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Pierre Boutang

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ou la "véhémence d’être".

 
Comme avant lui tant d’autres "éclaireurs", Pierre Boutang (1916-1998) s’est éclipsé dans une discrétion qui n’honore guère notre époque. Quatre colonnes dans Le Figaro, trois dans Le Monde  ne suffisent guère pour le mausolée qu’eût mérité un intellectuel aussi fécond, dont un autre grand intellectuel, le philosophe austro-britannique George Steiner, saluait voici quelques années la virtuosité et le "véhémence d’être".
Ils s’étaient rencontrés en 1980. Steiner avait lu l’Ontologie du secret, la thèse d’Etat de Boutang, publiée en 1973 (1) ; il y avait immédiatement vu "l’un des maîtres-textes métaphysiques de notre siècle" - Boutang, selon lui, était à ranger quelque part entre Joseph de Maistre et Martin Heidegger. Steiner et Boutang avaient en commun la passion de la philosophie du langage et une profonde intégrité.
Ils se plurent, se virent régulièrement et finirent par cosigner un des plus brillants essais des vingt dernières années : Dialogues sur le mythe d’Antigone et le sacrifice d’Abraham (JC Lattès, 1994). "Sophocle, expliquait Boutang, cherche à montrer la punition du tyran qui a essayé de se libérer des lois divines et humaines." Contre Créon, précurseur de toutes les tyrannies totalitaires, Antigone, "vierge-mère de l’Ordre", incarne en effet le refus de la compromission et l’autorité légitime. Contre les idées fausses qui prétendent nous gouverner, contre les textes qui, en nombre croissant, nous dictent notre conduite, elle affirme le primat des lois non écrites qui seules peuvent fonder ce que Boutang nommait le "pouvoir spirituel", le seul capable, assurait-il dans une interview au Quotidien de Paris (18 mars 1986), de "limiter les bêtises quantitatives".

Cette pensée venait de loin. Elle s’enracinait dans la formation maurrassienne d’un jeune normalien, agrégé de philosophie à 23 ans en 1939 - l’année même où, à l’invitation de Maurras, il commença de tenir la revue de presse dans L’Action française. Dans le monumentale dissertation qu’il a consacrée à celui qu’il appelait "l’homme du discernement" (Maurras, Plon, 1984), il écrira : "Sans lui, rien de ce que j’ai fait, pensé, écrit, n’eût été le même. J’ai appris à lire dans L’Action française quand j’avais quatre ans, et son très long et quotidien usage [...] ne m’a pas seulement appris son contenu, mais en a suscité, et modelé, la critique ; je n’ai philosophé ailleurs et autrement que selon l’impulsion que Maurras me donnait, je ne me suis libéré de lui que par lui..."»
Professeur de philosophie à Clermont-Ferrand, puis à Rabat pendant la guerre, il se rallie à Giraud en 1942 et exercera à Alger des fonctions importantes au cabinet de Jean Rigault, secrétaire d’Etat à l’Intérieur de celui qui est, pour quelques mois le "commandant en chef civil et militaire" en Afrique du nord.
Radié de l’Education nationale en 1944 (sans jamais avoir été collaborateur), il se lance dans le journalisme politique. Il y excellera, avec un talent et une verve qui feront l’admiration de nombre de ses adversaires : d’abord à Paroles françaises, hebdomadaire anticommuniste fondé dès 1945, puis à Aspects de la France, qui avait pris la suite de L’Action française interdite, enfin et surtout à La Nation française, dont il fut le directeur de 1955 à 1967. Avec le très gaulliste Carrefour, d’Emilien Amaury, les très droitiers Arts, de Jacques Laurent et Opéra, de Roger Nimier, La Nation française fut, durant douze ans un prodigieux agitateur d’idées. Cet hebdomadaire néo-maurrassien, qui finira par virer au gaullisme, tant était grande la liberté de pensée de Boutang, comptera parmi ses collaborateurs des signatures aussi prestigieuses que Daniel Halévy, Roger Nimier, Gustave Thibon, Gabriel Marcel, Philippe Ariès, Raoul Girardet et Jules Monnerot.
Réintégré dans l’Education nationale en 1967, Boutang soutient brillamment sa thèse en 1973 et, en 1976, il est élu maître de conférences à Paris IV, en remplacement du métaphysicien Emmanuel Lévinas.
Alors commence "l’affaire Boutang".

La décision du conseil de l’université parisienne (prise à 11 voix contre 6) paraît en effet intolérable à l’intelligentsia gauchiste. Le 13 juin suivant, une centaine d’universitaires "engagés" - parmi lesquels Pierre Vidal-Naquet, Pierre Bourdieu et Jacques Derrida - rendent publique une pétition violemment hostile à "une personnalité dont la carrière et l’activité correspondent apparemment si peu aux normes universitaires" - ce qui, du reste, n’est pas vraiment inexact... En revanche, l’accusation d’antisémitisme n’est qu’une infamie, dont Boutang, qui a fait libérer le philosophe Jean Wahl du camp de Drancy, n’a aucun mal à se disculper. Cette pétition suscite, fort heureusement, une réprobation à peu près unanime : Maurice Clavel et Jean-François Kahn prennent parti pour Boutang, pourtant leur adversaire politique, et l’on peut lire dans Le Monde  ce surprenant commentaire : "Tenter d’empêcher la nomination d’un enseignant à Paris pour des raisons partiellement politiques, c’est légitimer une réaction ultérieure et inverse. C’est s’engager sur la voie de l’intolérance, dont on ne sache pas qu’elle soit la meilleure manière de garantir - y compris pour les extrémistes - la liberté d’enseigner, de chercher ou de créer." Même les communistes condamnent ce texte insensé : "M. Boutang, décrète L’Humanité  du 16 juin 1976, a le droit de dispenser son enseignement en Sorbonne."
Dès lors, la cause était entendue. Comme l’écrivait le chroniqueur universitaire du Figaro, "si ces protestataires souhaitaient transformer une personne contestée en héros de la liberté, ils ne pouvaient pas choisir de meilleur moyen". Le scandale fit long feu et Boutang poursuivit sans encombre sa carrière universitaire jusqu’à sa retraite, en 1986. Le philosophe Jean-François Mattéi, qui fut son élève, se souviendra de lui comme d’un "géant de la pensée" : "Il m’impressionnait moins par son immense culture que par le détachement avec lequel il la maîtrisait." (Le Figaro littéraire, 18 décembre 2008)

Auteur d’importants ouvrages de philosophie et de critique (2), Boutang excella également dans le roman (Le Purgatoire, Le Secret de René Dorlinde) et surtout dans le pamphlet, de Sartre est-il un possédé ?  (La Table ronde, 1947) au Précis de Foutriquet (Albin Michel, 1981), férocement anti-giscardien. Entre temps, il s’était pris de sympathie pour ... François Mitterrand. Après tout, le nouveau chef de l’Etat n’avait-il pas été formé, lui aussi, par l’Action française ? Interrogé par Jacques Chancel en octobre 1981, Boutang explique : "J’espère que Mitterrand réussira à empêcher les conséquences presque fatales des moyens par lesquels il est arrivé au pouvoir et du système dans lequel il s’est trouvé." Selon lui, avec Mitterrand au pouvoir, "la preuve devait être faite de la fin du socialisme". Pour la première fois de sa vie sans doute, Boutang péchait par excès d’optimisme ! Il est vrai qu’il prenait la précaution d’ajouter : "Mais je suis lucide sur un certain nombre de choses qui me paraissent fausses et désordonnées." Et, sur ces "choses", malgré ses positions souvent paradoxales, il ne cédera jamais.
Dans un opuscule oublié, paru en 1949, La République de Joanovici, il écrivait : "Voilà donc 160 ans que l’on ment et que l’on triche, 160 ans que le pays meurt lentement de bêtise - un siècle et demi que l’on empoisonne et que l’on tue ceux que l’on pourrait guérir, ceux qui pourraient restaurer..." Après Léon Bloy, après Bernanos, il a pris tout naturellement sa place dans la lignée de ces grands chahuteurs que rien n’ébranle, que rien n’intimide, parmi, selon le mot de Pol Vandromme, ces "prophètes inspirés qui émigrent dans des régions souterraines et dont la voix a l’air de surgir du fond de la mer".
 
(1) Ontologie du secret a été rééditée par Gallimard dans la collection 'Quadrige" en 2009 : "C’est une des œuvres qui sommeillent en ce moment, confiait George Steiner dans une récente interview. J’ai eu la joie de la voir reparaître dans la collection 'Quadrige', mais elle dort encore. Je me trompe peut-être mais je crois qu’elle fait partie de ces livres qui vont se réveiller. Quand le brouhaha médiatique se sera calmé, elle va reprendre sa puissance. C’est une œuvre très profonde, imparfaite, qui possède une magie et une pensée lyrique difficiles à exprimer." (Le Figaro littéraire, 25 mars 2010)
(2)Les Abeilles de Delphes, recueil d’articles critiques parus dans Aspects de la France (La Table Ronde, 1952), a été réédité en 1999 aux Editions des Syrtes. Un autre recueil a été rassemblé et publié par Stéphane Giocanti, biographe de Maurras, sous le titre la Source sacrée (Editions du Rocher, 2003).
BROCHE Francois

Né le 31 août 1939
 


Journaliste, historien
 

Conseiller de la rédaction de L’Ena Hors les murs
     revue de l’association des anciens élèves de l’Ena (depuis 1999)
Membre du conseil d’administration
     de la Fondation de la France Libre
     du conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle
Ancien président du comité éditorial d’Espoir
     revue de la Fondation et de l’Institut Charles de Gaulle (2005-2010)
 
Ouvrages
Le Bataillon des Guitaristes, l'épopée inconnue des FFL de Tahiti à Bir Hakeim, Fayard, 1970
     préface du général Kœnig, couronné par l'Académie Française, Prix littéraire de la Résistance 1971 -
 
•: Lemaigre-Dubreuil, Dollfuss, Alexandre de Yougoslavie et Barthou, Heydrich, Jaurès, Collection « Les Grands crimes politiques » cinq volumes aux Editions André Balland, 1977-1978.
 
Les Bombardiers de la France Libre, Groupe Lorraine, Les Presses de la Cité, 1979 - Maurice Barrès, Jean-Claude Lattès, 1987, couronné par l'Académie Française - Anna de Noailles, Robert Laffont, 1989 - Léon Daudet (1992), Prix Paul-Léautaud 1992, Prix du Nouveau Cercle de l'Union 1992 - De Gaulle secret, (1993) - Au Bon chic humanitaire, Première Ligne, 1994 - L'Expédition de Tunisie 1881, Les Presses de la Cité, 1996 - L’Épopée de la France Libre, Pygmalion/Gérard Watelet, 2000 - De Thiers à Casimir Perier (1870-1895), Pygmalion/Gérard Watelet, 2000 - Le Comte de Paris, l’ultime prétendant, Perrin, 2001 - L’Armée française sous l’Occupation, tome 1 : La Dispersion, Presses de la Cité, 2002, Prix des Ecrivains Combattants 2002 - L’Armée française sous l’Occupation, tome 2 : La Métamorphose, Presses de la Cité, 2002, Prix Edmond-Fréville de l’Académie des Sciences morales et politiques - L’Armée française sous l’Occupation, tome 3 : Le Rassemblement, Presses de la Cité, 2003 - Bir Hakeim, album illustré, préface de Pierre Messmer, présentation du général Jean Simon, Éditions Italiques, 2003 - François Huet, chef militaire du Vercors, une vie au service de la France, Editions Italiques, préface d’Henri Amouroux, 2004 - Les Hommes de De Gaulle, leur place, leur rôle, Pygmalion, 2006 - La Franceau combat, de l’appel du 18 juin à la victoire (en collaboration avec Jean-François Muracciole), Perrin, 2007 - Une Histoire des antigaullismes, Bartillat, 2007 - Bir Hakeim, la bataille qui réveilla les Français, Perrin, 2008 - Le Dernier jour du général de Gaulle, L’Archipel, 2010 - Dictionnaire de la France Libre (en collaboration avec Jean-François Muracciole), collection "Bouquins" (2010) - A l'officier des îles (2014) - Dictionnaire de la Collaboration (2014) -
 
• Edition du Journal de ma vie extérieure de Maurice Barrès (en collaboration avec Eric Roussel), Julliard, 1994
• Édition intégrale des Cahiers inédits (1887-1936) d’Henri de Régnier, Pygmalion-Gérard Watelet, 2002
•  Préface et notes au Journal de Marie Lenéru, Bartillat, 2007
• Préface et notes au Livre de ma vie d’Anna de Noailles, Bartillat, 2008
• Préface aux Déracinés de Maurice Barrès, Bartillat, 2010
• Annotation de Mes Cahiers de Maurice Barrès, nouvelle édition en cours de publication aux Editions des Equateurs, 2010-2011, et préface du tome 2 (janvier 2011)

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