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Richelieu

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1) Qu’est-ce qui, dans la politique de Richelieu, a contribué à façonner la France jusqu’à la deuxième moitié du XXe siècle ?
Richelieu agit dans un contexte historique précis : l’affaiblissement de la monarchie après la mort d’Henri IV et la minorité de Louis XIII. Dans le Testament politique, il écrit que "chacun mesurait son mérite par son audace" et que "la dignité de la majesté royale était tellement ravalée qu’il était presque impossible de la reconnaître." Pour lui, l’autorité du roi est le principe d’unité qui s’inscrit dans une vision religieuse du monde. Mais elle s’incarne dans l’Etat, dont il est le premier à comprendre la nature nouvelle et profonde.
Après la période napoléonienne, à mesure que la société française se déchristianise, cette forme de transcendance que représente l’Etat en lui-même – une constitution administrative sécularisée, puis laïcisée - demeure le pivot du système français, en l’absence de toute constitution politique durable. Avec la Vème République, de Gaulle tente de refonder nos institutions politiques. Pari difficile à tenir sur la durée, comme l’avenir l’a montré : mais l’idée que la France ne peut subsister sans un principe d’unité digne et respecté (le monarque républicain) et un Etat fort (l’Etat dans sa profondeur historique) reste aussi actuelle que méconnue…

2) De Napoléon à de Gaulle, tous les grands hommes de l’Histoire de France aimaient à se référer au Cardinal de Richelieu. Etait-il pour eux un modèle ?
Richelieu est l’archétype de l’homme d’Etat : fort, dur, cruel parfois, mais fondateur. Cette image a été diffusée par ses détracteurs, mais aussi par ceux qui voyaient en lui le héros intemporel qui avait laïcisé la politique moderne.
En réalité, Richelieu était un prêtre authentique, qui concevait dans une continuité totale le principe d’amour et de charité du christianisme, entendu non comme la pure contemplation de soi mais comme l’action constante au service des autres, et la prééminence des intérêts publics sur les intérêts privés. Il n’était en rien cruel, mais considérait qu’un homme qui avait charge d’âmes – qu’il fût évêque ou ministre – commettait un crime en n’agissant pas, en ne tranchant pas. L’homme d’Etat n’a pas toujours droit aux "scrupules" de l’homme privé, dès lors que le "scrupule" est prétexte à tergiverser.
 
3 ) Pour Richelieu, "le pouvoir est un sacerdoce et non une volupté", écrivez-vous. Par ailleurs, "la substance même du vrai pouvoir" c’est "celui qui poursuit d’autres fins que lui-même". Pouvez-vous expliquer en quoi ? N’est-ce pas ces deux convictions qui font cruellement défaut aujourd’hui ?
Une telle conception du pouvoir est terriblement exigeante. Le mot "sacerdoce" résume fort bien la conception de Richelieu, puisqu’il était prêtre et ministre à la fois. Mais de Gaulle, qui savait aussi que le vrai pouvoir est sans volupté, s’inscrivait dans cette tradition. Nous vivons depuis trente ans dans une société où ceux qui gouvernent veulent souvent jouir du pouvoir sans ses contraintes, fuient la décision, invoquent sans relâche les vertus de la concertation alors qu’il existe pour cela des élections et des assemblées, et entendent être considérés comme des citoyens ordinaires – alors que leur responsabilité, justement, n’est pas ordinaire. Or, comme le disait Richelieu à Louis XIII, "il est impossible de posséder la grandeur de la Royauté sans être sujet aux charges de ce bénéfice".
 
4) Ne pas trancher est, pour Richelieu, le pire des péchés pour un homme d’Etat. Pourquoi ? En quoi cette conception de l’Etat s’oppose-t-elle à la "gouvernance" actuelle?
Sous la IVème, Pierre Mendès France aimait à le citer : "Ceux qui vivent au jour le jour la journée vivent heureusement, mais on vit malheureusement sous leur conduite". La Vème fut conçue pour donner à la démocratie une pleine et entière aptitude à gouverner : prééminence de l’exécutif, parlementarisme rationalisé, usage éventuel du référendum… Tout cet héritage a été ruiné par une pratique institutionnelle erratique (les cohabitations, la dissolution de 1997) et par des révisions constitutionnelles dépourvues de logique d’ensemble (le quinquennat, la révision de 2008)…
Le pouvoir, disait Richelieu, est comme un miracle permanent : le prince, ou le ministre, est une sorte d’officiant qui fait vivre le principe d’unité et de décision en incarnant les institutions par une pratique courageuse du pouvoir. Or la "gouvernance", du moins telle qu’on l’entend en France, consiste à dire : laissons le désordre s’installer, les intérêts s’opposer, et le bon intérêt de tous en naîtra spontanément. En réalité, c’est se livrer au pouvoir des plus forts. Les féodalités renaissent et rendent toute réforme impossible.
 
5) Gouverner, à en croire Richelieu, est un "combat incessant contre la faiblesse humaine", écrivez-vous. Pourquoi ?
Ce prêtre sait que la nature de l’homme est faible et que l’exercice du pouvoir est une lutte permanente contre la faiblesse, celle des gouvernés, mais aussi celle des gouvernants. L’homme d’Etat, pour gouverner pleinement, doit devenir parfois "l’ennemi de lui-même".
 
6) Le Cardinal considère-t-il que les Français ont des défauts spécifiques, qui tiennent à leur caractère national ?
Il y a des passages du Testament politique où il épingle quelques-uns de leurs travers : il parle volontiers de leur "légèreté" et de leur "impatience", tout en leur reconnaissant "vaillance", "courtoisie" et "humanité".
 
7) Il n’est pas cruel, mais seulement dur, estimez-vous. Pourquoi l’ "excès d’indulgence" peut-il devenir "une cruauté supérieure" ? Une leçon toujours actuelle ?
C’est une idée centrale chez Richelieu, partagée par l’Eglise de son temps : "Les Chrétiens, dit-il, doivent perdre la mémoire des offenses qu’ils reçoivent en leur particulier, mais les magistrats sont obligés de n’oublier pas celles qui intéressent le public." L’excès d’indulgence face aux crimes et aux violations répétées de la loi devient "un crime contre les intérêts publics".
 
8) Les hautes leçons de Richelieu peuvent-elles être appliquées par ses successeurs à l’âge de la démocratie, du contrôle de la constitutionnalité des lois et de la CEDH, des sondages, d’Internet et des chaines d’information en continu ?
Le contexte est certes différent, mais il est des fondamentaux qui demeurent.
Portalis, artisan du Code civil sous Bonaparte,  disait qu’une société déchristianisée ne pourrait survivre en France sans conserver aux institutions une certaine forme de sacralité. C’est ce que de Gaulle a voulu restaurer avec la Vème République.
La perte de substance des institutions politiques, puis celle des institutions sociales au nom du tout-sociétal nous ont conduits là où nous sommes.
L’œuvre de Richelieu était l’amorce d’une immense construction prolongée par Bonaparte, puis de Gaulle, dans deux vagues d’énergie successives. D’où ce drame que représente l’incompréhension par une bonne partie de la droite française de ce qu’est l’Etat véritable et séculaire, principe de force et d’unité, qu’elle confond avec les ramifications plus récentes de l’Etat-Providence.
Paru dans Le Figaro, 7 octobre 2014
TEYSSIER Arnaud

Né le 22 décembre 1958
Célibataire

Haut fonctionnaire
Historien


Ancien élève de l’Ecole normale supérieure et de l’ENA

A publié plusieurs ouvrages sur l’histoire politique de la France, ainsi que des essais biographiques.
Il travaille sur l’histoire du pouvoir et de l’Etat en France, en particulier depuis la Révolution, ainsi que sur les rapports complexes qu’entretiennent l’administration et la société politique depuis deux siècles.
 
Créateur et directeur de la collection Histoire politique de la France chez Pygmalion.

Ouvrages
- La Vème République (1995)
- Le Premier Empire (2000)
- La Troisième République (2001)
- Le dernier septennat (2002), essai.
- Les enfants de Louis-Philippe et la France (2006)
- Lyautey (2004) réédition Tempus 2009
- Richelieu, la puissance de gouverner (2007)
- Charles Péguy (2008)
- Louis-Philippe, le dernier roi des Français (2010)
- Richelieu. L'Aigle et la colombe (2014)

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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