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Louis Calaferte

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Louis Calaferte, "démesurément profond"
 
"Au commencement était le Sexe. Sauveur. Chargé d'immortalité. Il y a la bête. Héroïque. Puissante. Et au-delà de la Bête il n'y a rien. Rien sinon Dieu Lui-même. Magnifique et pesant. Avec son œil de glace. Rond. Statique. Démesurément profond. Fixe jusqu'à l'hypnose. Tragique regard d'oiseau. Allumé et cruel. Impénétrable de détachement. Rivé sur l'infini où tout arrive."
 
En 1963, Louis Calaferte publie son troisième livre, Septentrion, dont l’incipit a toutes les allures d’un credo. Dans les trente années qui suivront, son œuvre – plus de 80 titres : récits, romans, essais, pièces de théâtres, recueils de poèmes, carnets – tournera autour de ces grands thèmes : le sexe, Dieu, l’infini. L’univers d’un grand créateur surgit d’un chaos auquel il ne cessera de se mesurer, d’une nappe souterraine et trouble où il ne cessera de puiser.
 
Né en 1928, dans une famille très modeste de Turin, il suit ses parents qui émigrent en France et s’installent dans un quartier pauvre de la banlieue lyonnaise. Il parlera peu de son enfance, qui se déroule, confiera-t-il, dans "un milieu un peu sauvage, un univers non codifié".
Il semble que sa vraie vie commence au moment où il quitte ses parents pour travailler dans une usine de piles électriques. Il a treize ans. On est en pleine Occupation. Il fait la dure expérience du travail à la chaîne et de la découverte brutale de la sexualité. Devant les machines, les femmes remplacent les hommes, prisonniers en Allemagne ou en rupture de ban : "Les guerres créent un climat typique où la femme devient le baromètre des secousses publiques, confiera-t-il à Patrick Amine. […] Dans ces périodes confuses, la sexualité collective prend une dimension troublante parce qu’il y a chez la femme un retour au primitivisme qui se réimpose […]. La sexualité était ouverte, assez vulgaire dans ce milieu. Pour tout dire, c’était un substitut du bordel." (Une Vie, une déflagration, Denoël, 1985) De cette époque sans pitié, il gardera une image de la femme assez particulière.
 
Passer de la marginalité à la médiocrité brise un caractère – à moins qu’il ne le bronze, pour parodier Chamfort. Afin d’échapper au pire, le jeune Calaferte quitte l’usine et entre dans un cabinet de dessins sur soieries, où les conditions de travail sont meilleures.
La guerre s’achève ; il a à peine quinze ans, mais il se jure de devenir écrivain, "pour en sortir". Il a commencé, très tôt, à lire tout ce qui lui tombait sous les yeux et cette précoce addiction ne le lâchera plus : "Je m'enfouissais sous le texte, comme une taupe, écrit-il. J'ai aimé les écrivains. Tous les écrivains. D'un amour de béatitude." Cendrars est sa suprême référence : "le grand écrivain, le grand homme libre, l’aventurier". Plus tard, il se situera dans une famille littéraire comprenant Pascal, pour "la recherche de l’absolu", Joubert pour "le retrait réfléchi par rapport au monde" et Stendhal pour "la désinvolture". Il commence à écrire des petits textes – des nouvelles, des notes sans suite – qui serviront de matériau à son premier livre.
 
En 1946, à 18 ans, il quitte Lyon pour Paris, où il veut se faire reconnaître. Le rêve se brise sur la dure réalité quotidienne : il loge dans un trou à rats près de Pigalle, se nourrit de conserves, ramasse des mégots aux terrasses des cafés, fait un peu de figuration au Théâtre du Vieux-Colombier, écrit des pièces (dont l’une sera jouée au Théâtre d’Angers) : "J'étais un jeune homme maigre, le cheveu touffu, mal coiffé, vêtu d'un costume de velours usagé, aux pieds des chaussures qui avaient fait leur temps", dit-il. Un véritable chat écorché.
En 1952, aidé par Joseph Kessel, qui l’a pris en affection, encouragé par René Julliard, il publie un premier roman, Requiem des innocents. Débuts prometteurs : le jeune auteur est encensé par les plus grands critiques du temps, qui n’hésitent pas à le comparer à Céline, couronné par le jury Del Duca, courtisé par les grands éditeurs, suivi par un large public. Il devient, selon ses propres termes, "une sorte de vedette parisienne".
On lui propose d’entrer à Paris-Match comme grand reporter… Il hésite un court moment, mais refuse – et refuse du même coup le brillant destin qui l’attend.
 
Après la parution de Partage des vivants (1953), il quitte Paris, où, en dehors du petit groupe d’écrivains (René Fallet, Albert Vidalie…) qui gravitent autour de Georges Arnaud, l’auteur du Salaire de la peur, il n’a pas de vrais amis. Se réfugie dans la banlieue lyonnaise, où il vivra d’un modeste emploi de critique littéraire à la radio régionale. Renie ses premiers livres, qu’il n’hésite pas à qualifier de "saloperies" parce qu’il les a écrits au forcing, pressé par Julliard, qui voit en lui un auteur d’avenir, une sorte de poule aux œufs d’or (rôle assumé par Françoise Sagan à partir de 1954). S’enferme dans une solitude de dix longues années, pour écrire dans le calme et dans la souffrance son premier grand livre : "J’ai écrit ce livre dans une immense anxiété, car je sentais que j’étais à la croisée de quelque chose et ça allait clore une période. […] J’avais une très grande ambition." Comme Bernanos, il voulait "écrire un livre complet à trente ans". Il y réussit.
 
Julliard étant mort entre temps, Septentrion est publié par le sulfureux Claude Tchou, mais immédiatement interdit à la vente, en raison de sa violence et de son caractère supposé pornographique. Ce livre fondateur demeurera maudit pendant vingt ans – jusqu’à sa réédition en 1984. "On n’a jamais, je dis bien jamais, assure Philippe Sollers, écrit quelque chose d’aussi fort, d’aussi cru et violent. Et drôle. Et horrible. Et peut-être prophétique."
Loin de le décourager, la péripétie l’ancre encore plus fortement dans sa résolution de continuer d’écrire dans une solitude à peu près totale, sans aucun souci des convenances et des contraintes, guidé seulement par une foi profonde dans la force et dans l’authenticité de la littérature. Aux jeunes auteurs, il n’avait envie que de donner ce seul conseil : "Ne vous préoccupez pas des modes. […] Je suis convaincu qu’à partir du moment où un individu écrit dans sa langue propre quelque chose qui est pour lui une profonde nécessité, il va automatiquement, bien ou mal, trouver son ton personnel, sa sonorité. […] Dans ce métier, il faut être un roc, un géant, parce qu’il faut encaisser tous les à-côtés et il faut aussi vivre par ailleurs, matériellement j’entends."
 
Ce n’est ni un roc, ni un géant. C’est un homme tourmenté, qui cultive ses tourments en s’ingéniant à les dompter. "L’effroi est le compagnon des jours et des nuits de Louis Calaferte, écrit Louis Nucéra. […] Rien ne laisse indifférent ce possédé de lucidité dans cette conjonction de sadisme et d’imagination que constitue la création de notre planète." (Ils ont éclairé mon chemin, Ecriture, 2010)
A partir de Satori (1968), il publie en moyenne un livre par an, écrit dans la fièvre, dans la colère, dans la solitude, mais avec la préoccupation constante d’ "approcher l’Art avec des mains blanches", comme disait Flaubert. Il fustige sans aucune concession la télévision, la société de consommation, les petits-bourgeois, les intellectuels médiatiques, l’Eglise catholique… Poussé par un "besoin déflagrant de poésie effrénée", il publie plusieurs recueils poétiques et, à partir de 1980, un superbe journal, dont le seizième et dernier volume a paru en 2010 (Le Jardin fermé, Gallimard/l’Arpenteur). Un grand texte qui mériterait largement d’être republié en un seul ouvrage – par exemple dans la collection "Quarto" ?
 
Il s’essaie également, avec succès et grâce à l’amitié du grand metteur en scène Jean-Pierre Miquel, au théâtre (Mégaphonie, Chezles Titch, Les Mandibules, Les Derniers devoirs). Ses "pièces intimistes" et ses "pièces baroques" rencontrent un large public et lui valent plusieurs récompenses : prix Ibsen (1978), prix Lugné-Poë (1979), grand prix de littérature dramatique de la Ville de Paris (1984). Echappant à tous les genres, il est, selon Miquel, l’inventeur de la "comédie de comportement" : "Ce qui est tout à fait étonnant, c’est que Louis Calaferte atteint à une neutralité qui est, en fait, une sorte d’universalité. Chacun se retrouve en lui parce qu’il met à jour des comportements du genre humain qui ne sont liés ni à un pays, ni à une époque, ni à une situation sociale." (Le Monde, 26 avril 1996)
 
En 1985, il s’installe dans un petit village de Côte d’Or, Blaisy-Bas, à trente kilomètres de Dijon, au débouché d’un long tunnel ferroviaire creusé par des ouvriers piémontais à la fin de la Monarchie de Juillet – "un lieu qui convient plutôt bien à l’un des plus solitaires écrivains d’aujourd’hui", note Antoine de Gaudemar dans Libération (6 mars 1987). Plus à l’aise avec sa famille littéraire, qu’il élargit désormais à Paul Léautaud, autre fulminant diariste, en passant par Flaubert, Huysmans, Léon Bloy, Céline. Appliqué, comme tous les grands imprécateurs, à "vivre dans le feu de la déraison de Dieu" (L’Homme vivant). Dans un recueil posthume de Choses dites, Entretiens et choix de textes (Le Cherche Midi, 1997), on peut dénicher ces quelques traits qui n’ont rien perdu de leur âcre saveur : "Amertume : vice de vieillard" ; "
État : gangstérisme officialisé" ; "Touriste : idiot de passage" ; "Xénophobie : démangeaison des prolétaires et des commerçants" ;"Vacances : drogue populaire" ; "La guerre n'est rien que le produit de l'ignorance des uns, de la crapulerie des autres et de la férocité de tous" ; "Moderne : future vieillerie" ; "Ou le siècle à venir sera celui du refus, ou il ne sera qu'espace carcéral".
 
Il découvre sur le tard le dessin, la peinture, les collages, et il s’y jette avec ardeur : "En créant des objets ou des compositions, explique-t-il, j’ennoblis et spiritualise la matière en la faisant accéder à la densité de ses multiples possibles langages, ce qui implique que je choisis de préférence pour leur confection des matériaux porteurs de traces de vie qui laissent apparaître qu’ils ont déjà eu une histoire, qu’ils sont déjà temporellement signifiants et que leur nouvel emploi s’inscrit dans l’ordre de la continuité si parfois même elle peut sembler parallèle, anachronique ou insolite. Ces métamorphoses sont comme la preuve que la vie est UNE.Je ne suis pas peintre, je suis poète : mes images ne sont pas des tableaux, mais des expressions poétiques."
 
En 1992, deux ans avant sa mort, il reçoit le Grand prix national des lettres et publie un texte magnifique, Droit de cité, où il brosse ce terrifiant portrait du monde qu’il s’apprête à quitter : "Des millions d'hommes meurent de faim, l'injustice, l'obscurantisme sont partout ; on arrête, on emprisonne, on déporte, on torture, on répand le sang, on diffuse le mensonge corrupteur, on entretient l'analphabétisme, on étouffe les idées généreuses, on anéantit les consciences – pendant ce temps-là nos célébrités littéraires font de la littérature confortable, c'est-à-dire du pur fumier, se prostituant au public de toutes les façons, notamment par l'intermédiaire de cette entreprise de décérébration qu'est notre actuelle télévision. Entre gens de bonne compagnie, on brode sur des idées usées – mais ce qui compte aujourd'hui, c'est la faim dans le monde, la non-culturisation des masses, la pollution de la nature par l'abus chimique, la démographie anarchique, les menaces de l'arsenal nucléaire. Le reste, madame, on s'en fout !"
 
Ses dernières années sont largement dominées par une lutte pathétique contre la leucémie : "Je suis un nœud de souffrances", écrit-il dans ses Carnets. Parfois tenté par le suicide, il demeure en fin de compte fidèle à l’aphorisme qui mettait un point final à ses entretiens avec Patrick Amine : "Tant qu’un individu peut écrire, il est du côté de la vie." Grâce à l’incroyable énergie de sa femme, Guillemette, et de la fidélité de ses amis ( Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. ), vingt ans après sa mort, il continue d’être joué, exploré, lu.
BROCHE Francois

Né le 31 août 1939
 


Journaliste, historien
 

Conseiller de la rédaction de L’Ena Hors les murs
     revue de l’association des anciens élèves de l’Ena (depuis 1999)
Membre du conseil d’administration
     de la Fondation de la France Libre
     du conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle
Ancien président du comité éditorial d’Espoir
     revue de la Fondation et de l’Institut Charles de Gaulle (2005-2010)
 
Ouvrages
Le Bataillon des Guitaristes, l'épopée inconnue des FFL de Tahiti à Bir Hakeim, Fayard, 1970
     préface du général Kœnig, couronné par l'Académie Française, Prix littéraire de la Résistance 1971 -
 
•: Lemaigre-Dubreuil, Dollfuss, Alexandre de Yougoslavie et Barthou, Heydrich, Jaurès, Collection « Les Grands crimes politiques » cinq volumes aux Editions André Balland, 1977-1978.
 
Les Bombardiers de la France Libre, Groupe Lorraine, Les Presses de la Cité, 1979 - Maurice Barrès, Jean-Claude Lattès, 1987, couronné par l'Académie Française - Anna de Noailles, Robert Laffont, 1989 - Léon Daudet (1992), Prix Paul-Léautaud 1992, Prix du Nouveau Cercle de l'Union 1992 - De Gaulle secret, (1993) - Au Bon chic humanitaire, Première Ligne, 1994 - L'Expédition de Tunisie 1881, Les Presses de la Cité, 1996 - L’Épopée de la France Libre, Pygmalion/Gérard Watelet, 2000 - De Thiers à Casimir Perier (1870-1895), Pygmalion/Gérard Watelet, 2000 - Le Comte de Paris, l’ultime prétendant, Perrin, 2001 - L’Armée française sous l’Occupation, tome 1 : La Dispersion, Presses de la Cité, 2002, Prix des Ecrivains Combattants 2002 - L’Armée française sous l’Occupation, tome 2 : La Métamorphose, Presses de la Cité, 2002, Prix Edmond-Fréville de l’Académie des Sciences morales et politiques - L’Armée française sous l’Occupation, tome 3 : Le Rassemblement, Presses de la Cité, 2003 - Bir Hakeim, album illustré, préface de Pierre Messmer, présentation du général Jean Simon, Éditions Italiques, 2003 - François Huet, chef militaire du Vercors, une vie au service de la France, Editions Italiques, préface d’Henri Amouroux, 2004 - Les Hommes de De Gaulle, leur place, leur rôle, Pygmalion, 2006 - La Franceau combat, de l’appel du 18 juin à la victoire (en collaboration avec Jean-François Muracciole), Perrin, 2007 - Une Histoire des antigaullismes, Bartillat, 2007 - Bir Hakeim, la bataille qui réveilla les Français, Perrin, 2008 - Le Dernier jour du général de Gaulle, L’Archipel, 2010 - Dictionnaire de la France Libre (en collaboration avec Jean-François Muracciole), collection "Bouquins" (2010) - A l'officier des îles (2014) - Dictionnaire de la Collaboration (2014) -
 
• Edition du Journal de ma vie extérieure de Maurice Barrès (en collaboration avec Eric Roussel), Julliard, 1994
• Édition intégrale des Cahiers inédits (1887-1936) d’Henri de Régnier, Pygmalion-Gérard Watelet, 2002
•  Préface et notes au Journal de Marie Lenéru, Bartillat, 2007
• Préface et notes au Livre de ma vie d’Anna de Noailles, Bartillat, 2008
• Préface aux Déracinés de Maurice Barrès, Bartillat, 2010
• Annotation de Mes Cahiers de Maurice Barrès, nouvelle édition en cours de publication aux Editions des Equateurs, 2010-2011, et préface du tome 2 (janvier 2011)

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