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Alphonse Boudard, ou…

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... "la rédemption par l’écriture"
 
A sa mort, un critique littéraire sûrement bien intentionné, mais complètement idiot, a écrit qu’il avait "donné à l’argot ses lettres de noblesse". C’est, toutes proportions gardées, comme si l’on assurait que Proust avait renouvelé le roman mondain. Réduire l’œuvre d’Alphonse Boudard à l’argot et au folklore qui l’entoure habituellement - les malfrats, les prostituées, le milieu et sa légendaire "morale" - est un de ces lieux communs dont sont friands les esprits superficiels, plus occupés à coller des étiquettes qu’à aller voir ce qu’elles recouvrent.
L’argot lui a seulement permis de trouver sa voie lorsque, après une enfance chaotique et une jeunesse agitée, il s‘est mis à écrire. "L’argot, confiait-il, a été mon émerveillement de toujours, mon initiation à la poésie." Mais Boudard, c’était avant tout un grand écrivain français. Il avait mis la "langue verte" au service de la suprême patronne à ses yeux : la langue française.

Il naît en 1925 de père inconnu et d’une mère assez connue sur le trottoir parisien ; elle n’a que dix-sept ans lorsqu’elle lui donne le jour. Il est immédiatement mis en nourrice chez de braves fermiers du Loiret ; il y respire "les senteurs de crottin de cheval et les remugles de purin", et, de temps à autre, le doux parfum d’une jeune femme qui débarque d’une belle voiture dans la cour de la ferme, jupe courte et cheveux "à la garçonne" : "Mademoiselle ma mère".
Il lui consacrera son livre le plus émouvant : Mourir d’enfance (Robert Laffont, 1995), qui lui vaudra le grand prix du roman de l’Académie française. Elle le reprend lorsqu’il a sept ans pour le confier à sa mère, qui habite dans un hôtel meublé, au coin de l’avenue de La Motte-Picquet et du boulevard de Grenelle, peuplé surtout de réfugiés juifs :
"J’allais dans le couloir, sur le palier, où ça grouillait de petits David, Isaac, Simon, Jacob […] Ils ne m’ont pas trop fait sentir que j’étais un étranger en quelque sorte, avec ma tignasse blonde comme un petit boche. […]. Mon accent, c’était encore celui d’un cul-terreux des bords de la Louaire… je roulais les r… ça la fout mal à Paris. Très rapidos, je me suis laissé entraîner sur la jactance en savate, à devenir gros bec, comme on disait alors pour cibler l’accent des parigots. Les petits David et les Rachel et les Jacob, eux  ils avaient déjà plus le même accent que leurs parents, ils étaient devenus têtes de chien parisiens."
 
Puis la grand-mère va s’installer dans le XIIIe arrondissement de Paris, qui n’était pas encore la "cité des Chinois", mais le bastion du parti communiste, des automobiles Panhard et des apaches de la Butte aux Cailles. Au contact du "populo" de la porte de Choisy ("c’était encore le bout galeux du monde"), il acquiert des manières, un langage, une "culture" en un mot. Vers dix ans, il se met à fabriquer des petites bandes dessinées sur des gros cahiers de brouillon : "Histoires de brigands, d’explorateurs, avec des personnages qui s’exprimaient dans les ballons, les petites bulles qui sortent de la bouche, exactement à l’imitation des illustrés qui circulaient parmi nous. […]. Comme toute littérature commence par le plagiat, je m’inspirais de nos héros… Tarzan, Guy l’Eclair, Jim-la-Jungle… J’ai obtenu comme ça mes premiers succès d’estime… j’échangeais mes œuvres contre des billes, un pistolet Eurêka… de la réglisse en rouleau. C’était ma seule vocation, mon don de la nature."
Surtout, il commence à raconter des histoires, et ses petits copains en redemandent : "J’inventais ou je brodais en partant d’anecdotes plus ou moins véridiques. Le schéma était là… le même, il suffisait que je perfectionne… passer de l’oral à l’écrit… et attendre que le temps ait fait son œuvre."
Il a des facilités pour étudier, mais ne fiche rien à l’école – ce qui ne l’empêche pas d’obtenir son certificat d’études. De ses classes à la communale du quartier, il écrira : "Elles étaient l’exacte ébauche de nos places futures dans la société. Les bons élèves, les studieux, on les retrouverait dans les placards de fonctionnaires, les chefs, les sous-chefs de bureau. L’ensemble était promis à l’usine et les derniers, les cancres, fort probable que parmi ceux-là j’ai retrouvé quelques spécimens de bandits de grand chemin. Avec des surprises, puisque je me suis permis de passer des grands chemins, de la rubrique des faits divers, aux pages des belles lettres."
Auparavant, il aura travaillé pendant quatre ans dans la fonderie typographique Deberny et Peignot, avec le seul souci de n’y pas faire de vieux os : "Plus tard, je ne sais pas trop ce que je serai, mais pas ouvrier ", se disait-il.

En 1940, il a quinze ans – trop jeune pour prendre part aux événements, mais assez mûr pour s’y intéresser - et quelques convictions, qui lui venaient de l’école communale, où "La dernière classe", le plus célèbre des Contes du lundi d’Alphonse Daudet, était en honneur : "Les Boches, c’étaient donc pour moi des gens épouvantables. Et voilà ces maudits Teutons en train de défiler sur les Champs-Elysées."  Ce spectacle le révolte, mais il attendra d’avoir dix-huit ans pour s’engager : "L’occasion fait le larron, confiera-t-il au journaliste Jean Cochet. Je voyais surtout dans la Résistance une issue commode pour m’évader de l’usine." En 1943, il rejoint les FTP de Sologne : "J’ai erré dans les campagnes brumeuses en compagnie de lascars sortis direct des Grandes Compagnies moyenâgeuses", écrit-il. Il y côtoie toutes sortes de gens, du communiste Pierre Georges (le célèbre "colonel Fabien"), dont il tracera un beau portrait dans Le Corbillard de Jules, au maurrassien Jean-Baptiste Biaggi, qui sera son capitaine aux Commandos de France en 1944 : "Ce métissage d’influences fera de moi, lorsque j’écrirai, un gars un peu à distance, dit-il. Et libre !" Sa conduite lors des combats de la Libération lui vaut quatre citations, la croix de guerre et la médaille militaire : "C’était le grand bonheur. J’avais dix-neuf ans. Il faisait beau. J’avais une mitraillette." Bel exemple du grand style français : concis, dru, imagé.

Après la guerre, il tente de retrouver une vie à peu près normale, mais de mauvaises habitudes prises dans les maquis et quelques fréquentations douteuses ("Tonio le Ténor", "Riton les Pognes", "Charlot la cavale"…) l’envoient à la prison de Fresnes en 1948 ; il en sort un an plus tard, gracié par le président Auriol. Entretemps, il a contracté la tuberculose, dont il manque mourir en 1952. Après plusieurs séjours en sanatorium, il replonge : en 1957, il est condamné à quatre ans de prison pour "trafic de fausse monnaie" (il s’agit, en réalité, des billets français émis par les Américains dans le cadre de l’AMGOT (1).
Il décide d’occuper ses loisirs forcés à lire les bons auteurs. Il commence par Le Chant du monde, de Giono, sa première grande émotion littéraire : "Un livre complètement onirique, où la Provence ressemble au Colorado", dira-t-il. Puis il découvre Julien Blanc (Joyeux, fais ton fourbi), Albert Londres (Dante n’avait rien vu), Ramuz, Virgile, Stendhal, Balzac, Jules Renard, Bernanos, Marcel Aymé, Montherlant ("C’est quand même mieux que Duras, merde !")… Dans un désordre qui fait le charme des bibliothèques carcérales.
Céline surgit un peu plus tard, grâce à Albert Paraz, l’auteur du Gala des vaches : "Livre d’un tubard. Je suis tubard. J’écris à Paraz. Je n’écris pas à l’homme de lettres, mais pour l’interroger sur l’efficacité d’un médicament dont il parlait… " Paraz lui répond, ils correspondent. Un jour, Paraz lui dit : "Vous n’avez pas lu Céline, et pourtant vous avez un style spontanément célinien." Il découvre Le Voyage au bout de la nuit : "Et là, je reçois un grand coup au plexus. L’emballement !" C’est après avoir lu Céline, après l’avoir compris, qu’il se dit que "la littérature n’est pas une chose fermée".

Dès 1958, il entreprend d’écrire son premier livre, La Cerise, magnifique description de l’univers carcéral ("La prison, c’est d’abord une odeur… "). Libéré en 1961, il retrouve le sana, où il tente de garder le seul poumon qui lui reste, et publie l’année suivante La Métamorphose des cloportes (Plon), qui lui vaut un succès immédiat et durable. Le manuscrit a été chaudement recommandé par un lecteur avisé, Michel Tournier, qui lui consacrera un beau texte dans Le Vol du vampire, sous le titre : "La rédemption par l’écriture" Dix ans plus tard, L’Hôpital  (La Table Ronde) apparaît à beaucoup de lecteurs comme son chef d’œuvre.
Le cinéma le sollicite ; il devient scénariste-dialoguiste, et tirera de cette activité un pamphlet désopilant : Cinoche (La Table Ronde, 1974). Ces quatre livres seront rassemblés en 1991 dans la collection "Omnibus" sous le titre : Chroniques de mauvaise compagnie, tandis que cinq récits de guerre et de jeunesse (les Combattants du petit bonheur, prix Renaudot 1977, Bleubite, Le Corbillard de Jules, Le Café du pauvre et L’Education d’Alphonse, parus entre 1966 et 1987) se retrouveront cinq ans plus tard dans un second "Omnibus", sous le titre : Les Vacances de la vie : "On était flambant, bandant neuf, écrit-il dans sa préface. On s’est emmêlé les pinceaux dans sa jeunesse. […]  Je me suis efforcé de faire surtout danser les mots… à la valse-musette… au jazz… au tango des fleurs. Il faut tendre l’oreille pour me lire. Je ne cherche qu’à vous enchanter, chers lecteurs."

Alphonse et ses personnages (escrocs, filles de joie, voyous, aristos douteux, bourgeois décatis…) s’installent durablement dans le paysage littéraire. Le "gaulois" Boudard, héritier de Villon, Rabelais et Céline, est devenu un classique, encensé par la critique, consacré par le public. François Bott, alors feuilletoniste au Monde des livres, va jusqu’à lui trouver une parenté avec … Mlle de Scudéry : "La gauloiserie rejoint en effet la préciosité lorsqu’elle favorise le style fleuri, les recherches langagières, les tours de phrase et les détours de l’âme."
En 1987, Daniel Costelle lui consacre un film dans la série de TF1 "Quel roman que ma vie !" : "Ce document-journal-souvenirs, écrit Renaud Matignon dans Le Figaro, nous réconcilie avec la littérature, qui cesse d’être un sujet de dissertation et une cantine pour sociologues pour devenir un récit, une voix et une image."
Alphonse raconte sa vie sans vanité, sans moralisme, sans attendrissement : "Il regarde, il rit, il écrit – le naturel même, poursuit Matignon.  […] Et il fait passer par la caméra, miraculeusement, un peu de ce qui fait les écrivains : avec beaucoup de souvenirs et très peu de mémoire, l’émerveillement toujours recommencé d’un enfant devant l’évidence tout ensemble de son bonheur et de son dénuement."

Il meurt au début de l’an 2000 à Nice, des suites d’un malaise cardiaque. Non sans avoir griffonné sur une feuille : "Cette fois, c’est le palpitant qui me trahit, le salaud. […] De ma fenêtre, je vois une superbe rangée de cyprès, délicate attention pour envisager l’avenir." Son dernier livre, "un roman assez guilleret", Les Trois mamans du petit Jésus, sera, hélas, posthume.
 
(1) Allied Military Government of Occupied Territories : le Gouvernement militaire allié des territoires libérés était destiné à administrer les territoires libérés par les troupes anglo-saxonnes de l’occupation de l’Axe. Après l’avoir expérimenté en Sicile, Roosevelt souhaitait l’installer en Normandie, contre la volonté du général de Gaulle, qui mit immédiatement fin à cette prétention en débarquant à Courseulles le 14 juin 1944 et en installant à Bayeux le premier commissaire de la République en France libérée.
BROCHE Francois

Né le 31 août 1939
 


Journaliste, historien
 

Conseiller de la rédaction de L’Ena Hors les murs
     revue de l’association des anciens élèves de l’Ena (depuis 1999)
Membre du conseil d’administration
     de la Fondation de la France Libre
     du conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle
Ancien président du comité éditorial d’Espoir
     revue de la Fondation et de l’Institut Charles de Gaulle (2005-2010)
 
Ouvrages
Le Bataillon des Guitaristes, l'épopée inconnue des FFL de Tahiti à Bir Hakeim, Fayard, 1970
     préface du général Kœnig, couronné par l'Académie Française, Prix littéraire de la Résistance 1971 -
 
•: Lemaigre-Dubreuil, Dollfuss, Alexandre de Yougoslavie et Barthou, Heydrich, Jaurès, Collection « Les Grands crimes politiques » cinq volumes aux Editions André Balland, 1977-1978.
 
Les Bombardiers de la France Libre, Groupe Lorraine, Les Presses de la Cité, 1979 - Maurice Barrès, Jean-Claude Lattès, 1987, couronné par l'Académie Française - Anna de Noailles, Robert Laffont, 1989 - Léon Daudet (1992), Prix Paul-Léautaud 1992, Prix du Nouveau Cercle de l'Union 1992 - De Gaulle secret, (1993) - Au Bon chic humanitaire, Première Ligne, 1994 - L'Expédition de Tunisie 1881, Les Presses de la Cité, 1996 - L’Épopée de la France Libre, Pygmalion/Gérard Watelet, 2000 - De Thiers à Casimir Perier (1870-1895), Pygmalion/Gérard Watelet, 2000 - Le Comte de Paris, l’ultime prétendant, Perrin, 2001 - L’Armée française sous l’Occupation, tome 1 : La Dispersion, Presses de la Cité, 2002, Prix des Ecrivains Combattants 2002 - L’Armée française sous l’Occupation, tome 2 : La Métamorphose, Presses de la Cité, 2002, Prix Edmond-Fréville de l’Académie des Sciences morales et politiques - L’Armée française sous l’Occupation, tome 3 : Le Rassemblement, Presses de la Cité, 2003 - Bir Hakeim, album illustré, préface de Pierre Messmer, présentation du général Jean Simon, Éditions Italiques, 2003 - François Huet, chef militaire du Vercors, une vie au service de la France, Editions Italiques, préface d’Henri Amouroux, 2004 - Les Hommes de De Gaulle, leur place, leur rôle, Pygmalion, 2006 - La Franceau combat, de l’appel du 18 juin à la victoire (en collaboration avec Jean-François Muracciole), Perrin, 2007 - Une Histoire des antigaullismes, Bartillat, 2007 - Bir Hakeim, la bataille qui réveilla les Français, Perrin, 2008 - Le Dernier jour du général de Gaulle, L’Archipel, 2010 - Dictionnaire de la France Libre (en collaboration avec Jean-François Muracciole), collection "Bouquins" (2010) - A l'officier des îles (2014) - Dictionnaire de la Collaboration (2014) -
 
• Edition du Journal de ma vie extérieure de Maurice Barrès (en collaboration avec Eric Roussel), Julliard, 1994
• Édition intégrale des Cahiers inédits (1887-1936) d’Henri de Régnier, Pygmalion-Gérard Watelet, 2002
•  Préface et notes au Journal de Marie Lenéru, Bartillat, 2007
• Préface et notes au Livre de ma vie d’Anna de Noailles, Bartillat, 2008
• Préface aux Déracinés de Maurice Barrès, Bartillat, 2010
• Annotation de Mes Cahiers de Maurice Barrès, nouvelle édition en cours de publication aux Editions des Equateurs, 2010-2011, et préface du tome 2 (janvier 2011)

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