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Fernand Braudel

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Vers la fin des années 1970, lorsque l'on demandait à Fernand Braudel quels étaient ses projets, il confiait volontiers qu'il avait entrepris une Histoire de France en trois parties. Un an avant sa mort, il expliquait dans un entretien avec Le Magazine littéraire : L'Histoire de France que j'écris est, à son départ, une histoire selon la longue durée, l'étude de changements très lents qui ont demandé des siècles pour s'accomplir. [...] L'important, pour moi, c'est l'identité de la France."
Ce devait être le titre du tome premier, c'est devenu le titre de l'ensemble des trois volumes publiés par Arthaud et Flammarion en 1986, quelques mois après sa mort. Dès l'introduction de ce millier de pages à la fois érudites et limpides, il définissait en ces termes le concept qui avait inspiré sa recherche :
"Qu'entendre par identité de la France ? Sinon une sorte de superlatif, sinon une problématique centrale, sinon une prise en main de la France par elle-même, sinon le résultat vivant de ce que l'interminable passé a déposé patiemment par couches successives, comme le dépôt imperceptible de sédiments marins a créé, à force de durer, les puissantes assises de la croûte terrestre ? En somme un résidu, un amalgame, des additions, des mélanges. Un processus, un combat contre soi-même, destiné à se perpétuer. S'il s'interrompait, tout s'écroulerait."

Dans les derniers mois de sa vie, il y reviendra à plusieurs reprises : "Je crois que le thème de l'identité française s'impose à tout le monde, qu'on soit de gauche, de droite ou du centre, de l'extrême-gauche ou de l'extrême-droite, déclarait-il ainsi dans un entretien au Monde en mars 1985. C'est un problème qui se pose à tous les Français. [...] Pour un historien, il y a une identité de la France à rechercher avec les erreurs et les succès possibles, mais en dehors de toute passion politique partisane." Un  constat qui prend une résonance particulière alors qu’un récent débat sur ce thème n’a abouti qu’à déchaîner les passions partisanes les plus virulentes.

Né le 24 août 1902 à Luméville-en-Ornois (Meuse), petit village situé aux confins de la Champagne et de la Lorraine, au carrefour de trois routes (l'une menant à Dijon, l'autre à Joinville, la dernière à Bar-le-Duc), Fernand Braudel était prédestiné à devenir un patriote français. Son patrimoine génétique était d'abord historique et géographique : petit-fils, par son père, d'un paysan lorrain qui s'était fait cordonnier après avoir guerroyé sous le Second Empire, et, par sa mère, d'un communard nîmois, condamné à six ans de bagne, il comptait également dans son ascendance des marins de Lorient. Son père était, en outre, un "hussard noir" de la République, et il subira très fortement l'influence d'un autre instituteur qui "récitait l'histoire de France comme un office divin".
Très tôt, le petit Lorrain émigre à Paris. Après l'école primaire de Mériel (Seine-et-Oise) – il y a pour condisciple un certain Jean Moncorgé, qui ne s'appelle pas encore Jean Gabin - il entre au lycée Voltaire. C’est un élève brillant, doué en toutes matières : il rêve être médecin, son père l'oriente vers l'enseignement. Licencié à 19 ans, il est agrégé à moins de 21 - avant même sa majorité ! Il rêve d'être nommé à Bar-le-Duc, il est envoyé à Constantine :
"Vous aurez abordé la Méditerranée par sa face sud, lui dira Maurice Druon en le recevant sous la Coupole en mai 1985, par ses grands rivages dorés, ses terres riches et dures, ses peuplements variés, ses bâtisses d'un blanc éblouissant, ses vestiges de romanité, ses traditions déposées par les siècles, ses structures islamiques, ses empreintes de domination ottomane, ses apports d'Europe et de chrétienté, ses marchés qui sentent l'Orient."

Le jeune métropolitain est ébloui. Il se passionne pour l'histoire du Mare Nostrum, qu'il parcourt en tous sens - avec une longue halte à Venise. Elle lui inspirera sa thèse : La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II.
Après un bref retour à Paris, il est appelé à l'université de Sao Paulo. Il y reste trois ans : "Le Brésil, dira-t-il, c'est la grande période de ma vie." Il s'y forge en effet la conception de l'Histoire à laquelle il sera fidèle jusqu'au bout.
Nommé à l'Ecole pratique des hautes études, il retrouve la France en 1937. Il fait alors la connaissance de deux géants : Lucien Febvre et Marc Bloch, les maîtres de l'École des Annales et de l'histoire "non événementielle" (terme auquel Braudel préférera nettement celui d'histoire "globale"). Deux hommes des marches de l'Est eux aussi : "Voyez comme c'est étrange, dira-t-il, Lucien Febvre en Franche-Comté, Marc Bloch en Alsace, et moi en Lorraine. [...] Nous sommes là pour veiller à la sécurité, à la sauvegarde de la France. Nous sommes des Français très particuliers." (L'Événement du Jeudi, 20 mars 1986)

Mobilisé en 1938 puis en 1939, il est envoyé, cette fois, sur la ligne Maginot, point géométrique de l'aveuglement de l'état-major français. Prisonnier en juin 1940, il travaille à sa thèse, dont il rédigera une première version dans son oflag. Et c’est probablement à ce moment qu’il conçoit sa théorie de la "longue durée", à laquelle il consacre la dernière – et éblouissante - page de son Identité de la France : "Il y a forcément continuité d’une certaine lente histoire, permanence du semblable, répétition monotone, réflexe aisé à prévoir, car toujours ou presque le même… Evidemment, il y a des cassures, des ruptures, mais jamais telles que l’histoire entière en soit coupée en deux. L’histoire de longue durée est ainsi une sorte de référence par rapport à laquelle tout destin non pas se juge mais se situe et s’explique. C’est la possibilité, si je ne me trompe, de distinguer l’essentiel et l’accessoire. C’est prendre une mesure inhabituelle de la France, en étoffer l’histoire. Accéder à ce que peut être son identité. Enfin, elle repose tous les vieux problèmes à la fois, cette histoire venue de loin et qui se propagera longtemps encore par des pentes à peine déclives."

Directeur de la revue Les Annales en 1946, élu au Collège de France en 1949 (il y enseignera durant près d'un quart de siècle), président de la 6e section de l'Ecole pratique des Hautes études en 1956, il sera le premier administrateur de la Maison des Sciences de l'Homme du boulevard Raspail, qu'il a fondée en 1962. Cette place prépondérante dans le paysage historique français lui vaudra quelques critiques. Elles ne lui porteront guère ombrage, nul ne pouvant imaginer lui disputer la première place, fondée sur sa thèse publiée en deux volumes en 1949, sur les trois volumes de Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècle (Armand Colin) publiés trente ans plus tard, ainsi que sur les innombrables recherches, ouvrages et colloques qu'il inspira ou qu'il dirigea. Rappelant que sa réputation et son autorité étaient plus grandes encore à l'étranger qu'en France, Georges Duby traçait alors ce chaleureux portrait de l'homme à qui les historiens contemporains devaient "quelque chose d'essentiel" et, pour beaucoup, à peu près tout :
"Pour nous, il est un prince. Munificence, libéralité dans le regard, dans les gestes de la main, dans les mots. Ces vertus, les a-t-il acquises en fréquentant les grands patriciens du seizième siècle, par un long commerce avec Titien, avec les héros de Lépante et pour avoir erré de saison en saison parmi ce qui subsiste de la gloire de Venise, de Séville ou d'Augsbourg ? Je crois sa générosité naturelle, comme l'était celle de Lucien Febvre, son ami. [...] Fernand Braudel est un vivant. Exigeant, affectueux, dérangeant, impossible. Merveilleux. » (Le Monde, 14 décembre 1979)

En juin 1984, seul candidat au fauteuil d'André Chamson, il est élu à l'Académie française. Election de maréchal pour le prince des historiens. L'année suivante, dans son discours de réception, Maurice Druon fera, à juste titre, l'éloge de son style : "Vous êtes un écrivain superbe. Et un écrivain très contrôlé, ce qui va ensemble. [...] C'est pour une bonne part votre style qui a fait que vous soyez devenu, de votre vivant, un classique."
Ce style rattache incontestablement Braudel à une tradition où se sont illustrés Chateaubriand, Michelet et Charles de Gaulle. Élégance, densité, simplicité : "L'historien, confiait-il, a le privilège de pouvoir employer les mots de tout de monde. Pas de jargon, comme dans d'autres disciplines... » (Le Figaro, 7 décembre 1979)
C’est avec les mots les plus simples qu’il mettait inlassablement en pratique sa conviction que l’histoire devait s’ouvrir à l’ensemble des sciences humaines et à toutes les recherches étrangères et sa théorie fondamentale des "plans étagés", fondée sur une triple durée : "temps géographique", "temps social", "temps individuel".
En réponse à la question classique : "L'histoire a-t-elle un sens ?", il déclarait 1984 : "Je crois fondamentalement au progrès des hommes, de l'intelligence, de la morale. Mais l'histoire avance comme les processions espagnoles : chaque fois que l'on fait deux pas en avant, on en fait un ou même deux en arrière. Chaque progrès accompli pose de nouveaux problèmes. L'essor de la vie matérielle, par exemple, s'accompagne des progrès de la criminalité. Il y a d'ailleurs le sens et le contresens. Les deux appartiennent aux "structures dynamiques" de l'histoire. Il n'y a pas que Dieu, il y a aussi le Diable."
Nul doute que ce vilain personnage a empêché l’écriture des deux derniers volets de L’Identité de la France : l’un devait s’intituler État, culture et société, l’autre La France hors de la France.
BROCHE Francois

Né le 31 août 1939
 


Journaliste, historien
 

Conseiller de la rédaction de L’Ena Hors les murs
     revue de l’association des anciens élèves de l’Ena (depuis 1999)
Membre du conseil d’administration
     de la Fondation de la France Libre
     du conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle
Ancien président du comité éditorial d’Espoir
     revue de la Fondation et de l’Institut Charles de Gaulle (2005-2010)
 
Ouvrages
Le Bataillon des Guitaristes, l'épopée inconnue des FFL de Tahiti à Bir Hakeim, Fayard, 1970
     préface du général Kœnig, couronné par l'Académie Française, Prix littéraire de la Résistance 1971 -
 
•: Lemaigre-Dubreuil, Dollfuss, Alexandre de Yougoslavie et Barthou, Heydrich, Jaurès, Collection « Les Grands crimes politiques » cinq volumes aux Editions André Balland, 1977-1978.
 
Les Bombardiers de la France Libre, Groupe Lorraine, Les Presses de la Cité, 1979 - Maurice Barrès, Jean-Claude Lattès, 1987, couronné par l'Académie Française - Anna de Noailles, Robert Laffont, 1989 - Léon Daudet (1992), Prix Paul-Léautaud 1992, Prix du Nouveau Cercle de l'Union 1992 - De Gaulle secret, (1993) - Au Bon chic humanitaire, Première Ligne, 1994 - L'Expédition de Tunisie 1881, Les Presses de la Cité, 1996 - L’Épopée de la France Libre, Pygmalion/Gérard Watelet, 2000 - De Thiers à Casimir Perier (1870-1895), Pygmalion/Gérard Watelet, 2000 - Le Comte de Paris, l’ultime prétendant, Perrin, 2001 - L’Armée française sous l’Occupation, tome 1 : La Dispersion, Presses de la Cité, 2002, Prix des Ecrivains Combattants 2002 - L’Armée française sous l’Occupation, tome 2 : La Métamorphose, Presses de la Cité, 2002, Prix Edmond-Fréville de l’Académie des Sciences morales et politiques - L’Armée française sous l’Occupation, tome 3 : Le Rassemblement, Presses de la Cité, 2003 - Bir Hakeim, album illustré, préface de Pierre Messmer, présentation du général Jean Simon, Éditions Italiques, 2003 - François Huet, chef militaire du Vercors, une vie au service de la France, Editions Italiques, préface d’Henri Amouroux, 2004 - Les Hommes de De Gaulle, leur place, leur rôle, Pygmalion, 2006 - La Franceau combat, de l’appel du 18 juin à la victoire (en collaboration avec Jean-François Muracciole), Perrin, 2007 - Une Histoire des antigaullismes, Bartillat, 2007 - Bir Hakeim, la bataille qui réveilla les Français, Perrin, 2008 - Le Dernier jour du général de Gaulle, L’Archipel, 2010 - Dictionnaire de la France Libre (en collaboration avec Jean-François Muracciole), collection "Bouquins" (2010) - A l'officier des îles (2014) - Dictionnaire de la Collaboration (2014) -
 
• Edition du Journal de ma vie extérieure de Maurice Barrès (en collaboration avec Eric Roussel), Julliard, 1994
• Édition intégrale des Cahiers inédits (1887-1936) d’Henri de Régnier, Pygmalion-Gérard Watelet, 2002
•  Préface et notes au Journal de Marie Lenéru, Bartillat, 2007
• Préface et notes au Livre de ma vie d’Anna de Noailles, Bartillat, 2008
• Préface aux Déracinés de Maurice Barrès, Bartillat, 2010
• Annotation de Mes Cahiers de Maurice Barrès, nouvelle édition en cours de publication aux Editions des Equateurs, 2010-2011, et préface du tome 2 (janvier 2011)

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