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Emmanuel Berl

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Emmanuel Berl, "l’écrivain français par excellence"

"La politique française me semble évoluer moins comme une histoire que comme une névrose. [...] La politique devient le domaine où les mots n'ont plus de sens. La plupart des Français s'en détournent, sauf quand ils ont bu et ont envie de se disputer. [...] Les politiciens ne trouvant plus de références, l'imposture devient leur élément, le seul où ils puissent vivre. Tout se passe comme si leur métier n'était pas de chercher ce qu'il faut faire mais de trouver ce qu'il faut dire..."

Ces jugements sévères ne sont nullement inspirés par la dégénérescence de l'esprit public qui caractérise la vie politique française depuis quelques décennies. Ils sont tirés d'un petit ouvrage paru il y a plus d’un demi-siècle chez Grasset sous le titre : La France irréelle. L'auteur, Emmanuel Berl, journaliste, polémiste, critique, historien, essayiste, mémorialiste, philosophe, n'avait pas l'habitude de mâcher ses mots. C'était le modèle de l'esprit libre - et, ce qui ne gâte rien, brillant, lucide, doté d'une insatiable curiosité et d'un humour qui n'épargnait rien ni personne, à commencer par lui-même.
Au début d'un autre de ses livres, un récit autobiographique intitulé Sylvia, il écrivait : "Ma vie ne ressemble pas à ma vie. Elle ne lui a jamais ressemblé. Mais ce décalage entre moi et moi, je le supportais assez bien, je le supporte de plus en plus mal. " On a souvent dit de lui que c'était un homme du XVIIIe siècle égaré dans le XXe. Sa parenté avec les hommes des Lumières - sans compter une troublante ressemblance, physique et morale, avec Voltaire - accrédite en effet ce jugement devenu un cliché. Mais Berl n'était pas qu'un héritier : c'était d'abord un étincelant observateur de la société de son temps. Et pourtant, comme le rappelle son biographe, Bernard Morlino (auteur d'un remarquable Emmanuel Berl, paru à la Manufacture en 1990 (1), il ne se considérait pas comme un écrivain : "Il avait un rapport particulier à ses écrits, explique Morlino : il jetait tout parce qu'il se considérait comme un amateur parmi les écrivains professionnels. Il écrivait pour écrire et non pour être lu."

Bernard de Fallois, qui a édité les Essais de Berl (une précieuse somme de 750 pages parue chez Julliard en 1985), assure que son style est "un des plus beaux styles français qui soient". Il possédait en effet quelques qualités cardinales, hélas en voie de disparition : "jamais d'emphase, aucune rhétorique, un sens infaillible du mot juste, la rapidité moderne jointe à la concision classique, la familiarité à l'élégance". Comment s'étonner, après cela, qu’il ait été un causeur exceptionnel ? Ceux qui n'ont pas eu la chance de l'approcher ont pu néanmoins s'en rendre compte en suivant l'entretien en deux parties qu'il accorda à Roger Grenier en 1971, diffusé par la chaîne FR3 en janvier 1989, dans le cadre de l'émission "Océaniques". Un véritable feu d'artifice d'intelligence, de drôlerie, de lucidité. D'une incurable modestie, assurant qu'il n'écrivait que pour "mettre de l'ordre dans ses idées", pour "résoudre (s)es petits problèmes", Berl confiait à Roger Grenier : "Je ne crois pas à la permanence ni à l'unité de ma personne".

Son enfance et sa jeunesse avaient été cruellement marquées par la mort. Né en 1892, il assiste, à quinze ans, à l'agonie de son père, rongé par le cancer, et, trois ans plus tard, à celle de sa mère. "La mort est le premier problème auquel je me suis heurté", constatait-il. Il grandit au milieu de photos représentant des gens de sa famille sur leur lit de mort. En 1912, il perd un cousin auquel il vouait un "amour ébloui " : le jeune philosophe Henri Franck (2), foudroyé par la tuberculose. "Survivre devenait pénible, et à moi plus qu'à un autre" (Rachel et autres grâces). Il survivra pourtant à la mort des êtres chers et à la tuberculose, qu'il va soigner en Allemagne. L'amitié le sauve. Par Anna de Noailles, qui reporte sur lui une partie de l'ardent sentiment qu'elle avait pour Franck, il rencontre Barrès, Cocteau, Edmond Rostand - plus tard, il fréquentera Proust, Drieu la Rochelle, Daniel Halévy, Mauriac, Malraux… En outre, l'amour des femmes joue un rôle essentiel : il se mariera trois fois et aura de nombreuses liaisons. Ses deux premiers mariages furent des échecs, le troisième – avec la chanteuse Mireille en 1937 - fut réussi. "Dans ma vie, j'ai tout raté, sauf mon mariage avec Mireille", confiait-il à Bernard Morlino. "J'ai épousé l'intelligence, dira-t-elle de son côté. Malheureusement, cela n'aura duré que quarante ans !"

Mobilisé en août 1914, il voit venir l'embrasement européen avec désespoir. Admirant Jaurès et Caillaux, il estime, comme eux, qu'il faut tout faire pour éviter la boucherie, ce qui ne l'empêche pas de se battre avec courage (il décrochera la croix de guerre). Réformé en 1917 pour une "bronchite suspecte", il commence à écrire à Nice. Revenu à Paris, il y mène une vie passablement chaotique, côtoyant les surréalistes, étudiant les mystiques, avant de se lancer dans le journalisme. Collaborateur des Nouvelles littéraires de Maurice Martin du Gard et de L'Europe nouvelle de Louise Weiss, il publie en 1927 un essai que l'on a prétendu inspiré d'un "marxisme primaire" alors qu'il ne témoigne d'un sens critique aigu : Mort de la pensée bourgeoise.
La même année, il dirige durant quelques mois un bimensuel : Les Derniers Jours. Politiquement, il n'a pas encore trouvé sa voie, mais il penche du côté de Herriot, de Blum et même du communiste Barbusse, qui l'attire à Monde et l'encourage à publier un nouveau pamphlet : Mort de la morale bourgeoise (1929). En 1931, ayant la preuve que Monde est financé par Moscou, il rompt toutes relations avec les communistes. L'année suivante, dans La Politique et les partis, il avoue que, jusqu'à présent, il n'a fait que rôder, "plus ou moins gauchement", autour de la politique avant de se fixer cette ligne de conduite : "Nous ne pouvons adhérer à aucun parti : chacun d'eux a commis des fautes trop lourdes ; nous ne pouvons grouper en doctrine les évidences que nous apercevons : il faudrait pour cela une foi dans nos dialectiques, qu'il est difficile de garder dans un monde aussi absurde."

Ces évidences, il tentait pourtant de les dénombrer. La première de toutes était le refus de la guerre, car "victoire et défaite se résorbent dans un identique cataclysme où elles ne se distinguent plus l'une de l'autre". En 1932, à l'invitation de Gaston Gallimard, il prend la direction de Marianne, un grand hebdomadaire littéraire illustré - en fait, un concurrent sérieux pour Candide et Gringoire. Il y attire de brillants pigistes : Cocteau, Malraux, Guitry, Kessel, Montherlant, Anouilh, Benda, Blum, Roger Martin du Gard, Paul Reynaud... La ligne du journal est éclectique : positionné à gauche, il soutiendra le Front populaire, mais, pacifisme oblige, prendra position contre l'intervention en Espagne. En 1937, il quitte Marianne (que Gallimard a vendu au milliardaire Raymond Patenôtre), et fonde un petit pamphlet hebdomadaire : Pavé de Paris. L'année suivante, il prend position - toujours par pacifisme - pour l'accord de Munich. Mais celui-ci ne fait que retarder une conflagration précipitée par le pacte germano-soviétique d'août 1939.

C'est dans le Lot, où il entreprend une monumentale Histoire de l'Europe en trois volumes, qu'Yves Bouthillier, ministre des Finances, lui téléphone pour lui demander de récrire les premiers discours du maréchal Pétain, nouveau chef du gouvernement - qu'il ne rencontrera jamais. Il est, entre autres, l'auteur de deux formules qui feront florès : "Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal" et : "La terre, elle, ne ment pas". A Patrick Modiano, qui lui faisait remarquer que c'était quand même bizarre pour un juif, il répondit : "Rétrospectivement, peut-être... Parce qu'on pense à tout ce qui a suivi... Mais je vous assure que, sur le moment, ces formules n’avaient pas le cachet “Révolution nationale” qu’elles ont pris par la suite… " (3) Si l'on insistait, il disait aussi, selon Roger Grenier : "Je n'arrive pas encore à discerner l'intérêt que pouvait avoir la France à ce que les discours du vieillard qui la représentait fussent mal rédigés." (Le Monde, 23 septembre 1976)
Il est pourtant d'emblée contre la "Révolution nationale" et approuve la démarche du général de Gaulle. De plus en plus retranché des passions de son temps, il se consacre à l'écriture d'ouvrages nourris de sa réflexion, de son érudition et de son intelligence, qui paraîtront après le conflit : Histoire de l'Europe, Les Deux sources de l'art occidental, La Culture en péril, Sylvia, Présence des morts, La France irréelle, La Fin de la IIIe République, A venir...

A l'écart des modes et des systèmes, retiré dans son appartement du Palais-Royal, il est devenu un sage, qui fascine tous ceux qui lui rendent visite. L'un de ceux-ci, Jean d'Ormesson, qui s'entretiendra longuement avec lui sur les ondes de France-Culture, écrit : "Il avait côtoyé tout ce qui comptait dans le siècle, il avait dirigé un grand journal, il aurait pu aspirer à toutes les sortes d'honneurs, mais il s'en fichait bien. Il n'y avait dans son retrait pas la moindre trace d'amertume. [...] Il était merveilleusement engagé dans ce monde où tout l'intéressait et merveilleusement dégagé de cette vie dont il ne se souciait guère" (4). A propos de l'au-delà, auquel il ne croyait guère, car le néant était pour lui "une absolue évidence", il confiait : "Je mourrai, et puis voilà. C'est très simple. Et je trouve qu'on fait beaucoup d'histoires autour." Il est mort, très simplement, à l'hôpital Saint-Joseph, dans la nuit du 21 au 22 septembre 1976. Et l'on n'a pas fait beaucoup d'histoires autour de la disparition de celui en qui Malraux – mort deux mois plus tard - voyait "l'écrivain français par excellence".

(1) Le philosophe Louis-Albert Revah, biographe de Julien Benda, a également publié en 2003 Berl, une vie (Grasset)
(2) Dont la sœur, Lisette, épousera l'ambassadeur Fernand de Brinon, fusillé à la Libération pour collaboration avec l'occupant nazi.
(3) Interrogatoire par Patrick Modiano, Gallimard, 1976, p. 88.
(4) Emmanuel Berl et Jean d’Ormesson, Tant que vous penserez à moi, Grasset, 1992, p. 10.

BROCHE Francois

Né le 31 août 1939
 


Journaliste, historien
 

Conseiller de la rédaction de L’Ena Hors les murs
     revue de l’association des anciens élèves de l’Ena (depuis 1999)
Membre du conseil d’administration
     de la Fondation de la France Libre
     du conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle
Ancien président du comité éditorial d’Espoir
     revue de la Fondation et de l’Institut Charles de Gaulle (2005-2010)
 
Ouvrages
Le Bataillon des Guitaristes, l'épopée inconnue des FFL de Tahiti à Bir Hakeim, Fayard, 1970
     préface du général Kœnig, couronné par l'Académie Française, Prix littéraire de la Résistance 1971 -
 
•: Lemaigre-Dubreuil, Dollfuss, Alexandre de Yougoslavie et Barthou, Heydrich, Jaurès, Collection « Les Grands crimes politiques » cinq volumes aux Editions André Balland, 1977-1978.
 
Les Bombardiers de la France Libre, Groupe Lorraine, Les Presses de la Cité, 1979 - Maurice Barrès, Jean-Claude Lattès, 1987, couronné par l'Académie Française - Anna de Noailles, Robert Laffont, 1989 - Léon Daudet (1992), Prix Paul-Léautaud 1992, Prix du Nouveau Cercle de l'Union 1992 - De Gaulle secret, (1993) - Au Bon chic humanitaire, Première Ligne, 1994 - L'Expédition de Tunisie 1881, Les Presses de la Cité, 1996 - L’Épopée de la France Libre, Pygmalion/Gérard Watelet, 2000 - De Thiers à Casimir Perier (1870-1895), Pygmalion/Gérard Watelet, 2000 - Le Comte de Paris, l’ultime prétendant, Perrin, 2001 - L’Armée française sous l’Occupation, tome 1 : La Dispersion, Presses de la Cité, 2002, Prix des Ecrivains Combattants 2002 - L’Armée française sous l’Occupation, tome 2 : La Métamorphose, Presses de la Cité, 2002, Prix Edmond-Fréville de l’Académie des Sciences morales et politiques - L’Armée française sous l’Occupation, tome 3 : Le Rassemblement, Presses de la Cité, 2003 - Bir Hakeim, album illustré, préface de Pierre Messmer, présentation du général Jean Simon, Éditions Italiques, 2003 - François Huet, chef militaire du Vercors, une vie au service de la France, Editions Italiques, préface d’Henri Amouroux, 2004 - Les Hommes de De Gaulle, leur place, leur rôle, Pygmalion, 2006 - La Franceau combat, de l’appel du 18 juin à la victoire (en collaboration avec Jean-François Muracciole), Perrin, 2007 - Une Histoire des antigaullismes, Bartillat, 2007 - Bir Hakeim, la bataille qui réveilla les Français, Perrin, 2008 - Le Dernier jour du général de Gaulle, L’Archipel, 2010 - Dictionnaire de la France Libre (en collaboration avec Jean-François Muracciole), collection "Bouquins" (2010) - A l'officier des îles (2014) - Dictionnaire de la Collaboration (2014) -
 
• Edition du Journal de ma vie extérieure de Maurice Barrès (en collaboration avec Eric Roussel), Julliard, 1994
• Édition intégrale des Cahiers inédits (1887-1936) d’Henri de Régnier, Pygmalion-Gérard Watelet, 2002
•  Préface et notes au Journal de Marie Lenéru, Bartillat, 2007
• Préface et notes au Livre de ma vie d’Anna de Noailles, Bartillat, 2008
• Préface aux Déracinés de Maurice Barrès, Bartillat, 2010
• Annotation de Mes Cahiers de Maurice Barrès, nouvelle édition en cours de publication aux Editions des Equateurs, 2010-2011, et préface du tome 2 (janvier 2011)

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