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Le Pakistan et les islamistes

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................... n'a rien d'étonnant. On semble avoir oublié dans quelles conditions est né cet État, en 1947, il y a tout juste 60 ans.
À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les Britanniques ont compris que l'Inde voulait son indépendance. Mais dans quelles conditions ? Malgré toutes les difficultés que pouvait représenter la cohabitation dans l'Empire des Indes de 1857 (fin de la Guerre des Cipayes) à 1945, entre musulmans et hindouistes, la paix avait quasiment régné. Nombre de régions étaient toujours gérées par les souverains ancestraux et le vice-roi représentant la Couronne n'avait qu'un pouvoir limité. Il pouvait s'appuyer sur une administration remarquable, l'Indian Civil Service, dominé par les Britanniques mais ouvert aux Indiens, hindous et musulmans. Peu à peu se constitue une intelligentsia indienne formée au Royaume-Uni. C'est dans cette intelligentsia que va naître et se développer l'idée d'une autonomie puis de l'indépendance. Favorisés par les autorités britanniques, se constituent deux partis, le Parti du Congrès à dominante hindouiste (1885), puis en 1905 la Ligue musulmane. Les Anglais, tenant compte de la crise américaine de la fin du XVIIIe siècle, s'engagèrent dans une politique de libéralisation administrative, en même temps qu'ils favorisaient un développement économique incontestable entraînant la constitution d'une importante bourgeoisie, issue généralement des castes supérieures, anglophile et anglomane. Face à un Gandhi partisan d'une indépendance totale, la bourgeoisie indienne était, elle, favorable à la transformation de l'Inde en dominion, à l'image du Canada ou de l'Afrique du Sud. Cette bourgeoisie plus réaliste que Gandhi était consciente que l'indépendance verrait l'affrontement des communautés islamique et hindoue. Après l'engagement de l'indépendance pris par les Anglais en 1942 à la suite des défaites en Birmanie, s'affrontent les partisans d'une Inde unie et confédérée et les partisans de la création de deux États.
Les extrémistes musulmans (déjà) voulant accélérer le processus de la partition vont s'en prendre aux hindous et l'on assiste à Calcutta d'abord, dans une grande partie de l'Inde ensuite, à des massacres abominables. Dès lors, la partition est inévitable. Elle se fait en utilisant les données ethniques. Mais cela n'empêchera pas d'innombrables conflits en particulier au Bengale et au Pendjab, avec de véritables épurations ethniques dans bon nombre de régions : en tout entre 15 et 20 millions d'individus vont être obligés de déménager, non sans connaître de multiples vexations. Naturellement, les nouvelles frontières entraînent de nombreux incidents et conduisent à une première guerre indo-pakistanaise au Cachemire, où l'ONU obligera à un compromis qui perdure depuis 1949. Bien plus, les Bengalis musulmans se soulèvent contre l'autoritarisme d'Islamabad, et constituent en 1971 un nouvel État indépendant, le Bangladesh.

Depuis 1971 le Pakistan n'est cependant pas devenu un État sécurisé. D'abord s'opposent nombre d'ethnies : Penjâbis dans la Haute Vallée de l'Inde, autour de Lahore et d'Islamabad, Scindes au sud autour de Karachi et d'Hyderabad, sans compter les Pachtounes qui habitent ce qu'on appelle les zones tribales où se réfugient les Talibans et les tenants du groupe Al Qaïda quand ils sont poursuivis en Afghanistan. Le Pakistan, outre les querelles ethniques que les Britanniques contrôlaient à peu près, connaît aussi des conflits entre Pakistanais de souche et populations venues de l'Inde plus développées et par conséquent plus aisées. Surtout le Pakistan, qui n'a pas su pacifier les zones tribales, se trouve face à une révolte à caractère national dans le Baloutchistan.
Allié des États-Unis depuis les années de la guerre froide, dans la mesure même où l'ennemi héréditaire, l'Inde, était proche de l'Union soviétique, le Pakistan dispose de l'arme nucléaire. Depuis de nombreuses années le pouvoir réel au Pakistan est entre les mains de l'armée ; or, cette armée, qui avait aidé les Afghans dans leur lutte contre les Soviétiques, est demeurée proche de ceux qui sont devenus les Talibans.

Pourtant le maréchal Musharaf, commandant en chef des armées, qui a pris le pouvoir conserve un prestige certain dans nombre de milieux militaires. Il est hostile aux islamistes qui constituent l'opposition la plus forte à son pouvoir, qui disposent de moyens matériels importants et du soutien de près de la majorité des masses populaires : qu'on le veuille ou non, Musharaf est le seul à tenir en mains les possibilités d'action contre l'islamisme radical. Mme Benazir Bhutto n'a guère de moyens d'agir sur l'armée : ce n'est pas, de surcroît, parce qu'elle est soutenue par l'intelligentsia et une partie de la bourgeoisie qu'elle pourra lutter contre l'islamisme radical. On doit admettre, que cela plaise ou non, que les prochaines élections législatives au Pakistan, si elles étaient vraiment libres, donneraient une majorité relative aux islamistes, comme en 1991 en Algérie avec la victoire du FIS : 40 à 45 % d'islamistes, 35 % de partisans de Musharaf et 25 % de partisans de Benazir Bhutto, voilà ce que risquent de donner les élections pakistanaises de janvier prochain. Dès lors, Benazir Bhutto serait obligée de s'allier soit avec les islamistes, soit avec le maréchal Musharaf ! La démocratie montre ici ses limites. Le problème est en définitive assez simple : au nom de la démocratie, doit-on laisser la possibilité du pouvoir à un mouvement islamiste radical qui disposerait de l'arme nucléaire et transformerait totalement la situation militaire en Afghanistan ? N'oublions pas que dès à présent les Talibans contrôlent la moitié du territoire afghan et sont en voie de transformer des régions relativement calmes en zones d'insécurité. Selon certains journalistes, la situation à Kaboul aujourd'hui serait assez proche de celle de Bagdad il y a six mois.
Il est vrai, ce que l'on omet généralement de dire ou d'écrire, que le Pakistan connaît une situation économique désastreuse. Ayant eu longtemps un niveau de vie supérieur à l'Inde, il n'a pas décollé comme cette dernière ainsi que le rappellent les statistiques. La décroissance est peut-être souhaitable dans les pays développés. La croissance est indispensable pour les pays en voie de développement : la misère, élément important de l'essor de l'islamisme croît au Pakistan, elle décroît en Inde. De 1990 à 2005, le pouvoir d'achat a augmenté de 26 % en Inde, de 12 % seulement au Pakistan.

DREYFUS   Francois-Georges

Né le 13 septembre 1928
Marié - 3 enfants

Professeur d'université

Universitaire
Agrégé d'histoire
Docteur ès lettres
Professeur à l'Université de Paris-Sorbonne (depuis 1991).
Chaire d'Histoire et de géopolitique des mondes européens au XX°s.
Membre du Synode régional de l'Eglise luthérienne de Paris.

Lauréat de l’Académie française (1967) (1975)

Ouvrages
Les Forces religieuses dans la société française (1966)
Le Syndicalisme allemand contemporain (1968)
Le Temps des révolutions (1969)
Histoire des Allemagnes (1970)
Histoire es Gauches en France (1975)
Histoire générale de l’Europe (1980)
De Gaulle et le Gaullisme (1982)
Des évêques contre le pape (1985)
Les Allemands entre l’Est et l’Ouest (1987)
Histoire de la démocratie chrétienne en France (1988)
L’Allemagne contemporaine (1991)
L’Unité allemande (1993)
Histoire de la Résistance (1996)
Le IIIè Reich (1998)
1919 – 1939 : l'Engrenage (2000)
Histoire de Vichy (2002)
Une Histoire de la Russie (2005)

Distinctions
Officier de la Légion d'honneur
Chevalier de l’Ordre national du Mérite
Commandeur des Palmes académiques
Commandeur du Mérite de l'Ordre du Saint-Sépulcre
Officier de l’Ordre du Mérite de la République fédérale d’Allemagne
Officier de l’Ordre de la couronne de Belgique

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