Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

Le Père Bruckberger

  • Écrit par 
  • Taille de police Réduire la taille de la police Réduire la taille de la police Augmenter la taille de police Augmenter la taille de police
  • Imprimer
  • E-mail
Évaluer cet élément
(2 Votes)
Raymond-Léopold Bruckberger, bête noire des bien-pensants
 
"Un dominicain iconoclaste": la grande presse, comme d’habitude, a choisi la facilité pour rendre compte de la disparition du révérend père Bruckberger, dans les premiers jours de 1998.
Il appartenait à l’ordre de saint Dominique, où il était entré en 1929, mais il eût été opportun de rappeler que ce fils d’un Autrichien et d’une Française, né en 1907 à Murat, dans le Cantal (où son père, ingénieur, s’était installé), avait d’abord choisi d’entrer, à 22 ans, dans "l’ordre de la chevalerie et des batailles", non dans une association de beaux esprits, et que nul ne fut moins iconoclaste (étymologiquement : "briseur d’images saintes") que lui. On voit bien ce que Le Figaro et Le Monde voulaient suggérer : dans la langue commune, iconoclaste a fini par signifier marginal, non-conformiste, à contre-courant.
Et il est vrai que l’auteur d’Au diable le père Bruck (Plon, 1986) fut tout cela à la fois : non pas briseur d’images saintes, mais démolisseur d’idées fausses, de clichés, de préjugés. C’est dire s’il gênait ! C’est dire aussi s’il demeurera éternellement fidèle au portrait que son ami Bernanos avait un jour tracé de lui : "Jeune moine prédestiné au cœur d’enfant et de poète". Au cœur de guerrier, également, dans le plein sens du mot : amoureux de la guerre, de cette "vie rêvée" qu’a si magnifiquement exaltée Montherlant, d’une vie enrichie par la proximité de la mort, mais vouée tout entière à l’amour du vivant sous toutes ses formes.
 
Il entre dans la guerre en 1939, à 32 ans. Il va s’y épanouir dans l’action (il s’est engagé dans un bataillon de chasseurs alpins, où il prend soin de bénir les soldats allemands qui se trouvent dans la ligne de mire de son fusil-mitrailleur) comme  dans la fraternité : il se lie avec des hommes aussi différents que le futur chef de la Milice Joseph Darnand et le futur dirigeant du mouvement "Combat" Claude Bourdet. Après la défaite, il choisit  la Résistance (il deviendra aumônier général des FFI le 1er juin 1944), mais gardera sa fidélité aux hommes qui ont choisi le mauvais camp : il fera tout pour éviter le poteau d’exécution à Darnand et à Jean Bassompierre, milicien engagé sur le Front de l’Est. Sans succès. Ce qui ne l’empêchera pas, lors de la Libération, d’accueillir le général de Gaulle sur le parvis de Notre-Dame.
Entre temps, il a découvert un autre monde : celui du cinéma et des lettres. Il va s’y ébrouer un temps, participant avec Robert Bresson et Jean Giraudoux auxAnges du Péché  (1943) et menant, entre Saint-Germain-des-Prés et la Côte d’Azur, ce qu’il convient d’appeler une vie mondaine.
 
Il s’y jette avec autant d’intensité que dans la guerre, oubliant en chemin quelques vœux traditionnels - pauvreté, sobriété, chasteté  - et, en cela, il fut, si l’on peut dire, une sorte de précurseur. Il aima le luxe, les bons vins et les jolies  femmes avec autant d’ardeur qu’il avait aimé la guerre, s’attirant les foudres de sa hiérarchie et l’opprobre de ces "bien-pensants" qui ont toujours constitué une cible de choix pour les polémistes de la haute lignée française. A tous, il clouait le bec d’une phrase : "S’il y a des chrétiens qui sont scandalisés par moi, qu’ils prient pour moi !" Mais ceux qu’il horripilait le plus - les bonnes consciences de la gauche catholique - ne lui contestaient pas son style, son allure, sa verve. Il était peut-être un objet de scandale, mais, comme l’écrivait un de ses contempteurs, "pas moyen, dans l’ensemble, de lui résister" ! C’est qu’il était tout le contraire d’un Mgr Gaillot, le père "Bruck" : il respirait la bonne santé, physique et mentale, la joie de vivre, et aussi la foi la plus chevillée - tour à tour ronchonnant et vociférant, comme Bernanos, contre la veulerie et l’abandon.
 
Après la guerre, il fonde chez Gallimard une revue dont l’existence est éphémère : Le Cheval de Troie, dans le but de combattre le jésuitisme et l’ "historicisme stérilisant" ; il y  publie Henry Miller et Jean Cocteau. Choquée, la hiérarchie dominicaine obtient de l’éditeur sa suppression. Il va poursuivre son combat au Sahara, comme aumônier dans les rangs de la Légion étrangère, basée à Aïn-Sefra ("La vallée du soufre") ; il y vivra, écrira-t-il, "l’histoire la plus riche de significations sur tous les plans" de toute son existence.
Revenu en France, il repart pour les Etats-Unis. Il y séjournera dans un couvent perdu du Minnesota, et en reviendra avec Barbara, une jeune Juive américaine, dont il confiera qu’elle "une mixture savoureuse" de tout ce qu’il aimait en ce monde : le Danube, la France, Israël, l’Amérique.
Elle sera sa compagne pendant dix ans.
Il rédige de nombreuses chroniques dansLe Figaro, L’Aurore, Paris-Match, écrit trois ouvrages sur Jésus et divers essais de morale et de politique, qui figureront plus qu’honorablement dans le hit-parade des ventes : Toute l’Eglise en clameur (Flammarion, 1977), Le Capitalisme, mais c’est la vie (Plon, 1983), Lettre ouverte à ceux qui ont mal à la France (Albin Michel, 1983), Oui à la peine de mort (Plon, 1986).
Il tournera également deux beaux films : Le Dialogue des carmélites (1960), en collaboration avec Philippe Agostini, et Tu moissonneras la tempête (1968), un documentaire sur la Résistance, dont le texte était dit par Jean Desailly.
 
En 1978, il avait commencé à publier ses Mémoires, sous le titre : Tu finiras sur l’échafaud (Flammarion). Le second tome paraîtra en 1989 sous le titre : A l’heure où les ombres s’allongent (Albin Michel).C’est le livre des confidences et des aveux : "J’ai besoin d’être pardonné, y écrit-il. Je suis le mendiant de ce pardon."
Déjà, quelques années plus tôt, lorsque le supérieur général des Dominicains lui avait demandé s’il ne voulait pas être réduit à l’état laïc, il avait répondu que si l’Ordre ne le chassait pas, il ne le quitterait jamais de lui-même : "Même s’il m’arrivait le malheur d’en être chassé, avait-il ajouté, jamais je ne cesserai de frapper à sa porte et de mendier la miséricorde de Dieu et la vôtre."
Cette humilité ne l’empêchait nullement de dénoncer la subversion de la théologie, les silences de Paul VI sur le goulag, le "délire liturgique" d’un certain clergé : "Les chrétiens en ont assez, véritablement plein le dos de la politisation de leurs églises et de leurs clergés", fulminait-il dans L’Aurore en 1976. Dans la foulée, il s’en prenait aux prêtres égarés dans le marxisme, "apôtres à la manque, ayant tout encanaillé, l’Evangile et eux-mêmes", et aux gouvernements socialistes qui avaient livré la France à la "pègre".
 
Ces vociférations ne lui ferment heureusement pas la porte de l'Institut : en 1985, il succède à Raymond Aron à l’Académie des Sciences morales et politiques (qui le préfère au philosophe Emmanuel Lévinas), sans pour autant s’assagir. La même année, déjà retiré à Chexbres, en Suisse, il constate : "La gauche cafouille, la droite bafouille."
Dans son plaidoyer pour la peine de mort, il écrivait : "Tout à coup, en 1981, au sommet de l’Etat, on se mit à avoir des idées. Les idées sont la catastrophe des nations comme des individus. Elles sont toujours prêtes à devenir folles."
Il publie encore Bernanos vivant et Marie, mère de Jésus-Christ (Albin Michel). Il est devenu ce "vieil homme que la conscience du mémorialiste vouait à méditer la vanité du clinquant provisoire, et peut-être même celle de l'ardeur de l'enthousiasme des batailles les plus justes", croqué par le philosophe Jean-Marie Zemb, son successeur sous la Coupole de l’Institut. Cet homme de foi, bouillonnant, souvent fulgurant, restera jusqu’au bout un maître de bon sens et de raison.              
 
(1) Ce qui lui vaudra d’être traité de "boche" dans la cour de l’école primaire en 1914, rappellent ses deux récents biographes (Bernard et Bernadette Chovelon, Bruckberger, l’enfant terrible, Cerf, 2011).
BROCHE Francois

Né le 31 août 1939
 


Journaliste, historien
 

Conseiller de la rédaction de L’Ena Hors les murs
     revue de l’association des anciens élèves de l’Ena (depuis 1999)
Membre du conseil d’administration
     de la Fondation de la France Libre
     du conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle
Ancien président du comité éditorial d’Espoir
     revue de la Fondation et de l’Institut Charles de Gaulle (2005-2010)
 
Ouvrages
Le Bataillon des Guitaristes, l'épopée inconnue des FFL de Tahiti à Bir Hakeim, Fayard, 1970
     préface du général Kœnig, couronné par l'Académie Française, Prix littéraire de la Résistance 1971 -
 
•: Lemaigre-Dubreuil, Dollfuss, Alexandre de Yougoslavie et Barthou, Heydrich, Jaurès, Collection « Les Grands crimes politiques » cinq volumes aux Editions André Balland, 1977-1978.
 
Les Bombardiers de la France Libre, Groupe Lorraine, Les Presses de la Cité, 1979 - Maurice Barrès, Jean-Claude Lattès, 1987, couronné par l'Académie Française - Anna de Noailles, Robert Laffont, 1989 - Léon Daudet (1992), Prix Paul-Léautaud 1992, Prix du Nouveau Cercle de l'Union 1992 - De Gaulle secret, (1993) - Au Bon chic humanitaire, Première Ligne, 1994 - L'Expédition de Tunisie 1881, Les Presses de la Cité, 1996 - L’Épopée de la France Libre, Pygmalion/Gérard Watelet, 2000 - De Thiers à Casimir Perier (1870-1895), Pygmalion/Gérard Watelet, 2000 - Le Comte de Paris, l’ultime prétendant, Perrin, 2001 - L’Armée française sous l’Occupation, tome 1 : La Dispersion, Presses de la Cité, 2002, Prix des Ecrivains Combattants 2002 - L’Armée française sous l’Occupation, tome 2 : La Métamorphose, Presses de la Cité, 2002, Prix Edmond-Fréville de l’Académie des Sciences morales et politiques - L’Armée française sous l’Occupation, tome 3 : Le Rassemblement, Presses de la Cité, 2003 - Bir Hakeim, album illustré, préface de Pierre Messmer, présentation du général Jean Simon, Éditions Italiques, 2003 - François Huet, chef militaire du Vercors, une vie au service de la France, Editions Italiques, préface d’Henri Amouroux, 2004 - Les Hommes de De Gaulle, leur place, leur rôle, Pygmalion, 2006 - La Franceau combat, de l’appel du 18 juin à la victoire (en collaboration avec Jean-François Muracciole), Perrin, 2007 - Une Histoire des antigaullismes, Bartillat, 2007 - Bir Hakeim, la bataille qui réveilla les Français, Perrin, 2008 - Le Dernier jour du général de Gaulle, L’Archipel, 2010 - Dictionnaire de la France Libre (en collaboration avec Jean-François Muracciole), collection "Bouquins" (2010) - A l'officier des îles (2014) - Dictionnaire de la Collaboration (2014) -
 
• Edition du Journal de ma vie extérieure de Maurice Barrès (en collaboration avec Eric Roussel), Julliard, 1994
• Édition intégrale des Cahiers inédits (1887-1936) d’Henri de Régnier, Pygmalion-Gérard Watelet, 2002
•  Préface et notes au Journal de Marie Lenéru, Bartillat, 2007
• Préface et notes au Livre de ma vie d’Anna de Noailles, Bartillat, 2008
• Préface aux Déracinés de Maurice Barrès, Bartillat, 2010
• Annotation de Mes Cahiers de Maurice Barrès, nouvelle édition en cours de publication aux Editions des Equateurs, 2010-2011, et préface du tome 2 (janvier 2011)

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version