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Marc Bloch, ...

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... ou l’amour de la vérité
 
Pourquoi un professeur d'histoire économique à la Sorbonne décide-t-il, à 55 ans, de s’engager dans la Résistance ?
La réponse à cette question simple ne ressortit nullement d'une argumentation complexe : En 1941, on entre en résistance parce qu'on est Français, que l'on aime la France et que l'on désire la défendre contre ceux qui veulent la faire disparaître.
Juif d'origine alsacienne (1), fils d'un professeur d'histoire romaine à la Sorbonne, Marc Bloch parlait de la France comme personne : "J'y suis né, j'ai bu aux sources de sa culture, j'ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel et je me suis efforcé de la défendre de mon mieux", écrivait-il (L'Etrange défaite). Il la défendit au grand jour, les armes à la main, en se portant volontaire, à deux reprises.
Une première fois en août 1914 : mobilisé comme sergent d'infanterie, il termina la Grande Guerre comme capitaine, après avoir été cité quatre fois à l'ordre de l'armée et reçu la croix de guerre.
Une seconde fois, en 1939 : mobilisé comme capitaine d'état-major, malgré son âge et ses six enfants, qui le dispensaient d'obligations militaires, il rejoignit Dunkerque, d'où il passa en Angleterre, pour regagner aussitôt Cherbourg et se faire démobiliser le 11 juillet 1940, au lendemain du vote des pleins pouvoirs au maréchal Pétain.

Dès l’été 1940, dans un recueil de textes intitulé L'Etrange défaite, livre écrit "en pleine rage", qui n'est pas seulement "la déposition d'un vaincu", mais, selon Georges Altman, son ami et le préfacier de l'édition de 1946, la "bouleversante confession d'un grand intellectuel français qui se penche sans merci sur un monde et sur une caste", il décortique avec une extraordinaire lucidité les causes de l’effondrement. À la fin du texte "Examen de conscience", se définissant comme un homme qui appartient à  "une génération qui a mauvaise conscience", il s'interroge : "Avons-nous toujours été d'assez bons citoyens ?", puis constate : "Nous nous trouvons aujourd'hui dans cette situation affreuse que le sort de la France a cessé de dépendre des Français. Depuis que les armes, que nous ne tenions pas d'une poigne assez solide, nous sont tombées des mains, l'avenir de notre pays et de notre civilisation fait l'enjeu d'une lutte où, pour la plupart, nous ne sommes plus que des spectateurs un peu humiliés" (2)

Né à Lyon le 6 juillet 1886, normalien, il avait été reçu à l'agrégation d'histoire à 22 ans. D'abord professeur de lycée à Montpellier puis à Amiens, il avait été nommé en 1919 chargé de cours à l'université de Strasbourg.
Professeur deux ans plus tard, il publie en 1921 Réflexions d'un historien sur les fausses nouvelles de la guerre et surtout, en 1924, son maître-livre : Les Rois thaumaturges, sous-titré : "Etude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale" (réédité par Gallimard en 1983). L'ouvrage reçoit un accueil mitigé, car l’auteur ne se contente pas de "faire de l'histoire" comme on en faisait alors, de manière événementielle, anecdotique, linéaire (on appelait cela : l'histoire positiviste ou encore universitaire), il recourt aux autres sciences que l'on baptisera bientôt "humaines" : sociologie, économie, géographie, ethnographie, linguistique... "Il renouvelle, écrivait Jacques Le Goff en 1994, l'histoire politique en montrant comment symbolique et rituel (comme dans les sociétés dites “primitives”) sont un des grands instruments du pouvoir et comment la psychologie collective est un domaine essentiel pour comprendre l'histoire des sociétés."

La "nouvelle histoire" est née. Marc Bloch se lie avec Lucien Febvre, un de ses aînés, professeur de l'Université de Strasbourg, qui partage les mêmes préoccupations depuis une thèse célèbre sur Philippe II d'Espagne, soutenue en 1911.
Ensemble, ils créent en 1929 une revue, Annales d'histoire économique et sociale, dont le rôle sera essentiel dans la recherche historique au XXe siècle. Deux ans plus tard, il publie Les Caractères originaux de l'histoire rurale française (réédité chez Armand Colin en 1988) et enfin en 1939 une somme en deux volumes : La Société féodale, où il affirme le primat de l'histoire sociale et l'importance des "façons de sentir et de penser" : "On sent chez Marc Bloch, dit encore Le Goff, le désir d'ouvrir des portes, de faire tomber des frontières et de ne pas avoir peur des courants d'air."

Rationaliste, athée, il donnera une belle leçon de liberté de penser dans un ouvrage posthume, Apologie pour l'histoire ou métier d'historien (publié par Lucien Febvre en 1949, réédité chez Armand Colin en 1993), où il dénonce les préjugés, les "fausses prudences" et aussi "un danger plus mortel que l'ignorance ou l'inexactitude : celui d'une irrémédiable sclérose". (3)

Après la défaite, il s'est réfugié en zone Sud. Déchu de la nationalité française en vertu du statut des juifs d’octobre 1940, il est peu après relevé de cette déchéance pour "services scientifiques exceptionnels" rendus à la France, ce qui lui permet d'enseigner à nouveau à Clermont-Ferrand, puis à Montpellier, jusqu’à sa révocation (15 mars 1943). Dans ces deux villes, il prend contact avec les premiers groupements de résistance. En novembre 1942, au moment où les Allemands envahissent la zone Sud, il se réfugiera dans sa maison de campagne de Fougères, dans la Creuse. Quelques mois plus tard, il rejoint le mouvement Franc-Tireur à Lyon et, sous le pseudonyme de "Narbonne", prend une part active à la préparation de l'insurrection dans la capitale des Gaules (en juillet 1943, il devient l’un des trois membres du directoire régional des Mouvements unis de Résistance). C'est la troisième fois qu'il défend la France, cette fois, non plus au grand jour, mais dans l'ombre des réseaux. "Il avait accepté cette vie de risque et d'illégalité avec un entrain quasi sportif, se souvient Georges Altman, gardant une jeunesse, une santé physique que j'admirais en le voyant prendre à la course ce tramway qui le ramenait dans son logis lyonnais derrière la Croix-Rousse."
Arrêté par les hommes de Klaus Barbie le 8 mars 1944, il est emprisonné à Montluc et torturé, avant d'être conduit, le 16 juin, avec quelques jeunes camarades, dans un champ des environs, à Saint-Didier-de-Formans. On sut plus tard qu'un gamin de 16 ans, saisi de panique, lui demanda : "Ça va faire mal, Monsieur ?" Marc Bloch lui serra le bras et lui dit : "N’aie pas peur, petit, ça ne fait pas mal." Sur sa pierre tombale, dans le cimetière du petit village de Bourg-d'Hem (Creuse), il avait souhaité que l'on gravât ces deux mots : "Dilexit veritatem " ("Il aima la vérité"). Il avait sûrement toute sa place au Panthéon, où voulaient l’envoyer dix-sept historiens de renom en 2006. L’initiative n’a pas abouti pour d’obscures raisons. Est-ce seulement, comme l’a suggéré Régis Debray, parce qu’ "on panthéonise trop" ?

(1) Juif de naissance, non de religion : "Je n’en tire ni orgueil ni honte, expliquait-il, étant, je l’espère, assez bon historien pour n’ignorer point que les prédispositions raciales sont un mythe. […] Je ne revendique mon origine que dans un cas : en face de l’antisémitisme."
(2) En 2001, L’Etrange défaite a fait l’objet d’une adaptation théâtrale par Jean Quercy. La pièce se joue régulièrement au Musée Jean-Moulin de Montparnasse.
(3) En 2006, ont été rassemblés par Annette Becker de nombreux témoignages et écrits inédits dans un gros volume de la collection "Quarto" : L’Histoire, la Guerre, la Résistance (Gallimard), tandis que l’historien allemand Ulrich Rauff lui a consacré un important essai : Marc Bloch, un historien au XXe siècle (éditions de la Maison des Sciences de l’homme).
BROCHE Francois

Né le 31 août 1939
 


Journaliste, historien
 

Conseiller de la rédaction de L’Ena Hors les murs
     revue de l’association des anciens élèves de l’Ena (depuis 1999)
Membre du conseil d’administration
     de la Fondation de la France Libre
     du conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle
Ancien président du comité éditorial d’Espoir
     revue de la Fondation et de l’Institut Charles de Gaulle (2005-2010)
 
Ouvrages
Le Bataillon des Guitaristes, l'épopée inconnue des FFL de Tahiti à Bir Hakeim, Fayard, 1970
     préface du général Kœnig, couronné par l'Académie Française, Prix littéraire de la Résistance 1971 -
 
•: Lemaigre-Dubreuil, Dollfuss, Alexandre de Yougoslavie et Barthou, Heydrich, Jaurès, Collection « Les Grands crimes politiques » cinq volumes aux Editions André Balland, 1977-1978.
 
Les Bombardiers de la France Libre, Groupe Lorraine, Les Presses de la Cité, 1979 - Maurice Barrès, Jean-Claude Lattès, 1987, couronné par l'Académie Française - Anna de Noailles, Robert Laffont, 1989 - Léon Daudet (1992), Prix Paul-Léautaud 1992, Prix du Nouveau Cercle de l'Union 1992 - De Gaulle secret, (1993) - Au Bon chic humanitaire, Première Ligne, 1994 - L'Expédition de Tunisie 1881, Les Presses de la Cité, 1996 - L’Épopée de la France Libre, Pygmalion/Gérard Watelet, 2000 - De Thiers à Casimir Perier (1870-1895), Pygmalion/Gérard Watelet, 2000 - Le Comte de Paris, l’ultime prétendant, Perrin, 2001 - L’Armée française sous l’Occupation, tome 1 : La Dispersion, Presses de la Cité, 2002, Prix des Ecrivains Combattants 2002 - L’Armée française sous l’Occupation, tome 2 : La Métamorphose, Presses de la Cité, 2002, Prix Edmond-Fréville de l’Académie des Sciences morales et politiques - L’Armée française sous l’Occupation, tome 3 : Le Rassemblement, Presses de la Cité, 2003 - Bir Hakeim, album illustré, préface de Pierre Messmer, présentation du général Jean Simon, Éditions Italiques, 2003 - François Huet, chef militaire du Vercors, une vie au service de la France, Editions Italiques, préface d’Henri Amouroux, 2004 - Les Hommes de De Gaulle, leur place, leur rôle, Pygmalion, 2006 - La Franceau combat, de l’appel du 18 juin à la victoire (en collaboration avec Jean-François Muracciole), Perrin, 2007 - Une Histoire des antigaullismes, Bartillat, 2007 - Bir Hakeim, la bataille qui réveilla les Français, Perrin, 2008 - Le Dernier jour du général de Gaulle, L’Archipel, 2010 - Dictionnaire de la France Libre (en collaboration avec Jean-François Muracciole), collection "Bouquins" (2010) - A l'officier des îles (2014) - Dictionnaire de la Collaboration (2014) -
 
• Edition du Journal de ma vie extérieure de Maurice Barrès (en collaboration avec Eric Roussel), Julliard, 1994
• Édition intégrale des Cahiers inédits (1887-1936) d’Henri de Régnier, Pygmalion-Gérard Watelet, 2002
•  Préface et notes au Journal de Marie Lenéru, Bartillat, 2007
• Préface et notes au Livre de ma vie d’Anna de Noailles, Bartillat, 2008
• Préface aux Déracinés de Maurice Barrès, Bartillat, 2010
• Annotation de Mes Cahiers de Maurice Barrès, nouvelle édition en cours de publication aux Editions des Equateurs, 2010-2011, et préface du tome 2 (janvier 2011)

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