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Un texte d'Alfred Sauvy

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Un texte d'Alfred Sauvy datant d'un quart de siècle

(...)
mise au service d'un fond qui se veut pédagogique et stimulant. Le texte de sa conférence sur le vieillissement prononcée le 8 décembre 1983 à Tunis, par un Alfred Sauvy qui a alors 85 ans, en est la parfaite illustration.


La méthode : de l'observation des faits à l'ordonnance
La méthode à laquelle recourt Alfred Sauvy commence toujours par l'observation car, selon lui, la recherche de la vérité ne passe pas par l'analyse des théories mais par l'examen attentif des faits. Il s'agit en l'espèce d'attirer l'attention sur l'allongement de l'espérance de vie des personnes âgées, phénomène inédit qui permet aux soixantenaires, dont le nombre croît dans ces années 1980, de commencer une nouvelle vie, ce qui était impossible avant la transition démographique. Alfred Sauvy le fait en présentant deux exemples, là où l'universitaire commencerait sans doute en recourant à des concepts, donc en parlant de l'augmentation de l'espérance de vie sans incapacité des personnes âgées. Les deux faits que livre Alfred Sauvy ont la même signification, mais ils ont l'avantage d'être compréhensibles par tout le monde, d'autant qu'il les présente dans un langage simple et clair.
Un autre outil essentiel de la méthode d'Alfred Sauvy est l'analyse diachronique : dans ce texte, il s'agit d'examiner comment la question du vieillissement a été étudiée (ou escamotée) au cours de l'histoire et d'éviter ainsi le risque de se polariser sur le court terme qui, par nature, a une signification relative. Cela conduit Alfred Sauvy à se référer à Leroy-Beaulieu, Boverat ou aux travaux conduits dans le cadre de l'ONU, pour en arriver à la période contemporaine, où des hommes politiques n'ont "pas encore une notion bien précise du phénomène" de vieillissement, occasion pour Alfred Sauvy de rappeler implicitement ce qu'il a si souvent appelé le "refus de voir".
Pourtant le vieillissement se déploie, et il convient de réfléchir à ses conséquences ; elles sont nombreuses, mais le souci d'Alfred Sauvy est moins d'insister sur les plus évidentes les conséquences matérielles que sur les plus "méconnues", selon l'adjectif retenu pour le titre de sa conférence, les "conséquences morales". Alfred Sauvy propose alors une analyse puisant dans différentes périodes historiques, la Grèce dans les siècles précédant l'ère chrétienne, Rome sous l'Empire ou Venise du temps des Doges, pour en venir à la France du XIXe siècle. Il mène alors une analyse à la fois diachronique et synchronique, en observant les faits concernant une même question, celle du vieillissement, dans des lieux différents et à des moments historiques différents.
Sa conclusion, comme souvent, est une ordonnance en deux temps. Premier temps : ne prenez pas des médicaments inefficaces, occasion pour lui de dénoncer explicitement "la théorie", qui annonce des "résultats contraires" aux évolutions réelles. Second temps, les vrais remèdes dont le conseil d’intégrer sans cesse les facteurs moraux, ce qui conduit à toujours "prendre des leçons de jeunesse".
Ainsi, à la lecture de cette conférence, la méthode, assez exceptionnelle, d'Alfred Sauvy n'a pas pris une ride et mériterait tout autant d’être employée aujourd'hui. Peut-on le dire également pour le fond ?


Deux limites…
Lire avec sens critique ce texte datant d'un quart de siècle est aisé, mais l'amitié dont m'a honoré Alfred Sauvy pendant de longues années jusqu'à sa mort me conduit à préciser que certaines observations ci-dessous ne doivent pas masquer ce qu'a été l'apport fondamental d'Alfred Sauvy, dont les lumières m'ont ouvert tant de pistes de recherche.
Une première limite de ce texte consiste en ce qu'il peut conduire le lecteur à ne pas suffisamment distinguer le vieillissement individuel du vieillissement d'une population, même si ces phénomènes, tous deux inédits, sont en partie liés. Les changements quantitatifs et qualitatifs intervenus dans le vieillissement individuel des personnes âgées sont récents, datant grosso modo seulement des années 1970, lorsque la médecine, ayant conduit à l'effondrement des mortalités infantile, infanto-adolescente et maternelle, a pu davantage s'investir dans les personnes âgées, faisant décoller l'espérance de vie des retraités. La longévité accrue des personnes âgées, d'autant qu'il s'agit pour l'essentiel d'une augmentation de l'espérance de vie sans incapacité, ne peut être jugée que comme une bonne et heureuse nouvelle.
Seconde limite : peut-on écrire que "ce n'est pas l'allongement de la vie qui vieillit une population" ou que le "vieillissement a toujours donné des effets défavorables", comme l'affirme Alfred Sauvy à la lumière d'exemples historiques ? Oui, dans la mesure où de telles phrases s'appliquent au vieillissement "par le bas", c'est-à-dire à l'augmentation de la proportion des personnes âgées due à une fécondité abaissée. En revanche, le vieillissement "par le haut", c'est-à-dire l'augmentation de la proportion des personnes âgées due à leur longévité accrue, phénomène totalement inédit, reste sans références historiques et ne peut donc relever d'une analyse diachronique. En outre, il ne peut être, a priori, connoté négativement. Alfred Sauvy corrige d'ailleurs implicitement les propositions rappelées ci-dessus en écrivant : "nos conceptions occidentales à propos de l'mploi sont entièrement à réviser ".


... mais des fondements stimulants
Il était difficile, il est vrai, dans un texte aussi court, d'approfondir tous les points, même si le style d'Alfred Sauvy est caractérisé par une forte densité des analyses énoncées. Parmi celles-ci, deux méritent particulièrement l'attention car elles restent souvent méconnues. La première consiste à rappeler que la transition démographique a rajeuni les populations car elle a surtout diminué la mortalité des générations les plus jeunes. La seconde insiste pour que l'étude du vieillissement ne se concentre pas exclusivement sur la question des retraites ; autrement dit, il ne faut pas que l'arbre (le financement des retraites) cache la forêt (les multiples conséquences du vieillissement).
C'est grâce à cet enseignement que nous avons pu approfondir la question du vieillissement, d'une part en montrant comment ce dernier doit se décliner selon le vieillissement de la population active, supposant d'autres conceptions en matière de formation permanente, ou selon le "vieillissement dans le vieillissement", appelant une politique du vieillissement adaptée à la composition par âge des personnes âgées. D'autre part, le large spectre qu'Alfred Sauvy nous incite à utiliser pour étudier cette question du vieillissement nous a conduit à distinguer le vieillissement stricto sensu, soit l'augmentation de la proportion des plus âgées dans une population, de la gérontocroissance, soit l'augmentation du nombre de personnes âgées, deux processus qui, selon les populations et les périodes historiques, ont rarement la même intensité et évoluent même parfois en sens inverse. Enfin, c'est également grâce aux enseignements d'Alfred Sauvy, résumés dans cette conférence, que nous avons pu avancer dans nos recherches jusqu'à mettre en évidence la diversité - quatorze exactement  - des types de vieillissement et de gérontocroissance selon les territoires.

Cette conférence, bien que datant d'un quart de siècle, recèle donc toujours non seulement un trésor méthodologique, mais aussi des analyses fondamentales qui en font, aujourd'hui encore, une source de féconde stimulation scientifique.

Paru dans la revue Sciences & Devenir - n° 56, 2008, p 50-55

DUMONT  Gerard-Francois

Né le 20 mai 1948
Marié – 4 enfants
 

Géographe,
Professeur d'université à la Sorbonne


Docteur d’Etat ès sciences économiques
Institut d’études politiques de Paris
Institut d’administration des entreprises

Directeur de banque (1973-1987)
Professeur à l'Université de Paris IV - Sorbonne (1988-1996)
Recteur d’Académie, Chancelier des Universités (1996-1998)
Professeur à l'Université de Paris IV – Sorbonne - Institut de Géographie (depuis 1999)
 
Président de l’Institut de démographie politique (depuis 1980)
Directeur du séminaire d’Alfred SAUVY au Collège de France (1980-1989)
Fondateur de l’Institut de recherches et d’études familiales (1983)
Administrateur de la Fédération des familles de France (1986-1996)
Président de l’Institut de recherche immigration et société (depuis 1987)
Administrateur de la Société de Géographie (depuis 2000)
Président de l’association reconnue d’utilité publique Population & Avenir (depuis 2000)
Membre du conseil national de l’information statistique (2002)
Directeur de séminaire au Collège interarmées de défense (CID) (2003)
Vice-président de l’Association pour la promotion de la langue française
Membre du Comité des experts de l’Observatoire des retraites
Expert après du Comité économique et social européen
 
Ouvrages
La Franceridée (1979) – Prix Renaissance
L’Enjeu démographique (1981)
Démographie politique (1982)
La Tragédiede la France (1983)
La Montéedes déséquilibres démographiques (1984)
Malthus, hier et aujourd’hui (1984)
Pour la liberté familiale (1986) – Prix de l’Académie d’éducation et d’études sociales
Le Festin de Kronos (1991)
Démographie. analyse des populations et démographie économique (1992)
Economie urbaine (1993) – Prix de la Société de géographie
La Retraitedes cadres et l’avenir du système par répartition (1994)
L’aménagement du territoire (1994)
Le monde et les hommes (1995)
Les migrations internationales (1995)
Les spécificités démographiques des régions et l’aménagement du territoire (1996)
L’identité de l’Europe (1997)
L’Arc alpin, Histoire et géopolitique d’un espace européen (1999)
Les racines de l’identité européenne (Préface de José Maria Gil-Robles, Président du Parlement européen) (1999)
Francia y los franceses, Madrid, Acento Editorial (2000)
La population de la France, des régions et des DOM-TOM, (2000)
Géographie de la France (2002)
Les régions et la régionalisation en France (2004)
Les populations du monde (2004)
Les territoires face au vieillissement en France et en Europe (2006)
Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations (2007)

Nombreuses collaborations
     plus de 420 publications dans une quinzaine de langues

Principales responsabilités éditoriales
Directeur de la revue Population et Avenir
Membre du Conseil scientifique de la revue Géostratégique.
Membre du conseil scientifique de la Revue française de géopolitique.
Président du Conseil scientifique de la revue Agir.
Membre de l’Advisory council de la revue Bulletin of geography de l’Université Nicolas Copernic de Torun (Pologne)
Membre du Comité académico de la RevueEstudiossociales contemporáneos (Université Nacional de Cuyo, Argentine)
Membre du Comité de Rédaction de Geopolitical Affairs (Londres)

Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Officier dans l'Ordre national du Mérite
Médaille du Mérite Européen.
Grande médaille de vermeil de la ville de Paris.

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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