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Tibet, Chine et JO

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Le Tibet, la Chine et les Jeux

(...)
Profitant de la proximité des Jeux olympiques de Pékin de 2008, les Tibétains ont manifesté pour attirer l'attention du monde sur leurs problèmes liés à la politique chinoise au Tibet. Le monde occidental s'est alors souvenu tout d'n coup qu'ntre la Chine et l'Inde existait un territoire de hauts plateaux autour de 4000 mètres d'altitude, peuplé de moines et de paysans, contrôlé par la Chine qui, chaque année, renforce sa présence et ses prétentions. Les médias, puis, à leur suite, les politiques se sont engouffrés dans cette affaire, sans penser aux conséquences et ont émis un certain nombre d'affirmations qui ne sont pas toujours exactes.
On a, par exemple, oublié que le Tibet est, dès le Moyen Âge, sous contrôle chinois. Depuis 1241, les Mongols occupent la région que les Ming leur enlèvent au XVIème siècle ; depuis lors le Tibet est sous contrôle chinois. Bien plus : en 1907, les Britanniques qui ont tenté de s'y implanter doivent reconnaître la "suzeraineté " de la Chine sur le Tibet. De 1925 à 1950, au cours des conflits qui secouent la Chine, la région est plus ou moins livrée à elle-même mais dès 1950, le République populaire de Chine s'installe au Tibet, ce que confirme le traité de Pékin du 23 mai 1951, reconnaissant les droits de la Chine sur le Tibet.

Incontestablement, 1950 marque le début d'une nouvelle période. De 1720, installation de l'armée mandchoue à Lhassa, jusqu'en 1950, la suzeraineté chinoise est très lâche. Le pouvoir impérial est faible et le Tibet comme la plupart des provinces chinoises jouit d'une large autonomie. À partir de 1950, le pouvoir est centralisateur et le régime fondé sur le mao-marxisme est totalitaire : ce sera le temps de la Révolution culturelle, la lutte contre la religion et la destruction de nombreux temples et monastères. Dès lors, l'autonomie du Tibet disparaît et l'on assiste à une répression systématique des bouddhistes. Le Dalaï-Lama s'exile en Inde et, à Pékin, on considère comme " sécessionniste " l'action des moines bouddhistes. Simultanément débute le processus de "sinisation " du Tibet. Des centaines de milliers de chinois y sont installés par Pékin et ce processus s'accélère avec la mise en service de la voie ferrée reliant Pékin à Lhassa.
Le peuple tibétain se sent rejeté et exilé sur son propre territoire. Déjà en mars 1959, de violents combats avaient opposé les Tibétains et les Chinois. Ce soulèvement est réprimé avec une violence inouïe ; le Dalaï-Lama s'exile et le nord du Tibet est découpé administrativement entre le Yunnan, le Sichuan et le Xinjiang. Le Xinjiang, lui, demeure théoriquement autonome, mais la politique de sinisation limite peu à peu les degrés de l'autonomie et l'on assiste à une nouvelle série de manifestations en 1989 : on compte plus de 400 morts, le régime chinois est sans pitié.

Le Tibet présente un intérêt géopolitique évident. Stratégiquement, il peut faciliter l'expansion chinoise vers le Pakistan, l'Inde et la Birmanie. Que les Chinois refusent l'indépendance d'une région liée à eux depuis des siècles se comprend parfaitement. Géographiquement, le Tibet est un château d'eau. Prennent leur source au Tibet, l'Indus, le Gange, le Brahmapoutre, le Mékong, le Yang Tsé. En un temps où apparaissent les maxi-barrages, il est évident que le contrôle du château d'eau tibétain est essentiel.
Politiquement, on l'oublie un peu trop facilement, le régime chinois est un système totalitaire où l'économie se libéralise certes, mais, comme le IIIème Reich, c'est un État totalitaire. Il tolère donc mal les libertés qu'autorise un régime d'autonomie d'inspiration religieuse car cela pourrait servir de précédent aux Ouïgours (musulmans) du Xinjiang, d'autant que ces derniers risqueraient d'être soutenus par les républiques-soeurs, turcophones et musulmanes, d'Asie centrale. De surcroît, le mao-marxisme est antireligieux et admet difficilement le système tibétain où le pouvoir est partagé entre des "prêtres " et des moines. Le régime tibétain n'est pas une "démocratie" (dixit L'Express) mais une théocratie bouddhiste où le pouvoir appartient aux lamas, le Dalaï-Lama étant le chef suprême car il est l'Immensément sage.
Économiquement, le Tibet recèle nombre de potentialités minières, en particulier cuivre et uranium, dont les réserves sont importantes. De plus, les steppes d'altitude élevée peuvent devenir des régions à agriculture et élevage extensif et, par conséquent, une possibilité d'activités pour la Chine surpeuplée. Or le Tibet est à peine peuplé et il n'est pas développé : la région autonome fait deux fois la France pour une population estimée à 2,4 millions d'habitants. Ce que l'on appelle Tibet historique, partagé en trois régions chinoises, est occupé par 2,5 à 3 millions d'habitants. Il y a donc 5 millions de Tibétains.
Pour toutes ces raisons, on voit mal la Chine reconnaître une autonomie très large aux Tibétains. En face de toutes ces réalités matérielles, existe évidemment la réalité humaine et spirituelle. Il y a incontestablement une culture tibétaine fondée sur le bouddhisme lamaïque. C'est aux yeux des Occidentaux une religion qui, par la méditation, la lecture des écritures bouddhiques et la prière, veut allier la tradition et les techniques modernes et conduire à la paix, ce qui ne ressemble guère au bouddhisme tibétain tel que le rapportent les voyageurs ou les missionnaires européens jusqu'en 1950. Pour eux, les Tibétains sont un peuple "cruel et sanguinaire". Ce n'est qu'après 1959 que, à la suite de la mainmise chinoise, le Tibet est devenu "un pays gentil" !

En réalité, les manifestations actuelles sont bien davantage liées au totalitarisme chinois qu'à la situation du Tibet qui n'est qu'un prétexte, même si ce que subissent les Tibétains est réellement tragique. Dans une certaine mesure l'affaire tibétaine s'est substituée, dans les médias, aux problèmes du Darfour. De surcroît, comme au Kosovo d'ailleurs, on constate combien l'ethno-centrisme tient de place dans les réflexions actuelles de certains ; mais si on plaint Tibétains ou Kosovars, on se désintéresse des Noirs du Darfour, des Indiens des Andes ou des Moldaves victimes des ambitions roumaines, russes ou ukrainiennes.

Il ne fallait sans doute pas organiser les Jeux de 2008 à Pékin (mais il y avait eu Moscou en pleine Guerre froide et Berlin en 1936) ; toutefois, à partir du moment où cette décision était prise, boycotter n'aurait aucun sens.
Paru dans La Nef - juin 2008

DREYFUS   Francois-Georges

Né le 13 septembre 1928
Marié - 3 enfants

Professeur d'université

Universitaire
Agrégé d'histoire
Docteur ès lettres
Professeur à l'Université de Paris-Sorbonne (depuis 1991).
Chaire d'Histoire et de géopolitique des mondes européens au XX°s.
Membre du Synode régional de l'Eglise luthérienne de Paris.

Lauréat de l’Académie française (1967) (1975)

Ouvrages
Les Forces religieuses dans la société française (1966)
Le Syndicalisme allemand contemporain (1968)
Le Temps des révolutions (1969)
Histoire des Allemagnes (1970)
Histoire es Gauches en France (1975)
Histoire générale de l’Europe (1980)
De Gaulle et le Gaullisme (1982)
Des évêques contre le pape (1985)
Les Allemands entre l’Est et l’Ouest (1987)
Histoire de la démocratie chrétienne en France (1988)
L’Allemagne contemporaine (1991)
L’Unité allemande (1993)
Histoire de la Résistance (1996)
Le IIIè Reich (1998)
1919 – 1939 : l'Engrenage (2000)
Histoire de Vichy (2002)
Une Histoire de la Russie (2005)

Distinctions
Officier de la Légion d'honneur
Chevalier de l’Ordre national du Mérite
Commandeur des Palmes académiques
Commandeur du Mérite de l'Ordre du Saint-Sépulcre
Officier de l’Ordre du Mérite de la République fédérale d’Allemagne
Officier de l’Ordre de la couronne de Belgique

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