Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

La Syrie

  • Écrit par 
  • Taille de police Réduire la taille de la police Réduire la taille de la police Augmenter la taille de police Augmenter la taille de police
  • Imprimer
  • E-mail
La Syrie

Les contours de la Syrie et de la région confrontées à un réaménagement brutal par les puissances actives alors que certaines quittent la zone, d’autres observent avec intérêt ou inquiétude et enfin l’Europe qui fait montre d’une impuissance coupable et dangereuse sur le moyen terme
 
L’intervention récente, "source de paix", de la Turquie d’Erdogan dans le nord de la Syrie fait suite aux interventions militaires précédentes du 24 Août 2016 et du 20 janvier 2017. La plus récente s’inscrit cependant dans un contexte différent des précédentes car si les américains ont commis une erreur stratégique discutable en se retirant de la "partie" (et ce nonobstant le beau baroud d'honneur des forces spéciales US qui ont éliminé el baghdadi avec l'appui précieux de ceux qu'ils ont trahi, les Kurdes), le régime du président syrien Bachar al Assad a saisi l’occasion pour monter vers le nord avec le soutien des forces russes, coinçant un peu plus les kurdes syriens du YPG qui ont préféré s’allier pour la circonstance avec Damas pour résister à l’OPA de M. Erdogan sur cette zone d’environ 40 km sur 400. Les autres forces régionales : l’Iran au premier plan, les pays du Golfe, Israël et dans une moindre mesure  l’Egypte suivent attentivement les déroulements de la situation en espérant que celui qui (Erdogan) va devenir le "Sultan des temps modernes" des musulmans Sunnites (les Sunnites représentent entre 85 et 90 % des musulmans dans le monde, les Chiites environ 10 % et les Kharidjites moins de 5 %). Les ex-puissances coloniales, la France et Grande Bretagne sont présentes sur le terrain pour combattre l’Etat islamique mais sans la capacité de s’opposer réellement à l’aventure turque en terre syrienne et l’Union Européenne reste désespérément impotente. Quels sont les acteurs qui comptent aujourd’hui ? Quelles conséquences pour l’Europe, quelle est la position de la France et n’est-il pas venu le temps d’agir en changeant de méthode, d’alliances au coup par coup.
 
Un bref rappel de la Syrie contemporaine
Depuis l’Antiquité, la Syrie a pesé sur le cours de l'histoire quelle que soit la période, grecque, romaine ou islamique avec les Omeyyades. Certes, la Syrie n'a a pas toujours défendu avec succès son territoire comme l'ont fait les perses. La Syrie subira par exemple la domination ottomane pendant de longues décennie, domination à laquelle succédera le mandat français (1920-1946). La France effectuera quelques ajustements de territoire et de populations (en 1939 la ville d’Alexandrette est laissée aux turcs). Lors du "dépeçage" de l'Empire ottoman, la France avait en effet privilégié, dans ses négociations, le "Croissant fertile", le Liban, la Palestine et la Syrie tandis que les britanniques avaient jeté leur dévolu sur les pays du Golfe, prometteurs en ressources pétrolières et moins difficiles à administrer, tout en essayant de grappiller des territoires  et installer le pays crée de toutes pièces en 1920, la Jordanie pour y accommoder la dynastie Hachémite (anciens shérifs de la Mecque et délogée par les Wahabites) ce qui contraignit la France à céder non seulement la Palestine aux anglais mais aussi la ville de Mossoul en pays Kurde pour agrandir le royaume d'Irak. Dans cette Syrie sous mandat français les quatre minis Etats distincts, l'un à Damas, un autre à Alep, un autre à Lattaquié en zone Alaouite et le dernier en zone Druze furent unifiés en un seul Etat en 1930 dans cet "Orient compliqué" et où prédomine "une majorité de minorités".
C’est d'ailleurs sur la minorité Alaouite (10 % environ de la population) que la France cherchera à s’appuyer pour diriger le pays, une minorité qui est toujours au pouvoir aujourd’hui et dont la main mise sur le pays a été en partie des émeutes commencées il y a 7 ans et qui ont débouché sur la sanglante guerre civile qui s’en est suivi. Avec le temps le régime de Damas s’est trouvé renforcé et soutenu par l'Iran (pays à très forte majorité Chiite) et a essayé d’étendre son influence au Liban, caressant le rêve d’une "grande Syrie", un rêve longtemps contrarié par la France, défendant les Chrétiens au pays du Cèdre. Cependant, les jeux d'alliance traditionnels ont changé depuis que le ministre de la Défense américain de la défense, Donald Rumsfeld avait annoncé en décembre 2001 (interview chez Larry King) : "il n’y a pas une coalition, il y a différentes coalitions ... c’est la Mission qui doit déterminer la coalition". C’est ce quoi on assiste depuis quelque temps.
 
Les nouvelles alliances variables en fonction de la Mission
Si l'administration de Donald Trump a mis en pratique, à sa façon (qui n’est pas la meilleure, loin de là mais qui correspond au souhait de Donald Trump de sortir des guerres inutiles) la nouvelle approche des relations internationales de Donald Rumsfeld c'est surtout la Russie , l'Iran et la Turquie qui par le processus dit d'Astana, concurrence celui de Genève ; malgré le manque de sympathie évident existant entre les trois protagonistes principaux, ces derniers ont réussi à travers plusieurs rencontres multilatérales ou bilatérales à encadrer à leur manière le conflit syrien. La rencontre récente à Sochi entre Vladimir Poutine et T. Erdogan en est l'illustration : en effet cet accord a permis de concilier deux approches a priori peu compatibles : les turcs souhaitent s'implanter d'une façon ou d'une autre dans le nord de la Syrie en mettant dans le même panier "terroriste", le PKK des kurdes de Turquie et ceux du YPG de Syrie tandis que la Russie a non seulement accepté une représentation du YPG (via sa filiale du parti de l'Union Démocratique) mais a pour objectif d'aider le régime de Damas à reconquérir l'ensemble de son territoire y compris la zone à majorité Kurde. A l’opposé, l'OTAN et l'UE sont quasi inexistants dans les recompositions et repositionnements en cours. La Turquie, pourtant membre de l'OTAN, agit comme si, de facto, ce pays ne faisait plus partie du traité de l'Atlantique Nord, une Organisation dans laquelle la force d’entraînement des Etats-Unis semble émoussée tandis que l’UE reste focalisée sur la gestion des flux migratoires et dans la crainte que la Turquie ouvre ses vannes aux 3.5 millions de réfugiés vivant sur son sol malgré les 3 milliards d'euros consentis initialement à la Turquie afin que cette dernière contienne ces réfugiés. L'UE en particulier est restée appuyée d'un coté sur le concept du multilatéralisme tandis que plusieurs grands pays, (Etats-Unis, Russie, Turquie) délaissaient celui d'Astana et ont pris le relais. Et c’est parmi les pays qui ont choisi cette dernière option que l'on trouve ceux qui sont le plus "offensifs" dans le conflit syrien et son règlement au détriment de groupes ou de communautés dont l'engagement a été précieux à l'Occident, à l'UE et à la France pour combattre l'Etat Islamique.
 
Les pays actifs dans le conflit syrien
Si l’Iran reste incontestablement un acteur incontournable de par son influence dans la région grâce en partie à l'axe religieux (en dehors de la minorité Alaouite au pouvoir en Syrie) il y a l'Irak à majorité Chiite ainsi que l'île de Bahrein aussi à forte majorité Chiite mais gouvernée par des Sunnites et puis évidement, le puissant Hezbollah au Liban, sorte de gouvernement parallèle et aiguillon que l'Iran peut utiliser à tout moment pour des actions en Israël, sans compter la minorité Chiite installée dans l'est du Royaume saoudien ou encore la tragique situation Yéménite, le Yémen un pays de confrontation entre l'Arabie Saoudite et ses alliés du Golfe en particulier et l'Iran qui utilise les rebelles Houti, des Chiites Zaydites, ce pays est malgré tout obligé d'observer une certaine retenue tant il est observé, scruté par les américains et les israéliens, ces derniers n'attendant qu'un prétexte pour fondre sur ce pays avec des alliés de circonstance comme l'Arabie Saoudite ! Par contre la Russie et la Turquie se sont "affirmées" de plus en plus dans la région mettant à profit le retrait américain.

La Russie cherche depuis quelque temps déjà à ne pas perdre sa présence en Méditerranée, au contraire, comptant une présence navale établie depuis assez longtemps à Lattaquié. Vladimir Poutine a essayé, avec des succès partiels, de saisir l'occasion des crises financières de Chypre (et de ses ressources pétrolières et gazières importantes "offshore") et ensuite de la Grèce pour replacer la Russie comme partenaire clé dans cette région compliquée. A partir de la Syrie et du soutien sans faille qu'il a apporté au régime de Damas, il a permis à ce dernier de résister et d'éviter que la majorité Sunnite n’y prenne le pouvoir, voire les Islamistes. A présent, forts du retrait américain, les russes peuvent envisager de se redéployer progressivement dans toute la Syrie y compris dans la zone nord, riche en pétrole et ainsi soutenir un "arc Chiite" comprenant l'Iran, la Syrie, l'Irak, une partie du Liban jusqu'en Azerbaïdjan pays d’obédience Chiite et riche également en pétrole.

En ce qui concerne la Turquie, les gains à court terme semblent plus notoires mais ils restent fragiles d'autant plus que le président Erdogan semble ne pas être bien sûr de la marche qu’il veut suivre : détruire les YPG kurdes ? établir sous contrôle turc, une zone tampon en Syrie (les Forces démocratiques syriennes, les FDS soutenues par Ankara occupent une partie du nord de la Syrie depuis 2017) ? installer les 3,5 millions de réfugiés actuellement en Turquie ou simplement renforcer sa popularité dans son pays. Si le dernier objectif est atteint pour le moment, les autres sont loin de l'être et il est probable que si d'aventure les forces turques venaient à s'installer dans le nord de la Syrie ce ne serait sûrement pas acceptable par Damas et son allié russe sans compter le risque d'enlisement des forces turques d'un côté et une augmentation d'actions terroristes qui seraient menées par le YPG ou le PKK, y compris sur le sol turc. De surcroît, cet enlisement éventuel ne serait pas pour déplaire aux voisins du pays de la "grande porte ".
 
Pays voisins attentifs et l’UE absente
Les pays voisins guettent un faux pas de la Turquie pour des raisons qui leur sont propres : Israël parce que la Turquie aide, y compris financièrement le Hamas dans la bande de Gaza, l'Egypte parce que Ankara n'a cessé d'essayer de déstabiliser le régime en place ; avec l' Arabie Saoudite les relations ne sont pas au beau fixe (affaire de l'assassinat en Turquie du journaliste saoudien Kashogi et tentative qui s'en suivit de détruire la légitimité du prince héritier Ben Salman ; alliance avec l'Emirat du Qatar "ennemi, concurrent de l’Arabie Saoudite etc…) et évidemment conflit presqu'ouvert avec la Syrie de Bachar al Assad, une Syrie qui pourrait face à un corridor que l'Iran cherche à établir pourrait se trouver encore plus affaiblie face à la trop ambitieuse mais aussi fragile, Turquie. Il est certain que si la Turquie devait se trouver enlisée dans le nord de la Syrie, les pays de la région n'y verraient rien à dire au contraire. Certes, la Turquie peut se prévaloir du retrait militaire américain de la zone, de la coupable indifférence de l'administration Trump, du silence des Nations Unies, de l'OTAN (à laquelle la Turquie appartient sans en respecter les règles, ou bien un minimum de retenue : achat de missiles russes) ou de l'UE (à laquelle elle n'a plus ou presque, de chance d'appartenir un jour sauf à revoir la structure de l'UE et qu'elle ne cherche d'ailleurs pas, tout en opérant un chantage à la vague migratoire ou utilisant des propos discourtois à l'égard de plusieurs dirigeants européens. L'Europe continue à appeler à la retenue, suspend ses livraisons d'armes etc … mais "cela fait rire le crocodile", expression africaine, car les dirigeants turcs peuvent se procurer des armes en Russie ou en Chine, ils utilisent et utiliseront les réfugies sur leur sol comme moyen de chantage, sans parler des militants de l'Etat Islamique que la Turquie n'a jamais vraiment combattu, au contraire et de ceux qui libérés des prisons kurdes suite à l'intervention turque en Syrie constitueront autant de menaces potentielles pour les pays occidentaux.
 
Dommages collatéraux ; la France a-t-elle ou peut- elle jouer un rôle dans le conflit en cours et dans son dénouement éventuel ?
Les Kurdes semblent voués encore une fois à faire les frais des arrangements en cours : après un Etat qui leur fut promis en 1920 (traité de Sèvres) un espoir annihilé en 1923 (traité de Lausanne) sous la pression des turcs, souvent en rébellion active ou pas contre leur pays de tutelle (Iran, Irak, Syrie et surtout en Turquie) leurs milices ont été d'un soutien fort apprécié pour réduire et neutraliser les combattants de l'Etat Islamique, or, la combinaison du retrait américain, de la percée turque dans le nord de la Syrie et de la montée des troupes de Bachar al Assad soutenues par les russes va réduire le rêve d’autonomie des kurdes de Syrie.
La France peut- elle faire quelque chose dans ce contexte ? On rappellera ici que depuis 1974, la France a privilégié les rapports bilatéraux à l'approche globale qu'elle avait adoptée avec le monde arabe jusque-là. Elle s’est coupée du monde Chiite après la révolution islamique de 1979 en Iran et s'est engagée dans une coopération très forte avec l'Irak de Saddam Hussein (à l'époque la minorité Sunnite était au pouvoir) et avec les pays du Golfe (Sunnites) et ennemis de l'Iran. Les dirigeants français, ministres des Affaires Etrangères en tête (Laurent Fabius) n'ont eu de cesse de façon peu diplomatique d'exprimer publiquement que le Président Assad devait être chassé du pouvoir. Cette prise de position n'a pu qu'augmenter le capital de défiance de Damas vis à vis de Paris ; déjà au cours du mandat français, la ville d’Alexandrette, cédée en son temps aux turcs puis les plans contrariés de grande Syrie incluant le Liban, le soutien de la France à l'Irak, les mesures de rétorsion de la Syrie qui font sauter, avec l'accord de Téhéran, l'oléoduc irakien passant sur son territoire et ce faisant, privant l'Irak de ressources financières nécessaires pour rembourser sa dette envers la France, les attentats contre les forces françaises au Liban en 1983 etc … tout cela a constitué et constitue un lourd contentieux ! Dans ces conditions, une participation constructive de la France au dénouement de la crise, du drame syrien ne pourrait se concevoir qu’en appliquant la théorie de Donald Rumsfeld et comme l'écrit Fidor Loukianov "la Russie est mieux préparée que les puissances occidentales à évoluer dans un monde où la notion d'allié est devenue toute relative" dans Le Courrier International 8 au 14 novembre 2018. Forte de cette remarque, l'idéal serait que l'UE opère ce type d'aggiornamento dans sa politique extérieure ; à défaut serait-il envisageable que la France le fasse seule (à l’instar de ce que fait la Turquie au sein de l’OTAN) ? Sachant que les menaces, liées au non-contrôle de ce qui se passe au moyen Orient aura tôt ou tard, peu ou prou, un impact sur notre société. C’est ce que l'on est en droit d’attendre des politiques, puisque gouverner c'est prévoir.

Envoyé par l'auteur, 28 octobre 2019
GAZZO Yves

Né le 17 décembre 1946
Marié – 5 enfants





Ambassadeur de l'Ordre souverain de Malte auprès de l'Union européenne
Avocat inscrit au barreau de Paris


Docteur d’État es sciences économiques, Montpellier
Docteur d'État ès Sciences économiques de Paris, Sorbonne I
Diplômé de lInstitut d’études politiques (IEP) de Paris.
Ancien élève "l'Institut national des Langues et Civilisations orientales" (Arabe littéraire)
Chargé de cours à l'Institut d'études politiques de Paris entre 1985 et 1994
     (3ème cycle sur le monde arabe)

à la Commission européenne 
Ambassadeur de l’Union européenne près le Saint-Siège, l’Ordre de Malte et les organismes des Nations Unies basés à Rome (depuis 2009)
Directeur de la représentation en France (depuis 2003)
Ambassadeur, chef de la délégation
     en Éthiopie et accrédité à Djibouti (2001-2002)
     aux Philippines (1999-2001)
     en Jordanie et accrédité au Yémen (1994-1998)
Chef adjoint à l’unité ajustement structurel à la Direction générale à Bruxelles (1990-1994)
Conseiller économique à la délégation au Mali (1988-1990).

Conseiller en relations internationales au bureau européen de la banque mondiale
     à Paris (1985-1988),
Economiste à la Banque mondiale à Washington (États-Unis) entre 1980 et 1984
Conseiller économique au centre d’investissement
     de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO)
     à Rome (Italie) (1975 – 1979)
Conseiller économique au ministère du Plan du Niger (1973-1974)
Auditeur chez Arthur Andersen (1971-1972)

Membre titulaire de l'Académie des Sciences d'Outre-mer (Élu en 2006)
Membre du comité scientifique
     du Centre de développement des études juridiques (Cedej) au Caire depuis 2000
Membre du jury du Prix méditerranéen du livre

Ouvrages
L'Afrique du Nord d'hier à demain (1979) - Pétrole et développement, le cas libyen (1980) - La politique agricole des Etats-Unis (1984) - L'Endettement dans le monde Préface de Raymond Barre (1989) - Les Cicatrices du vent Préface de Michel Crozier (2008) - Sourire d'Harrar (2012) - Les chrétiens d orient en danger de mort (2014)

Nombreux articles et rapports, conférences et interviews (radios et télévisions françaises et étrangères)

Distinctions
Chevalier de la Légion d'honneur
Grand-Croix de l'Indépendance (Jordanie)
Grand-Croix de l’Ordre Chevaleresque Pie IX ( Saint-Siège)

Grand-Croix de l’Ordre pro Merito Melitensi de l’Ordre de Malte
Commandeur de l’Ordre de Sika Tuna Rang Lakan (Philippines)
Officier de l’Ordre National du 27 juin 1977 (République de Djibouti)
Chevalier de l'Ordre du Mérite (République de Pologne)

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version