ONU, Nikki Haley (née Nimrata Randhawa), que beaucoup voient comme le meilleur candidat républicain possible à la présidentielle de 2024.

Stratégiquement, les Indiens s’inquiètent que l’Afghanistan puisse retomber aux mains des talibans. Ils poussent les Américains à n’en pas partir trop tôt. Ils s’allient avec eux dans le combat mondial contre l’islamisme.
La Chine est un rival pour les États-Unis, car elle essaie de les supplanter dans la cyberguerre et dans la guerre de l’espace. La Chine a un projet de domination technologique de la planète, que l’Amérique a décidé de stopper (développement du Cyber Command et du Space Command, guerre à Huaweï, etc.). Mais l’Inde, qui n’a jamais pratiqué l’espionnage à l’encontre de l’industrie américaine, apparaît comme une puissance complémentaire et amie. La confiance, l’entente et la coopération règnent entre la Silicon Valley et Bengalore.

Est-ce à dire que l’Inde serait prête à se soumettre à l’Amérique ? Non. Elle a depuis longtemps adopté une posture gaullienne d’indépendance (développant par elle-même sa propre force de frappe). Elle devient l’alliée de l’Amérique, pas sa vassale, comme le montre le choix qu’elle a fait du Rafale pour moderniser son armée de l’air. L’Inde accuse un retard technologique et industriel sur les Chinois. Mais ses institutions politiques leur sont supérieures. Démographiquement, l’avenir appartient davantage à l’Inde qu’à la Chine. Et cela, les Américains l’ont parfaitement compris…

Paru dans Le Figaro, 24 septembre 2019
GIRARD Renaud

Né le  
 
 




Journaliste, reporter de guerre et géopoliticien français
 
 
Ecole normale supérieure (Ulm)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Officier de réserve (après une formation à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr)

 
Grand reporter international et reporter de guerre au journal Le Figaro depuis 1984

 
A couvert la quasi-totalité des grandes crises politiques et des conflits armés depuis trente ans.
Notamment reconnu pour sa couverture des guerres
     à Chypre, en Asie centrale, en ex-Indochine, au Maghreb et au Sahel, dans les Balkans, au Proche et au Moyen-Orient, Afrique subsaharienne, dans le Caucase et en Libye.
Se rend en Afghanistan pour y couvrir la lutte contre les Soviétiques et y rencontre le commandant Ahmed Chah Massoud (années 1980).
En Somalie au moment de l'intervention militaire des États-Unis (1993).
Au Rwanda dès le début du génocide de 1994.
Coincé en Tchétchénie, traverse à pied dans la neige (avec le photographe Olivier Jobard) la chaîne du Caucase vers la Géorgie afin d'échapper à l'Armée russe (hiver 1999-2000)
Au Venezuela pour y couvrir le référendum sur la modification de la Constitution et passe plusieurs jours au contact d'Hugo Chavez, le chef d’État vénézuélien (2007)
A nouveau en Somalie puis en Égypte au Caire au moment du renversement du Président Mohamed Morsi, évènement qu'il a couvert pour Le Figaro (2013)
Se rend dans la bande de Gaza pour y couvrir le conflit entre Israël et le Hamas (2014)
En Libye, (2011, 2013 et 2015)
En République Démocratique du Congo où il rencontre Moïse Katumbi, alors gouverneur de la province du Katanga (2015)
 

Conférencier et médiateur international
Professeur de stratégie, de géostratégie et de relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris (Sciences Po)
Membre du Comité de rédaction de la Revue des deux Mondes, éditorialiste à Questions Internationales
Auteur de livres sur le Moyen-Orient, le Pakistan et l'Afghanistan et d'essais sur les relations internationales, a également développé sa propre théorie géopolitique
 
 
Ouvrages
Pourquoi ils se battent ? : Voyage dans les guerres du Moyen-Orient (2005) Prix Montyon de l'Académie française
La guerre ratée d'Israël contre le Hezbollah (2006)
Retour à Peshawar  (2010)
Le Monde en marche (2014)
Que reste-t-il de l'Occident ?, avec Régis Debray (2014)

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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